Arise IIP, la firme qui dépouille les paysans africains

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Le 5 novembre 2022, à N'Djamena, le chef d'Etat tchadien scelle un accord commercial avec le groupe Arise, représenté par son PDG, Gagan Gupta et son émissaire au Tchad, Jacky Rivière. Photo : Présidence TD

L'Humanité | 4 avril 2023

Arise IIP, la firme qui dépouille les paysans africains

Dans le sud du Tchad, citoyens, éleveurs et paysans se battent contre les méthodes de cette multinationale présente dans onze pays africains. Après le coton, c’est la richesse de la production de viande locale que l’entreprise convoite. Mais les habitants tentent de résister. ENQUÊTE.

Par Benjamin König

Un accord avec le gouvernement tchadien pour 763 millions d'euros

L’entreprise a également créé une autre structure, nommée Arise. C’est elle qui a signé, le 5 novembre 2022, un accord avec l’État tchadien, d’un montant colossal de 500 milliards de francs CFA (près de 763 millions d’euros), pour créer une société ad hoc, Laham Tchad.

Mais, sur place, plusieurs témoins contactés par l’Humanité décrivent un « accaparement des terres », un « faisceau de présomption de corruption » et des « pots-de-vin aux autorités administratives ». Nombreux sont ceux à voir dans cette affaire un scandale emblématique de la prédation capitaliste sur le continent africain, dans lequel se mêlent paysans spoliés, citoyens en lutte, ministres intéressés, PDG tout-puissant, personnalités françaises, et même… un évêque incorruptible.

Au début du scandale, il y a donc Olam. Une multinationale basée à Singapour, présente dans 70 pays et qui, en 2021, a battu tous ses records avec un chiffre d’affaires de 43,5 milliards d’euros, pour un bénéfice de 636 millions, selon les données publiées par l’entreprise.

« Ils ont tué le coton, ils veulent maintenant attaquer l’élevage »

En Afrique, Olam est présente dans onze pays, dont le Tchad, où elle a fait main basse sur le secteur du coton. C’est maintenant la filière viande que le groupe lorgne. « Ils ont tué le coton, ils veulent maintenant attaquer l’élevage », témoigne Dominique Madidengarti, le secrétaire général des organisations et coopératives de Moundou.

En Afrique, Olam agit principalement via sa filiale Arise, créée en 2018 avec African Finance Corporation, une institution financière multilatérale.

Arise comprend trois entités, dont celle qui nous intéresse : Arise Integrated Industrial Platforms (IIP), qui crée, de concert avec les États, des zones industrielles et économiques pour exploiter les richesses. Ce qu’Arise IIP, sur son site, décrit comme une activité visant à « fournir des écosystèmes de classe mondiale à travers l’Afrique, contribuant à l’industrialisation du continent et améliorant la compétitivité économique des pays ».

L’entreprise a été fondée par Gagan Gupta, un financier indien dépêché en 2008 par Olam au Gabon, et qui a depuis pris du galon. En janvier, Olam a cédé pour 189 millions de dollars (175 millions d’euros) le restant de ses parts d’Arise à Africa Transformation and Industrialisation Fund (AtifF), un fonds d’investissement basé à Abu Dhabi et fondé en 2021 par… Gagan Gupta.

Le 5 novembre 2022, le président de transition adoubé par la France, Mahamat Idriss Déby, le fils du défunt président Idriss Déby Itno, reçoit en son palais. Ses invités : Gagan Gupta et Jacky Rivière, un Français, représentant de la firme au Tchad.

Sur le site de la présidence tchadienne, un communiqué montre les deux hommes tout sourire pour la création de la société Laham Tchad, au capital réparti pour 35 % à l’État tchadien et pour 65 % à Arise IIP.

« Le projet est sur la bonne voie, rien n’est capable de l’empêcher », se félicite alors Gagan Gupta. Le contrat est pharaonique : 220 milliards de francs CFA (300 millions d’euros) d’investissements directs, puis à terme 330 milliards supplémentaires (450 millions d’euros) dans les infrastructures de soutien. Il fait miroiter pas moins de 35 000 emplois à terme. Première étape : une zone économique spéciale (ZES) dans la région de Moundou.

Le groupe Arise-Olam « a corrompu l’administration, au départ ils n’étaient même pas sur l’appel d’offres »

Mais à Moundou, justement, le son de cloche est tout autre. Les citoyens s’organisent, dénoncent une spoliation, une violation de la loi et des soupçons de corruption. Le 3 janvier, une conférence de presse est organisée par la plateforme citoyenne de lutte contre l’accaparement des terres et la défense des intérêts nationaux.

