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Pourquoi les mégabassines posent l’enjeu grandissant de l’accaparement de l’eau

Les chantiers des mégabassines entraînent un phénomène de spéculation, faisant grimper le prix du foncier et le rendant difficilement accessible aux jeunes agriculteurs souhaitant s’installer. Et ce, alors que les subventions publiques financent en grande partie ces installations.

Rapports de force | 31 octobre 2022

Pourquoi les mégabassines posent l’enjeu grandissant de l’accaparement de l’eau

Ce week-end, la mobilisation de collectifs écologistes et de paysans contre les mégabassines a franchi un nouveau cap. Près de 7 000 personnes ont saboté le chantier d’une mégabassine dans les Deux-Sèvres. En face, plusieurs membres du gouvernement haussent le ton, allant jusqu’à parler d’« éco-terrorisme » et répétant les mêmes arguments pour défendre ces projets. Alors, les mégabassines sont-elles la solution aux aléas climatiques ? Ou encouragent-elles à poursuivre un modèle agro-industriel mortifère ?

1 700 gendarmes, sept hélicoptères : le dispositif déployé par les forces de l’ordre samedi 29 octobre face aux activistes anti-bassines, à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres (Nouvelle-Aquitaine), impressionne. On dénombre au moins 50 blessés côté manifestants. La mobilisation a rassemblé 7 000 personnes ; 4 000 selon la préfecture. Elle visait à mettre à l’arrêt le chantier de l’une des futures plus grandes mégabassines de France, d’une surface de 16 hectares.

Celle-ci fait partie d’un projet de seize bassines à construire dans le marais poitevin. Objectif : y retenir 14 millions de m³ d’eau, afin d’irriguer les exploitations agricoles alentours en temps de sécheresse. Dès le 25 octobre, les activistes ont occupé un champ voisin afin d’y établir un campement pour la fin de la semaine. Le 29, le chantier a été occupé, une canalisation démantelée. À l’origine de l’opération : le collectif Bassines non merci, le réseau d’organisations Soulèvements de la Terre, et la Confédération paysanne.

Le 9 août dernier, deux mégabassines, à Nalliers et Pouillé (Vendée) avaient également été sabotées. En face, les réactions politiques sont de plus en plus virulentes. Le 30 octobre, le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau a dénoncé une « apologie de la violence » sur BFMTV. En écho, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin n’a pas hésité à évoquer « des modes opératoires qui relèvent de l’éco-terrorisme ». Le ministre de l’Intérieur a également indiqué qu’un millier de gendarmes resteront sur place pour empêcher l’installation d’une ZAD, relaie La Dépêche.

Une réponse aux aléas climatiques ?

« Tous ces gens qui viennent le week-end occuper des sites sans connaître la réalité du monde agricole c’est sympathique – en réalité pas tant que cela puisqu’il y a des actes de violence – mais c’est déconnecté de la réalité », a également jugé le ministre de l’Agriculture sur France Info le 30 octobre. Baptisées « réserves de substitution » par ceux qui les promeuvent, les mégabassines sont présentes surtout en Nouvelle-Aquitaine et Pays de la Loire. Les régions Centre et Bretagne commencent à être concernées par des chantiers. En stockant l’eau, elles permettent aux agriculteurs d’irriguer leurs exploitations lors des épisodes de sécheresse, lors desquels la ressource en eau est mise sous tension. Elles sont ainsi présentée comme une réponse aux aléas climatiques.

Or, les mégabassines ne sont pas sans impact sur son environnement. En moyenne, elles s’étendent « sur une superficie de huit hectares… soit l’équivalent d’une dizaine de terrains de football ! Les plus grandes vont jusqu’à s’étaler sur 18 hectares », rappelle Greenpeace dans une note explicative. Si leurs promoteurs parlent de récupération des eaux de pluie, principalement en hiver, elles reposent avant tout sur des systèmes de pompage dans les nappes phréatiques et les cours d’eau, rappelle de son côté la Confédération Paysanne. En perturbant l’écoulement naturel de l’eau, ce système déséquilibre la faune et la flore qui en dépende. En outre, les mégabassines rendent l’eau « stagnante alors qu’elle était courante ». Or, « stagnante, l’eau s’évapore et sa qualité se dégrade », explique le syndicat.

