Qui nourrira les Québécois ?

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Les Affaires | 01-09-2009

Nicolas Mesly

Les terres agricoles québécoises sont déjà dévorées par des autoroutes, des mégacentres commerciaux, des développements immobiliers et des terrains de golf... Maintenant, ce sont les Chinois qui veulent les acheter !

Lorsqu'il a mis sa terre en vente, à l'été 2008, Pierre Désourdy, un producteur de porcs de Saint-Valérien, a reçu quatre visites étonnantes, celles d'investisseurs chinois. " Je cherchais à vendre 82 hectares pour prendre ma retraite ", dit ce propriétaire d'environ 500 hectares. D'un lopin de terre, l'offre s'est magnifiée. "Les Chinois ont peur de manquer de nourriture, alors ils cherchent à sécuriser leur approvisionnement en céréales et en viande ", explique l'éleveur.

Selon Pierre Bergeron, agent immobilier à La Capitale, le groupe d'investisseurs shangaïens intéressés à acheter la terre de Pierre Désourdy recherche 10 000 hectares de terres en Montérégie. La valeur des terres y varie entre 6 000 et 15 000 dollars l'hectare. L'argent ne pose aucun problème. Ces Shangaïens ont en main 300 millions de dollars déposés dans des institutions québécoises. " La situation économique des éleveurs de porcs est difficile au Québec. De plus, ils manquent de relève. La vente de leurs terres est une occasion d'affaires en or ! " explique le courtier, qui dit compiler des dizaines de dossiers sur son bureau.

" À ma connaissance, rien n'empêche un investisseur de Chine ou d'ailleurs d'acheter des terres au Canada, explique Fred Bild, ancien ambassadeur canadien en Chine et professeur invité au Centre d'études de l'Asie du Sud-Est à l'Université de Montréal. Par contre, un Canadien ne peut pas acheter des terres en Chine. Il n'y a pas de réciprocité, car la terre est perçue par le gouvernement chinois comme un enjeu stratégique. "

La Chine, l'usine du monde, ne possède que 9 % des terres cultivables de la planète. Cependant, forte d'une réserve de plus de deux trillions de dollars américains, elle fait main basse sur du capital foncier agricole dans tous les pays du monde, particulièrement en Afrique. " Les Chinois achètent là où le capital foncier agricole n'est pas protégé. C'est l'enjeu du troisième millénaire ! " explique à Commerce un banquier d'un des plus importants groupes financiers français, sous le couvert de l'anonymat. " Le marché foncier agricole est peu fluide en France. Les terres se vendent d'abord entre agriculteurs. Si des investisseurs chinois ou autres y venaient pour acquérir des terres, il y aurait une révolution ! Le gouvernement serait forcé d'intervenir. N'oubliez pas que l'agriculture, c'est notre pétrole ! " Le financier ajoute que la France, première puissance agricole d'Europe, dispose d'une série de mécanismes pour protéger les terres agricoles et pour les transférer aux agriculteurs sur plusieurs générations.

Au Québec, Pierre Désourdy reproche à la Commission de protection du territoire agricole Québec (CPTAQ) de protéger le territoire agricole au détriment des petites entreprises. " Si vous possédez 80 hectares, vous pouvez facilement acheter 20 hectares de plus. Mais si vous ne possédez pas de terre et que vous voulez acheter 20 hectares, c'est impossible. Donc, le gros continue à grossir. Le petit agriculteur ou la relève ne peuvent pas développer des produits du terroir à partir d'un lopin de terre. Les Chinois ont compris notre système et ils vont rafler la mise ", affirme-t-il.