Son rapporteur, Job Kidindo, par ailleurs coordinateur national de l’Alliance des coopératives et mutuelles du Tchad (ACMT), pointe « la problématique de l’accaparement, les ordonnances de création de la ZES prises en violation des lois de la République sur le droit foncier, l’absence d’études de faisabilité et d’impacts environnemental et social ».

Et s’étonne de « l’empressement du gouvernement et du Conseil national de transition à adopter ces ordonnances », ce qui « démontre que le groupe Arise-Olam n’a pas lésiné sur les moyens financiers ». Joint par téléphone, le coordinateur de la plateforme citoyenne, Mbaïdessemel Djionadji, élu de Moundou et ancien député, ne mâche pas ses mots.

Selon lui, le groupe Arise-Olam « a corrompu l’administration, car au départ ils n’étaient même pas sur l’appel d’offres ». Il a appris « que les terres agricoles devaient être arrachées des mains des paysans ; mais où vont-ils continuer leur vie » ?

Les éleveurs seraient prisonniers, obligés de passer par la fameuse zone économique pour vendre leur production

À terme, la fameuse zone économique spéciale de Laham Tchad permettrait de faire venir des entreprises, exporter de la viande et capter des capitaux. Et les éleveurs s’en trouveraient prisonniers, obligés d’en passer par là pour vendre leur production. Une méfiance décuplée par leur première expérience : ils ont éprouvé les méthodes et les promesses non tenues d’Olam dans la région.

L’ancienne société nationale CotonTchad a été privatisée en avril 2018 : Olam a acheté 60 % des parts de l’entreprise. Près de cinq ans plus tard, c’est un « échec total », témoigne le Dr Ngartola Tony Ngarbaroum, directeur général de la Société de développement des produits alimentaires (SDPA), joint par téléphone.

« Ils ont imposé des semences qui ne pèsent pas, ne paient pas les paysans immédiatement, contrairement à ce qu’ils avaient promis. » Des ravages corroborés par Mbaïdessemel Djionadji : « Aujourd’hui, les cotonculteurs n’ont que leurs yeux pour pleurer. Ils (Olam – NDLR) ont utilisé ces méthodes et n’ont pas tenu leurs promesses. »

Début janvier, les représentants de l’État sont venus poser des bornes, délimiter les terres pour le compte de Laham Tchad – plusieurs documents cadastraux émanant de la province du Logone-Occidental, département de Lac-Wey, et que l’Humanité a en sa possession en témoignent.

« Ils disent que ce sont des terres non occupées, mais c’est faux »

« Le directeur général de l’agence de la ZES dit que ce sont des terres non occupées, mais c’est faux. Quand ils ont planté les bornes, la population a réagi. Nos actions ont permis que la pose de la première pierre, prévue le 10 janvier par le chef de l’État, soit reportée », précise Mbaïdessemel Djionadji.

Initialement, 3 400 hectares étaient concernés. Mais en réalité, d’autres cantons sont touchés : « 3 400 hectares à Kana, 1 700 à Dobeni, 1 700 à Mbaikoro », énumère Dominique Madidengarti. Qui raconte les méthodes employées : « À Kana, ils ont proposé de construire hôpital ou écoles et, un peu partout, des voitures aux chefs de canton, des motos aux chefs de village, et des pots-de-vin aux autorités administratives. »

Contactée, Arise IIP répond que, « dans le cadre du partenariat public-privé (Laham Tchad – NDLR), la République du Tchad doit mettre à disposition de la société des terrains libres de toute servitude. (…) Le choix du terrain est donc de la responsabilité de l’État », se défausse l’entreprise.

Pourtant, le premier terrain concerné, dans le canton de Kana, a donné lieu à une forte contestation. « L’étude d’impacts environnemental et social n’a pas pu être réalisée, car un groupe de jeunes a bloqué le processus », répond Arise. Deux nouveaux terrains ont donc été proposés par l’État tchadien, « 1 000 hectares dans le canton de Belegue », et « 1 500 hectares à cheval sur deux cantons : Boro et Boi Bessao ».

Sans surprise, Arise IIP rejette « formellement toute accusation relative à une quelconque violation de la loi en vigueur dans la République du Tchad dans le cadre du développement de la société Laham Tchad ».

Quant à la vente des parts d’Arise IIP au fonds d’investissement Atif fondé par Gagan Gupta, il s’agit là d’un « management payout (une prise de capital par les employés – NDLR), car Olam, spécialisée dans l’agrobusiness, n’a jamais eu vocation à devenir un player (un acteur économique – NDLR) dans les infrastructures », répond-on à Arise IIP.

