Loupé Socfin, le géant de l’huile de palme qui réussit à rater son greenwashing

Des femmes riveraines des plantations de la Socapalm à Edéa, lors d’une manifestation contre le replanting en janvier 2025. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Félicité Ngo Bissou/AFRISE.
Libération | 14/07/2026

Loupé Socfin, le géant de l’huile de palme qui réussit à rater son greenwashing

Par Renaud Lecadre

Qu’on se le dise : Socfin, 939 millions d’euros de chiffre d’affaires, est une entreprise res-pon-sa-ble. «Notre approche globale de l’agriculture tropicale, transformatrice et durable, combine l’innovation agronomique, les valeurs sociales et le respect de l’environnement pour assurer un développement durable de l’entreprise.» Et ce, «au bénéfice de tous les acteurs, du planteur villageois à l’actionnaire, en passant par nos employés, les communautés et les consommateurs». Parfait.

Restent ces soupçons lancinants d’accaparement des terres, allant parfois jusqu’à l’occupation de sites sacrés, de pénuries d’eau potable et même de harcèlements ou violences sexuelles de chefaillons sur des employées ou villageoises. En 2017, Socfin a donc fait appel à la Earthworm Foundation, basée à Londres, afin «d’enquêter sur les allégations à l’encontre de notre société par des ONG et des médias internationaux». Comme les multinationales américaines Nestlé, Pepsi, Ferrero, ou le français Leclerc, Socfin en est membre. En juillet 2023, Earthworm rend son rapport portant sur une plantation d’arbres à caoutchouc au Liberia et une autre de palmiers à huile au Cameroun. Pour la première, cinq des neuf allégations sont «corroborées» : le recrutement à géométrie très variable, le harcèlement sexuel, l’absence d’indemnisation des riverains en cas d’expansion, la violation de sites sacrés. Cinq sur sept pour la seconde. Socfin ne s’en sort que pour l’accès à l’école ou à la santé.

«Ces conclusions nous préoccupent, souligne Earthworm, ce groupe étant membre de notre fondation.» Et d’enjoindre Socfin de «réagir sans délais sur certains problèmes, notamment en matière de harcèlement sexuel» et à l’avenir de «dialoguer davantage avec les communautés locales, les ONG et la société civile». Comme un clin d’œil à l’autoproclamée «tolérance zéro à toute forme de harcèlement ou violences sexuelles» sur le site de Socfin, Earthworm, tout en reconnaissant que ce «groupe dispose de politiques et de procédures rigoureuses», lui recommande de «redoubler d’efforts pour garantir leur diffusion et leur application sur l’ensemble des plantations». Deux ans plus tard, en novembre 2023, Socfin et la fondation mettaient sobrement fin à leur relation. «D’un commun accord après cette investigation», souligne l’opérateur, l’opération greenwashing n’ayant que moyennement fonctionné.

«Un exemple parfait d’accaparement des terres»

Qu’à cela ne tienne, Socfin a depuis noué relation avec l’association Dignity in Work for All (DIWA), afin de prévenir tout harcèlement «de genre», sujet majeur mais pas forcément le plus fréquent sur une plantation. En janvier dernier, c’était le tour de l’ONG Proforest de se voir confier une «évaluation indépendante» sur onze plantations en Afrique, afin de tester son «plan d’action en matière de durabilité environnementale», baptisé «Deep Dive» («plongée profonde»). «Ce n’est pas pour valider nos professions de foi, souligne Socfin, mais une démarche d’amélioration continue dans notre politique de développement durable.» On attend avec impatience les très prochaines conclusions de Proforest, ce spécialiste de «l’aide aux entreprises à prendre des engagements ambitieux mais raisonnables.»

Mieux vaut pour Socfin choisir ses propres auditeurs, fussent-ils «indépendants», plutôt que de subir les foudres d’organismes internationaux. Comme le Parlement européen qui, dès 2017, estimait que «Socfin est un exemple parfait d’accaparement des terres, malgré ses actions publicitaires sur la RSE [responsabilité sociale des entreprises, ndlr]». Ou, plus récemment, en 2023, la branche «investissements privés» de la Banque mondiale ayant prêté des fonds à une filiale de Socfin dans le caoutchouc : «Depuis une décennie, elle échoue à contrôler les risques environnementaux et sociaux.» Mais, comme le rappelle le secrétaire général du groupe, Julien Bastrup-Birk, dans une enquête du consortium de journalistes ICIJ, «la gestion responsable est un engagement à long terme». Voire très long.

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