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95 000 hectares de terres communautaires octroyées à une société camerounaise peu connue

Une agricultrice originaire de l’ethnie Gbaya se livre à son activité champêtre à Mbanti-Mbang, sur un périmètre épargné de justesse par la zone de projet agro-industriel / Image : Yannick Kenné.

Mongabay | 17 novembre 2022

95 000 hectares de terres communautaires octroyées à une société camerounaise peu connue

by Yannick Kenné

  • Le gouvernement camerounais a décidé d’attribuer 95 000 hectares de terres – soit trois fois la superficie de Yaoundé la capitale camerounaise – à la société Tawfiq Agro Industry, pour le développement d’un complexe agro-industriel visant à réduire les importations massives de denrées alimentaires de l’Occident.

  • Cette décision a immédiatement suscité une levée de boucliers au sein des communautés locales, lesquelles dénoncent un déficit de communication avec cette entreprise peu connue, et la non-existence d’un Plan de gestion environnemental et social des impacts du projet.

  • L'État envisage de reconsidérer la superficie des terres octroyées à l’entreprise, et assure de l’atténuation des impacts du projet sur les communautés, selon les confidences du Préfet à la tête du département du Djerem.

  • De son côté, Tawfiq vante plutôt le potentiel économique de son projet, dont le coût global de l’investissement est évalué à $150 millions (100 milliards de Francs CFA) sur 10 ans, et qui devra générer 7 500 emplois directs et 15 000 emplois indirects.

TIBATI, Cameroun – Au village Mbanti-Mbang, localité de l’arrondissement de Tibati située à près de 1 400 kilomètres au nord de Yaoundé la capitale camerounaise, Joseph Adamou et sa famille vivent désormais la peur au ventre. C’est une peur de se voir déposséder de leurs plantations comptabilisées depuis 2016 dans la réserve foncière de l’État dans cet arrondissement.

À fin octobre, ce chef de famille Gbaya, l’une des six ethnies autochtones qui peuplent cet arrondissement de 72 000 habitants, a été informé de l’imminence d’un projet agro-industriel porté par la société camerounaise Tawfiq Agro Industry, une société peu connue. Ce sexagénaire et les siens pourraient ne plus accéder à la dizaine d’hectares de terres cultivables, sur lesquelles ils s’adonnaient essentiellement à l’agriculture depuis plus de 20 ans, à des fins de subsistance et pour le commerce.

En mai dernier, le gouvernement camerounais a décidé d’attribuer 95 000 hectares de terres – soit trois fois la superficie de la capitale camerounaise – pour ce projet agro-industriel visant à réduire les importations massives de denrées alimentaires de l’Occident. Tawfiq Agro Industry promet de contribuer au développement de l’industrie locale.

Dans ce village situé dans le département de Djerem, on retrouve également une communauté Mbororo, un peuple nomade qui vit essentiellement de l’élevage de bétail. Chez les Ardo Fougue, chef de ladite communauté, la peur est plus grande encore. Ce grand échalas de 70 ans et sa famille sont installés sur l’un des massifs montagneux de la réserve foncière. Ils y mènent des activités pastorales, desquelles ils tirent l’essentiel de leurs revenus pour survivre.

« Tout le monde au village est préoccupé. Quand cette société va s’installer, comment allons-nous faire avec nos bêtes (vaches, moutons, chèvres) ? » s’interroge avec anxiété Ardo Fougue.  « Ici, il y a du pâturage favorable à l’élevage de nos animaux. Et si nous devons partir, où irons-nous, nous installer ? Est-ce qu’à cet endroit-là nos bêtes vont trouver de quoi vivre dans les mêmes conditions qu’ici ? »

Après 26 années dans cet espace vital, sa famille et lui sont désormais sous la menace d’un déguerpissement, et ignorent pour l’heure leur prochaine destination.

Les Mbororos, un peuple d’éleveurs nomades de cohabitation difficile avec les autres ethnies du pays en raison des conflits agro-pastoraux sous-jacents nés de leurs activités, est établi majoritairement dans l’Adamaoua, et s’est sédentarisé à l’Est et au Nord-Ouest du Cameroun. Ils représentent à peine 10% de la population camerounaise, et pour faire entendre leurs voix, ils se sont regroupés au sein de la Mbororo Social and Cultural Development Association (MBOSCUDA), une entité créée en 1992 pour mieux représenter leurs intérêts. Plusieurs membres de cette association, originaires de l’arrondissement de Tibati, s’opposent d’ailleurs à ce projet agro-industriel.