Les coopératives locales écartées des négociations en violation des lois du pays

Pourtant, à Moundou, les clés de l’abattoir flambant neuf, le Complexe industriel des abattoirs du Logone (Cial), ont été remises à Laham Tchad, sans que cette société ne candidate à l’appel d’offres gouvernemental. Les coopératives locales, les seules à y avoir répondu, ont été écartées, en violation des lois du pays.

Job Kidindo raconte que les membres de l’ACMT ont appris « avec stupéfaction que les clés de l’abattoir ont été remises en catimini à Olam-Arise (Laham Tchad – NDLR) qui n’a pas soumissionné ». Et assène : « Nous pouvons dire qu’un faisceau de présomption de corruption est tangible. »

Le 21 janvier, la ville de Moundou bruisse d’un épisode peu commun survenu à la mairie. Ce jour-là, « Arise avait invité l’évêque pour servir de caution », se souvient Mbaïdessemel Djionadji. Car Mgr Joachim Kouraleyo est une autorité morale importante, et son assentiment est nécessaire : une journée de sensibilisation au projet est donc organisée, et la sommité écclésiastique est invitée à signer la liste de présence de la population – ce qui aurait donné quitus au projet de Laham Tchad.

L’évêque déchire la feuille. Hors de question de donner son assentiment

Mais l’homme d’église ne s’en est pas laissé conter : « Ils ont trompé la population, inscrit des noms sur la liste de présence sans leur accord », témoigne Mbaïdessemel Djionadji. Dans un geste théâtral, l’évêque déchire la feuille. Hors de question de donner son assentiment. Et lors d’un récent office à Kana relayé par une radio locale, Radio Karuba, Mgr Kouraleyo a pris ouvertement position : « On donne beaucoup de facilité à cette ZES pour que les gens qui ont de l’argent viennent investir. Mais il faut se poser la question : quels emplois et dans quelles conditions ? Ce qui va venir, ce sont des gens pour qui la charité n’existe pas, pour qui seul compte le gain, le bénéfice, et pour qui la vie des gens n’a aucune signification. »

Le 18 février, la plateforme citoyenne a tenu une seconde conférence de presse à N’Djamena. L’occasion de faire le point sur la lutte, et notamment l’aspect juridique. « Personne ne refuse le développement, mais il faut respecter les lois », a martelé Mbaïdessemel Djionadji.

Une plainte a été déposée auprès du tribunal de grande instance de la capitale du pays afin d’obtenir « l’annulation des ordonnances créant les ZES et pour demander la condamnation de l’État tchadien dans le cadre de l’attribution de l’abattoir au groupe Olam-Arise », précise Job Kidindo. Selon lui, « la plateforme tient à assumer l’accusation des présomptions de corruption, car, devant le juge d’instruction, les langues vont se délier ».

Au Tchad, l’affaire commence à faire grand bruit, mais le but des citoyens est maintenant « de se battre sur tous les fronts, dans les villages, les provinces, au plan national et international, afin que toute la lumière soit faite sur les projets d’Olam-Arise dans les secteurs du coton et du bétail », assure Job Kidindo.

Un partenariat avec la Banque publique française d’investissement

Ce contexte explosif n’a pas empêché la Banque publique française d’investissement (BpiFrance) de nouer un partenariat avec Arise IIP. Le 15 février, dans un communiqué, son directeur, Nicolas Dufourcq, et Gagan Gupta se sont félicités de créer « une communauté de PME-ETI industrielles africaines et françaises souhaitant s’implanter dans les ZES, en particulier mobiliser des entreprises agricoles et agroalimentaires ».

Le DG de BpiFrance se dit « très heureux de coopérer avec Arise IIP pour travailler ensemble sur ces aspects de co-industrialisation et de connexion des écosystèmes d’affaires entre l’Afrique et la France ».

Contactée, la BpiFrance assure qu’il ne s’agit, pour l’instant, que d’un « protocole d’accord, un cadre général qui pose la volonté de travailler ensemble, pour éventuellement contractualiser des projets. Mais aucun n’est envisagé au Tchad ».

La banque avoue « ne pas avoir connaissance de ces informations », et que les révélations de malversations éventuelles changeraient la donne : « Selon comment cela évolue, la question se posera. Mais s’il y a un projet, nous procéderons à des vérifications très serrées. » D’ores et déjà, ce simple partenariat est problématique quand des citoyens, dans le sud du Tchad, subissent les agissements prédateurs d’une multinationale.