Pourquoi les Chinois ont-ils les terres québécoises dans leur mire ? Pierre Désourdy croit que c'est à cause de la filière porcine. Les Chinois sont les plus importants consommateurs de viande de porc au monde. La taille de leur cheptel, 300 millions de têtes, en fait aussi le plus grand producteur du monde. Pierre Désourdy et le groupe d'investisseurs de Shangaï négocient encore les termes de leur entente. " Je resterais en partenariat dans ma ferme. Nous parlons d'une école-pilote qui formerait des éleveurs chinois à nos méthodes de production. Mais ils cherchent un réseau avec abattoir ", explique l'éleveur. Ces investisseurs pourraient-ils convoiter le fleuron québécois de la production porcine, Olymel, cinquième exportateur du monde ? " Nous n'avons reçu aucune offre de ce genre ", affirme Claude Lafleur, chef de la direction de la Coop fédérée, qui est propriétaire d'Olymel.

Si des transactions importantes de terres agricoles se concrétisaient pour ces investisseurs, il sera intéressant de voir la réaction de Québec. La nouvelle donne géopolitique étant liée à la disponibilité et à la propriété de la terre agricole, l'agriculture québécoise restera-t-elle l'enfant pauvre des futurs enjeux électoraux ? Si oui, au rythme actuel de disparition du capital foncier agricole, les futures générations de Québécois auront des autoroutes pour circuler, des maisons pour se loger et des centres commerciaux pour magasiner. Mais elles importeront leur nourriture plutôt que de la produire. " Qui nourrira les Québécois ? " demande Guy Hébert, un producteur laitier de Saint-Constant, sur fond de crises financière, économique et alimentaire mondiales.

Si ce ne sont pas les Chinois, ce ne seront pas non plus les promoteurs immobiliers ou le ministère du Transport ! Car pour pouvoir se nourrir, encore faut-il qu'il reste des terres agricoles. En fait, les Chinois profitent d'un laxisme qui perdure en matière de protection du territoire agricole québécois.

Sur la partie expropriée du champ de Guy Hébert, d'énormes pylônes en ciment surgiront bientôt de terre. C'est là que pousse l'échangeur du tronçon sud de la future autoroute 30. Puis, quatre voies de bitume pa-veront les meilleures terres agricoles de la province. C'est un des projets de l'entente Chantier-Canada, signée entre Ottawa et Québec en septembre 2008 : quatre milliards de dollars pour moderniser les infrastructures. Mais en relançant l'économie avec du béton, sabote-t-on notre garde-manger ?

" Ce tracé détruit plus de 600 hectares des meilleurs sols de la province, une ressource non renouvelable, car une fois sous le bitume, ils sont irrécupérables ", explique le Dr Martin Chantigny, président de l'Association québécoise des spécialistes en sciences du sol (AQSSS).

" Chaque hectare sacrifié pour une vocation autre que l'agriculture représente une perte nette et irrévocable de notre capacité alimentaire ", ajoute-t-il. Massacre pour les uns, progrès pour les autres. Le parachèvement de l'autoroute 30 consiste à doter le sud de Montréal d'une voie de contournement pour faciliter la fluidité du trafic vers les grands axes routiers et pour désengorger des routes jugées dangereuses. Mais ce qui provoque la colère des nombreux opposants au tronçon controversé de l'autoroute 30, c'est qu'il existait une solution de rechange : construire cette nouvelle autoroute dans le tracé de la route 132, prévu à cet effet et situé un peu plus au nord. L'Union des producteurs agricoles (UPA) estime que ce choix aurait coûté près de 200 millions de dollars de moins en construction - 5 km par rapport à 13 km d'asphalte à paver -, moins cher également en frais d'expropriation, tout en épargnant la maigre banque de sols agricoles de la province.

