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Les protestations et les désillusions des communautés de la région Ihorombe affectées par le projet JTF – Tozzi Green à Madagascar

Photo : Tozzi Green/Flickr
Collectif pour la défense des terres malgaches - TANY | 7 février 2023 [EN]

Les protestations et les désillusions des communautés de la région Ihorombe affectées par le projet JTF – Tozzi Green à Madagascar

En cette période où les dirigeants appellent constamment des investisseurs nationaux mais aussi étrangers à venir investir dans l’agrobusiness à Madagascar, l’essentiel des résultats et les suites d’une mission de chercheur envoyée par le Collectif TANY dans la région Ihorombe en septembre 2022 méritent d’être connus par l’opinion publique car la société italienne Tozzi Green puis sa filiale malgache dénommée JTF ont signé avec l’Etat deux contrats de location, bail emphytéotique, pour 30 ans sur 6.500 ha dans deux communes en 2012 (1), puis sur plus de 4.000 ha dans les trois communes de Satrokala, Andiolava et Ambatolahy en 2018.

Dix ans après la signature du premier bail, quelles étaient les réalités vécues et les opinions de la trentaine d’habitants interrogés concernant les conséquences des activités de la société JTF-Tozzi Green ?

Synthèse des entretiens avec différents habitants des trois communes.

La population se plaint de l’absence de séance d’information et de consultation systématique des fokonolona (2) par Tozzi Green au début de son installation et avant la signature du 2è bail, ainsi que de la non-prise en compte du refus des habitants de donner leurs terres. Les personnes interrogées ont déclaré que des groupes restreints autour des Maires ont été consultés et donné leur accord, de nombreuses lettres de protestation d’habitants existent. Les personnes qui manifestent leur opposition aux activités de JTF/Tozzi Green ont écrit aux autorités locales, régionales et nationales mais certaines réactions ne correspondaient pas à leurs attentes. Aussi, le droit à l’information et à l’expression des personnes affectées par le projet a été bafoué mais pour des raisons de sécurité, et face à l’absence de réaction des autorités nationales, elles ont arrêté d’écrire et de prendre la parole à la télévision à Antananarivo mais leur opposition et leur colère restent vivaces.

La principale activité et source de revenus des habitants étant l’élevage de zébus, la conséquence que déplorent les éleveurs est la restriction importante des zones de pâturage entraînant une mauvaise santé des zébus et une chute parfois importante des effectifs du cheptel de bovidés par éleveur. Les surfaces cultivables pour la subsistance de la population locale ont également beaucoup diminué et leur production par voie de conséquence. L’utilisation par la société JTF/Tozzi Green de pompes motorisées pour la culture de géranium destiné à la transformation en huile essentielle entraine une baisse de l’eau disponible en aval et aux alentours, provoquant jusqu’à l’assèchement des rizières. La conséquence de ces faits est une aggravation de l’insécurité alimentaire.

Certains habitants qui avaient accepté de donner leurs terres face aux promesses de développement faites par la société à son arrivée, ont dit qu’ils regrettaient profondément de l’avoir fait car les infrastructures, écoles, centres de santé promis au niveau des fokontany (3), existent seulement dans le chef-lieu de la commune jusqu’à présent. Les emplois locaux promis par centaines sont en réalité des emplois journaliers souvent de très courte durée payés deux mois après la fin du travail dans certains cas. Et des jeunes de la région, même munis de diplômes universitaires, ne sont pas embauchés comme permanents. (En 2019, JTF employait 168 permanents, 141 hommes et 27 femmes (4))

Les personnes interrogées ont précisé qu’un petit nombre d’habitants tire des avantages de la présence de JTF-Tozzi Green mais la majorité de la population ne tire aucun profit des activités de la société et s’est même appauvrie.

Rencontre avec les managers de la société JTF Tozzi Green à Satrokala

Dans le cadre de cette mission, l’avocat italien du Collectif TANY avait demandé un rendez-vous avec les responsables sur le terrain pour le chercheur. Une fois dans le bureau du manager à Satrokala, celui-ci a refusé de répondre à ses questions et a exigé que toutes les questions soient posées par écrit. Au cours des brefs échanges, le manager a affirmé que la société avait procédé à des consultations de la population. Les comptes-rendus de ces réunions de consultation ont fait partie des questions et documents requis ensuite par l’avocat du Collectif TANY à la Direction de Tozzi Green Italie. Un « attorney » de la société lui a envoyé des documents et précisé qu’il lui était strictement interdit de partager les documents et les réponses aux questions avec d’autres personnes, y compris le Collectif TANY.