La curieuse présence de Rama Yade chez Arise IIP

Le monde est petit, dit le dicton. Y compris dans celui du capitalisme. Car, dans les ramifications d’Arise IIP, figure une personnalité bien connue en France : Rama Yade. L’ancienne ministre de Nicolas Sarkozy siège au conseil d’administration de la multinationale d’agrobusiness depuis le 23 mars 2021, si l’on en croit le tweet d’Arise IIP, qui se félicite de son arrivée en tant que « membre indépendant », qui apportera une « richesse de connaissances dans des domaines clés ». Sur le site d’Arise IIP, Rama Yade est présentée comme une « personnalité politique aguerrie qui compte à son actif plus de dix ans d’expérience dans la politique française », et directrice du pôle Afrique de l’Atlantic Council, un think tank basé à Washington, où elle vit. Jointe par messagerie, elle préfère renvoyer vers le service de communication d’Arise et ne veut parler « d’aucun sujet dans la presse française », après avoir été attaquée par la droite française pour un prétendu « wokisme ». Elle définit sa fonction à Arise comme membre du « talent committee », dont le rôle est de développer des « initiatives en faveur de l’emploi de populations locales, notamment les femmes », précise l’ancienne ministre qui devrait toutefois s’intéresser de plus près aux méthodes d’Arise IIP…

 
DROIT DE RÉPONSE DE LA SOCIÉTÉ ARISE IIP

« L’article intitulé « Enquête sur Arise IIP, la firme qui dépouille les paysans africains », mis en ligne le 4 avril 2023, met en cause la société ARISE IIP et ses représentants, en leur prêtant notamment des faits de « corruption » et de « spoliation ».

La Société ARISE IIP, entend apporter un certain nombre de précisions, aux fins de rétablir les faits.

ARISE IIP, dont Olam n’est plus actionnaire, a été constituée en février 2019 et non en 2018, par Africa Finance Corporation (AFC) et Olam International Limited. Elle est aujourd’hui co-détenue par AFC a hauteur de 75,92%, et par le fonds d’investissement ATIF à hauteur de 24,08%.

Concernant les accusations de corruption, relatives à l’accaparement et aux ordonnances de création des zones économiques spéciales (ZES), ARISE IIP les dément vigoureusement au regard de sa politique de tolérance zéro envers la corruption et son respect rigoureux des meilleurs standards en la matière.

Aucune pression n’a été mise sur l’État Tchadien. L’ordonnance du 28 juillet 2022, fixant un cadre général de gouvernance des ZES au Tchad, ne concerne pas directement le projet de Laham Tchad. Le décret portant création de 3 ZES, qui a été adopté par le gouvernement à la suite de la signature de la convention de financement le 5 novembre 2022, entre l’État Tchadien, ARISE IIP et Laham Tchad (entreprise codétenue par l’État Tchadien et ARISE IIP) est l’aboutissement d’un processus qui aura duré 3 ans.

ARISE IIP n’a pas non plus proposé de financer la construction d’hôpitaux / d’écoles, ni proposé des voitures ou des motos aux chefs de cantons et de villages, ou des pots-de-vin aux autorités administratives.

Les informations sur la superficie et l’absence d’étude de faisabilité et d’impactenvironnemental et social des terrains, sont également erronées.

L’attribution des terres s’inscrit dans le cadre de la loi tchadienne et d’un processus strict, respecté par ARISE IIP. A Kana, il s’agissait d’un terrain de 600 ha qui n’a pas été retenu par l’État en raison des di$cultés de mener ces études. L’État a également identifié plusieurs terrains à Mbaikoro d’une superficie de 1000 ha, 1500 ha et 10 ha, et non 1700 ha comme indiqué dans l’article. Il convient de rappeler ici, que l’attribution des terres ne relève aucunement de ARISE IIP, mais d’un choix souverain des autorités Tchadiennes.

De plus, la ZES de Laham Tchad, n’exerce aucune restriction, les éleveurs sont libres de vendre leur production en dehors des ZES de Laham Tchad, contrairement à ce qui est relaté.

Le projet de ZES, n’est par ailleurs pas un projet individuel de ARISE IIP, mais une joint-venture avec le Tchad, actionnaire du projet à 35%. L’entreprise agit en partenariat avec les forces locales, en valorisant les matières premières présentes sur place.

Les 3 abattoirs transférés dans cette ZES, dans le cadre du contrat de financement, signé entre l’État Tchadien, ARISE IIP et Laham Tchad constituaient l’apport en nature
de l’État dans Laham Tchad. L’estimation totale de ce projet a été de 550 milliards de Francs CFA à l’horizon 2035, notamment afin de créer 7 zones économiques destinées à la filière bétail/viande au Tchad.

Enfin, ARISE IIP n’a jamais participé ou organisé la réunion du 21 janvier 2023, qui aurait supposément eu pour objet de donner un blanc-seing à Laham Tchad.

En conclusion, ces précisions viennent démentir les allégations de cet article véhiculant une image négative de l’action d’ARISE IIP, décrite, comme une entreprise cherchant à dépouiller les paysans africains, ce qui est à l’opposé de ses pratiques. »
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