Déconnexion entre les communautés et l’élite bourgeoise locale

Au mois d’août, les communautés réunis au sein du Collectif pour la défense, le développement et la sauvegarde des intérêts du département du Djerem (CODDESID) ont adressé une pétition au président camerounais Paul Biya, pour protester contre l’attribution en mai dernier par le ministère des Domaines, du cadastre et des affaires foncières, de 95 000 hectares de terres à la société Tawfiq Agro Industry en bail emphytéotique.

D’après Ahmadou Abdoullahi, président dudit collectif dans le département du Djerem, « ce projet n’est pas salutaire. La démarche de son promoteur a été handicapée et boiteuse. Il s’est arrangé avec les élites de notre arrondissement à Yaoundé. Puis, nos élites veulent nous convaincre de laisser faire au prétexte que c’est la réserve foncière de l’État. 95 000 hectares, c’est trop !»

Ce représentant local des communautés dénonce une démarche verticale de l’entreprise dans son processus d’acquisition de ces terres.

Celle-ci a débuté ses consultations par le sommet de la pyramide auprès de l’élite bourgeoise de la localité, réunie au sein de l’Association des ressortissants du Djerem (ARD), lors d’une réunion tenue au mois de février à Yaoundé, à mille lieues du site du projet. Cette association a adopté une position à l’antipode de celle de ses communautés, et approuve l’implantation du complexe agro-industriel. Elle y voit plutôt une niche d’opportunités et un véritable catalyseur pour la transformation de l’économie locale.

Selon une déclaration de son secrétaire général, Mohaman Mourtalla, « quand Tawfiq nous a présenté son projet avec les enjeux macroéconomiques, on s’est dit qu’au lieu de laisser cet espace inexploité, étant donné que c’est nous qui l’avons octroyé à l’État, il ne nous reste qu’à accompagner l’entreprise si elle respecte ses obligations, avec à la clé la création d’emplois et la disponibilité des denrées alimentaires pour nos populations ».

Pour son projet du complexe agro-industriel de Tibati, Tawfiq prévoit d’investir $153 millions (100 milliards de Francs CFA) sur une durée de 10 ans, lequel devra générer au passage 7 500 emplois directs et 15 000 emplois indirects. L’objectif à terme pour Tawfiq est de contribuer  au développement de l’industrie locale et de s’arrimer à la politique d’import-substitution mise en œuvre par le gouvernement camerounais en 2021, et qui consiste à réduire considérablement les importations des denrées produites localement.

Scepticisme et promesses officieuses

À Tibati, l’économie locale repose sur l’agriculture, l’élevage, et la pêche artisanale, fort du potentiel lacustre de cette localité. Son lac Mbakaou est d’ailleurs réputé pour son importante production halieutique locale en 2021. La commune regorge également d’importantes ressources naturelles susceptibles d’exploitation illégale avec l’avènement du projet agro-industriel, d’où la crainte exprimée par Ahmadou Ahidjo, conseiller municipal à la mairie de Tibati.

« Nos lacs sont remplis de poissons, nous avons des bœufs, nous avons de la bauxite, nous avons du saphir, nous avons de l’or, nous avons du diamant…, notre savane est riche en biodiversité. C’est pour ça que l’État a implanté le parc zootechnique du Mbam et Djerem (épargné par le projet agro-industriel) », déclare-t-il.

« Connaissant ce potentiel, lorsqu’on vous dit que quelqu’un veut louer cette étendue de terres, ça porte de la méfiance. Il y a beaucoup de personnes qui sont sceptiques à tort ou à raison ».

En sus, la société Tawfiq ne dispose pas encore d’un plan de gestion environnemental et social du projet garantissant une meilleure préservation des intérêts des communautés. Elle en est encore à la phase de l’Étude d’impact environnemental et social, confiée au cabinet camerounais Glonar Sarl.

Elle a déjà entrepris des travaux sur le terrain, conformément au décret n°76/167 du 27 avril 1976, fixant les modalités de gestion du domaine privé de l’État, et qui encadre le bail emphytéotique. Celui-ci « est consenti pour une durée comprise entre 18 et 99 ans, sous condition résolutoire de mise en valeur dans un délai déterminé », précise l’article 21 de ce décret.