" Le gouvernement de Jean Charest s'est entêté à poursuivre le projet de l'autoroute 30 Sud malgré les avis contraires de la CPTAQ ", a expliqué Christian Lacasse, président de l'Union des producteurs agricoles (UPA), lors d'une conférence de presse tenue à Montréal en mars dernier. " Dans le cas du projet de gaz méthanier de Rabaska, Québec a carrément retiré le dossier des mains de la CPTAQ pour exproprier plusieurs centaines d'hectares. Si ces deux exemples sont précurseurs de notre avenir, nous sommes très mal partis ! "

À la tête de la Coalition pour la protection du territoire agricole se trouve un vaste regroupement : CSQ, FTQ, Fondation québécoise en environnement. S'appuyant sur les résultats d'un sondage Léger Marketing d'octobre 2008, selon lequel plus de 93 % des Québécois considèrent que les terres agricoles devraient être autant (33 %), sinon mieux protégées (60 %), le président du syndicat agricole demande : " Peut-on vouloir plus comme consensus ? "

Toutefois, la plus grande menace qui pèse sur le capital foncier agricole du Québec ne vient pas de projets d'autoroutes ou énergétiques. Elle vient de la construction de maisons et de copropriétés qui poussent comme des champignons, une fois de plus sur les meilleures terres agricoles de la province. " L'étalement urbain se poursuit dans un contexte de croissance démographique plutôt lent ", constate par ailleurs Claude Marois, professeur titulaire au Département de géographie de l'Université de Montréal. La construction de centres commerciaux " styles de vie " précède souvent le développement domiciliaire sur les terres agricoles comme un cheval de Troie, surtout dans le périmètre de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM). " Par habitant, les Québécois possèdent un des nombres de magasins et de centres d'achats les plus élevés du monde ", soutient Claude Marois, qui est l'auteur d'un mémoire sur la situation présente et future des dynamiques agricoles dans les territoires périurbains de Montréal (2007).

Le Québec s'était pourtant doté d'une Loi sur la protection agricole (LPAQ) en 1978 et d'un organisme de surveillance, la Commission sur la protection du territoire agricole (CPTAQ), pour veiller au grain. " C'est plutôt une commission de dézonage ! " raille Jean Garon, père de la LPAQ et ancien ministre de l'Agriculture du gouvernement Lévesque. Malgré ces deux outils, le minuscule jardin québécois est grignoté à raison de 4 000 hectares par an, soit la superficie de l'île de Montréal tous les dix ans. Depuis 1994, plus de 56 000 hectares ont été enlevés à l'agriculture. La majorité de ces terres sont utilisées pour la construction de résidences et de copropriétés aux abords des grandes villes comme Montréal et Québec.

Située dans la plaine fertile du Saint-Laurent, la CMM est le panier alimentaire des Québécois. L'entité compte 3,6 millions d'habitants, près de la moitié de la population de la province. On y produit aussi la moitié du PIB, et 57 % de son territoire est zoné vert. Mais depuis 1978, l'étalement urbain a grugé à tout jamais dans cette zone verte 32 000 hectares de terres exceptionnelles pour l'agriculture, une superficie plus grande que l'île Jésus. " C'est d'autant plus inadmissible qu'une étendue quasiment équivalente (30 000 hectares) est encore disponible en zone blanche pour l'urbanisation dans la triple couronne de Montréal ", dénonce Christian Lacasse. Contrairement à la zone verte, la zone blanche désigne des terres propices à la croissance des briques et du béton.

" L'agriculture est perçue par les municipalités comme un frein au développement. On rogne dans les terres comme dans une assiette de fromages. Pourtant, le secteur agricole est un levier économique aussi important qu'un parc de nanotechnologie ", juge Jean-Robert Grenier, maire de Calixa-Lavallée, un village de 500 habitants situé sur la Rive-Sud de Montréal. Président du Comité consultatif agricole de la CMM, Robert Grenier impute la disparition des terres agricoles au régime fiscal actuel, qui encourage une concurrence effrénée entre les municipalités : " Lorsqu'un promoteur vous approche avec un projet de construction de 300 à 400 maisons, cela signifie illico une taxe de bienvenue, et ensuite, des rentrées de revenu annuelles. De plus, la construction de services publics comme les égouts et l'électricité est aux frais du promoteur. C'est non seulement un plat alléchant, mais c'est aussi une recette pour une réélection ! "

Les agriculteurs ne sont pas seuls à fulminer contre la disparition rapide de leur principal outil de travail, la terre arable. " C'est insensé ! " s'exclame Sylvie Cloutier, vice-présidente, communication et affaires publiques, du Conseil de la transformation agroalimentaire et des produits de consommation (CTAQ). La disparition des terres agricoles risque de couper l'herbe sous le pied du premier employeur du secteur manufacturier du Québec. L'agriculture génère 72 000 emplois directs et 20 milliards de dollars de chiffre d'affaires par an.