Notons qu’en avril 2022, l’ONG belge Entraide et Fraternité avait aussi effectué une visite dans les communes où JTF Tozzi Green loue des terres. L’équipe a été reçue par le staff de la société à Antananarivo et à Satrokala. Les documents qu’on leur avait promis au cours de ces rencontres, n’ont jamais été reçus malgré plusieurs rappels.(5)

Intervention des institutions belges et finlandaises

En effet, le cas JTF Tozzi Green mobilise les organisations non-gouvernementales en Belgique car la banque de développement BIO dont l’Etat belge est actionnaire à 100% a donné des subventions d’un montant d’environ 60.000 euro à cette société et accordé un prêt de 7,5 millions d’euros en co-financement avec l’agence financière de développement publique finlandaise Finnfund.

Les organisations belges regroupées autour de la Coalition contre la Faim, avaient commandé une étude sur les investissements réalisés par BIO dans les pays en développement à 4 juristes universitaires dont le rapport évoque le cas Tozzi Green en ces termes « les acteurs publics qui investissent dans la production agricole à grande échelle doivent être clairs sur l'implication à long terme que le projet peut avoir non seulement sur les personnes qui y sont directement liées, mais aussi sur le système alimentaire au sens large » (6). (Depuis plusieurs années, la principale culture sur les terrains occupés par JTF Tozzi Green est du maïs destiné à l’alimentation animale (poulets)).

L’ONG Entraide et Fraternité qui travaille avec des organisations partenaires à Madagascar depuis plus de 25 ans, particulièrement active, a organisé une conférence intitulée « Pas d’accaparement de terres avec notre argent ! Le cas BIO/Tozzi Green à Madagascar » et publié deux études :

  • en juillet 2022, « La Belgique, complice d’accaparement de terres à Madagascar ? – le cas Tozzi Green » (7)
  • et en novembre 2022, « Madagascar : L'agrobusiness contre l'agriculture paysanne (5) » dont la 3ème partie parle du rapport de mission à Madagascar et donc des rencontres avec les diverses parties prenantes dans l’Ihorombe.

L’ensemble de ces actions a amené le Parlement fédéral et la Ministre belge de la Coopération au développement à se saisir du problème et à organiser :

  • une audition du Directeur de BIO en juillet 2022,

  • une rencontre entre BIO, la DGD (Direction Générale du Développement) et un représentant du cabinet de la Ministre de la coopération d’un côté, l’ONG Entraide et Fraternité, le BIMTT, le CETRI et le Collectif TANY, de l’autre, en novembre.

Une députée fédérale a interpellé à la Chambre des représentants la Ministre de la Coopération au développement à ce sujet.

Par ailleurs, le Collectif TANY a transmis un mail d’information sur les violations des droits humains subies par les communautés de l’Ihorombe à la responsable des impacts des investissements de l’institution Finnfund. Cette dernière a répondu que l’institution était déjà informée de certains problèmes évoqués et que des améliorations avaient été apportées mais qu’elle reprendrait de nouveau contact avec la société pour en parler.

Conclusion

Les impacts négatifs des activités d’agrobusiness de la société JTF Tozzi Green sur les communautés mentionnés ci-dessus ne sont que des exemples de données parmi celles recueillies au cours de la mission.

Les défaillances répétées de la société dans la consultation des habitants et l’absence très exceptionnelle de transparence vis-à-vis des questions posées et des documents demandés dénotent et reflètent une conception très discutable de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et questionnable par rapport aux principes que la société affiche dans son Code d’Ethique (4).

Nous exhortons les hauts dirigeants et tous les décideurs malagasy, qui font preuve d’engouement pour l’agrobusiness et recherchent des investisseurs de tous horizons, de se ressaisir, aussi bien au niveau de la politique publique que dans les lois et la législation de la République, pour éviter que la dépendance économique et financière vis-à-vis des investisseurs ne généralise à Madagascar cette « nouvelle forme de colonisation », que sont les accaparements de terre, dont les conséquences négatives inacceptables sur les communautés locales impactées peuvent être innombrables et inattendues.

07 février 2023

Collectif pour la défense des terres malgaches – TANY
[email protected] ; www.facebook.com/TANYterresmalgaches ; @CollectifTany
 

Références :

  1. Les accaparements de terre à Madagascar – Echos et témoignages du terrain 2013 http://terresmalgaches.info/IMG/pdf/Rapport_Accaparements_de_terres_Madagascar_2013.pdf

  2. Fokonolona désigne la communauté traditionnelle malagasy

  3. Fokontany désigne la plus petite unité administrative (exemple un groupe de hameaux)

  4. Sustainability Report 2019  https://ungc-production.s3.us-west-2.amazonaws.com/attachments/cop_2020/487374/original/UK_Tozzi-Green_BS2019_20200630.pdf?1594280949

  5. L'agrobusiness contre l'agriculture paysanne https://entraide.be/etude2022_madagascar

  6. The Belgian Investment Company for Developing Countries (BIO) as a Sustainable Development Actor https://www.cncd.be/IMG/pdf/cae7e1cb-d7c8c95.pdf

  7. La Belgique, complice d’accaparement de terres à Madagascar ? – le cas Tozzi Green  https://entraide.be/publication/etude2022_tozzi-green/

 

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