La société Tawfiq est donc astreinte à un certain nombre d’obligations avant la signature du contrat, étaye-t-on au ministère des Domaines, du cadastre et des affaires foncières : « Lorsqu’on donne des espaces à des tiers, en général, c’est pour promouvoir des activités économiques. On passe par des concessions provisoires, ou des baux emphytéotiques qui eux ont des durées limitées, et sont restrictifs. Si les bénéficiaires ne respectent pas les termes des dispositions réglementaires, on les leur retire ».

Dans cette veine, le Préfet du département du Djerem, Ludovic Etienne Ngbwa, par ailleurs représentant de l’État central dans cette unité administrative, rassure des dispositions prises pour éviter un embrouillement entre les activités de l’entreprise et celles menées par les communautés.

Le préfet révèle durant un échange avec Mongabay que le gouvernement envisage réduire la superficie des terres suite aux remous des communautés. Par contre, ceci s’agit que d’une promesse verbale du préfet. Les communautés elles-mêmes n’ont pas encore reçu cette information et, selon les procédures officielles, leurs terres sont toujours incluses dans la réserve foncière octroyée à la société Tawfiq.

« On va installer le complexe agro-industriel à plus de 10 ou 15 kilomètres des villages, de sorte que l’espace vital des populations soit préservé, et qu’il n’y ait aucune interférence entre les activités de la société, et les activités des populations. Ce projet en réalité, en tenant compte des contraintes des populations sur le terrain, est en train d’être redimensionné sur à peu près 45 000 hectares », déclare-t-il.

Cette démarche induit tacitement une réduction de la superficie préalablement considérée, et permettrait d’épargner les communautés d’une relocalisation. La problématique des indemnisations deviendrait par ailleurs évanescente. En conséquence, les familles ciblées dans la réserve foncière ainsi que leurs espaces cultivables devraient être épargnés dans un souci de préservation de leur environnement.

Tawfiq Agro Industry en mal de reconnaissance

Dans l’arrondissement de Tibati, l’évocation de cette entreprise créée en 2016 ne renvoie à aucune adresse. Ni même au village Mbanti-Mbang où elle a débuté naguère les travaux d’aménagement d’une voie en pleine savane, devant déboucher sur le site de construction du complexe. Le siège de Tawfiq Agro Industry se trouve à Yaoundé, transféré de la ville de Douala vers la capitale camerounaise en 2019, après sa transformation en Société à responsabilité limitée (SARL) et modification de son objet social. Cette réforme par acte notarié redéfinissait ainsi les champs d’actions de l’entreprise en : l’import-export, le transport, les prestations de service et l’agriculture sous toutes ses formes.

Tawfiq est considéré à Tibati comme un « no name » sur l’échiquier des agro-industries locales, n’ayant pas encore fait ses preuves dans ce secteur. Un argument battu en brèche par son jeune directeur général, Habibou Abdoul Malik, qui s’est confié à Mongabay : « En 2016, lorsque nous partions à Yoko (commune la plus vaste du Cameroun) pour faire 50 hectares de cacaoyers, on nous disait que c’était impossible parce qu’aucune entreprise ne l’avait jamais fait avant. L’année d’après, nous avons fait 250 hectares. À Ngaoundéré, nous disposons également d’un ranch privé de 1 000 hectares, dans lequel nous exerçons dans le domaine céréalier et l’élevage ».

L’actionnariat de l’entreprise est majoritairement contrôlé par l’homme d’affaires camerounais Aboubakar Al Fatih, également promoteur de la société Bois du Cameroun (BOISCAM), qui opère dans l’exploitation et la transformation du bois ; et de la société Cameroun Vert Sarl (CAMVERT), qui a acquis en 2020 plus de 60 000 hectares de terres dans le Sud du pays, pour y développer une plantation industrielle de palmier à huile, et dont les activités sont dénoncées depuis lors par l’organisation à but non lucratif américaine Greenpeace, qui l’accuse de déforestation.

Ce natif du département de Mayo-Banyo, toujours dans la région de l’Adamaoua, est également au plan politique, une figure influente du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti politique au pouvoir depuis quatre décennies au Cameroun.

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