Selon Bernard Ouimet, ancien président de la CPTAQ, le salut des terres agricoles québécoises passe par un pacte à long terme entre le monde municipal et le monde agricole. Les intérêts de ces deux mondes courent en parallèle depuis 30 ans, comme les deux voies d'un chemin de fer. Il est temps de jeter des ponts. " On ne peut plus dézoner les terres agricoles à la pièce. Il faut une vision à long terme ", affirme-t-il. C'est possible, selon lui. Déjà, près de 40 % du territoire agricole tombent sous le coup d'une telle entente. " Cela se traduit par la construction ou la possibilité de construction de 6 500 résidences sur des terres jugées improductives ". Mais il y a urgence à la CMM, estime Bernard Ouimet, l'homme désigné par l'ancien ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, Laurent Lessard, pour moderniser la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles (LPTAAQ). " Il faut à tout prix éviter que la pression de l'urbanisation se fasse au détriment des terres agricoles. Il faut une planification échelonnée sur 15 à 20 ans. "

Alors que Toronto se dote " d'une ceinture verte ", à l'instar de villes comme Vancouver, San Francisco ou Munich, pour protéger ses terres agricoles et miser à fond sur le développement de l'agriculture périurbaine, la CMM, huit ans après sa création, n'a toujours pas de schéma d'aménagement (SDA), sorte de plan de match qui régit les zones blanches et les zones vertes.

" À l'heure actuelle, on ne parle plus de globalisation mais de glocalisation ", poursuit Claude Marois. Pour le géographe, les terres agricoles périurbaines n'ont pas seulement une forte vocation économique et commerciale, misant sur l'agrotourisme et créant des circuits courts à proximité des grands marchés. Elles jouent également un rôle de conservation de la biodiversité. Sans compter que les terres agricoles, selon la FAO, peuvent constituer une arme pour la lutte contre les gaz à effet de serre (GES), en éliminant le CO2.

Bernard Ouimet compte sur le tout nouveau projet de loi sur l'aménagement et l'urbanisme (Loi 58) de Nathalie Normandeau, la vice-première ministre et ancienne ministre des Affaires municipales, des Régions et de l'Occupation du territoire (MAMROT), pour aider les communautés urbaines de Québec et de Montréal dans la gestion de leur agriculture périurbaine. Mais le temps presse. D'autant plus qu'une autre menace pèse sur le petit patrimoine terrien québécois... celle des filets de porc made in China.

Entre 2001 et 2006, quelque 6 512 hectares de terres du Québec désignées " zone verte " ont été mutés de leur vocation agricole à d'autres fins. Quelque 40 % de cette mutation l'ont été au profit de services d'utilité publique ou d'infrastructures liées à l'énergie, au transport ou aux télécommunications.

Dans les zones périurbaines, la CPTAQ reçoit 3 000 demandes par an, dont la moitié pour substituer des maisons et des copropriétés à la culture de céréales, de fruits ou de légumes.

De 1971 à 2006, le nombre de fermes au Québec a diminué de moitié, passant d'environ 60 000 à 30 000. Et la taille des entreprises a presque triplé, de 30 à 81 hectares, ce qui accentue la concentration de la propriété des terres.

La disparition des terres agricoles risque de couper l'herbe sous le pied du premier employeur du secteur manufacturier du Québec, qui compte 400 entreprises et 1 400 établissements.

Si la superficie du Québec est trois fois plus importante que celle de la la France, à peine 2 % de son territoire est culti- vable - 2 millions d'hectares - soit 14 fois moins que l'Hexagone.
Original source: Les Affaires
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