Le projet de 16 bassines dans le marais poitevin, baptisé Sèvres Bassines, est porté par la Coopérative de l’eau, une société regroupant des centaines d’exploitants agricoles dans la région, et soutenu par la FNSEA. Ces agriculteurs promettent une utilisation raisonnée de l’eau, et des formes de transition vers des modèles agricoles plus respectueux de l’environnement. Des compensations loin d’être suffisantes, aux yeux des anti-bassines. Pour eux, la situation est celle d’un accaparement des ressources en eau.

Le monde paysan divisé : les mégabassines, un accaparement foncier ?

« Les méga-bassines servent essentiellement à alimenter des productions très gourmandes en eau, comme le maïs, majoritairement destiné à l’élevage industriel. Elles servent avant tout les intérêts des acteurs agro-industriels, au détriment de solutions locales et paysannes », dénonce Greenpeace.

Cette solution divise donc le monde paysan. Pour la Confédération paysanne, elle est « une réponse anachronique » qui « ne s’attaque pas à la cause principale : des sols qui ont perdu leur capacité d’infiltration, de stockage et de mobilisation de l’eau », a soutenu le syndicat lors de la mobilisation ce week-end.

Dans une tribune parue le 28 octobre et intitulée « Paysans, nous sommes résolument contre les mégabassines », plusieurs confédérations paysannes expliquent : « ces dispositifs privatisent en réalité un bien commun au profit d’une minorité d’agriculteurs inféodés au système agro-industriel. Sur le bassin Sèvre niortaise-Mignon, il existe 2 000 exploitations agricoles (…) 103 uniquement sont connectées sur les 16 bassines en projet. 5 % des exploitations vont donc accaparer l’eau au détriment des autres usages agricoles et non agricoles ! »

Les chantiers des mégabassines entraînent aussi un phénomène de spéculation, faisant grimper le prix du foncier et le rendant difficilement accessible aux jeunes agriculteurs souhaitant s’installer. Et ce, alors que les subventions publiques financent en grande partie ces installations. « Permettre l’accaparement de l’eau et des terres par une minorité d’agri-managers intensifie la dynamique actuelle de financiarisation et d’industrialisation de l’agriculture au détriment des paysannes et paysans », défendent les Soulèvements de la Terre dans leur dernier dossier sur le sujet.

« Le démarrage des travaux marque une étape irréversible »

La mobilisation contre les mégabassines, qui prend de plus en plus d’ampleur, est savamment construite depuis un peu plus d’un an. En septembre 2021, ils étaient près de 500 à débouler sur le chantier de la méga-bassine de Mauzé-sur-le-Mignon (Deux-Sèvres). « Il s’agit du premier chantier qui a démarré dans le cadre du projet de Sèvres Bassines » expliquait alors à Rapports de Force Léna Lazare, membre du groupe de suivi des Soulèvements de la Terre et activiste de Youth for Climate.

« Le démarrage des travaux marque une étape irréversible. Soit la mobilisation des citoyens locaux et des paysans parvient à entraver physiquement les travaux, soit elle va être perdante » estimait également Dimitile*, éleveur de vaches du côté de Nantes, membre d’une coopérative paysanne et artisanale. La mobilisation avait obligé le ministre de l’agriculture d’alors, Julien Denormandie, à se positionner publiquement sur la question des mégabassines. C’était l’une des premières prises de position officiellles, annonciatrice de toutes celles, actuelles, en faveur des chantiers en cours.

Depuis, le mouvement a aussi permis de démontrer que certaines méga-bassines ont fonctionné en toute illégalité pendant plusieurs années. C’est le cas de celle de Cramchaban, en Charente-Maritime, qui a fait l’objet d’une opération de sabotage le 6 novembre 2021.

Aujourd’hui, « près de 1000 mégabassines risquent d’être construites à l’horizon 2025 si l’agro-industrie poursuit ses projets et que les pouvoirs publics continuent de les soutenir », expose le collectif Bassines non-merci dans son communiqué du 29 octobre. Celui-ci exige, aux côtés des autres organisations environnementales et des syndicats, un moratoire sur cet enjeu.

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