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Le nouvel agenda africain de Cyrille Bolloré

Cyrille Bolloré, lors de l’assemblée générale des actionnaires du Groupe Bolloré, qui le vit succéder à son père à la tête du holding, à Paris, France, le 15 avril 2019.ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

Jeune Afrique | 24 juin 2022

Le nouvel agenda africain de Cyrille Bolloré 

La cession des activités portuaires marque la prise de pouvoir du fils de Vincent Bolloré, qui centre ses efforts sur le divertissement et la communication tout en s’ouvrant à l’agriculture. Tour d’horizon de la stratégie et des ambitions d’un groupe toujours très présent sur le continent. 

Par Julien Clémençot

Pour beaucoup, à Dakar, à Abidjan ou Yaoundé, la vente par Bolloré au suisse Mediterranean Shipping Company (MSC) de ses activités logistiques et portuaires sur le continent a sonné comme la fin d’une époque où l’Afrique occupait encore une place importante au sein du groupe français. L’accord a pris par surprise plusieurs palais qui, loin de se douter que des négociations étaient en cours, n’ont pas apprécié d’être mis devant le fait accompli. Partenaire historique d’une quarantaine d’États, l’entreprise venait de leur tourner le dos.

Rassurer les chefs d’État

« Ce n’est absolument pas le cas, notre présence au sud du Sahara va se poursuivre et s’inscrire dans la durée. Pour ce qui est du transport, si la transaction va à son terme avec le Groupe MSC, les équipes de Bolloré Africa Logistics (BAL) assureront la continuité des activités au service de leurs clients et des populations locales. Tout ce qui a été bâti par nos équipes sur des décennies continuera à bénéficier à l’Afrique et aux Africains. Par ailleurs, Bolloré Logistics restera un spécialiste de l’Afrique et continuera de connecter le continent au reste du monde grâce à son réseau présent partout ailleurs », assure Fabricio Protti, directeur général adjoint du groupe Bolloré.

À Puteaux, en région parisienne, au 17e étage de la tour qui porte son nom, Cyrille Bolloré, l’héritier nommé président directeur général en 2019, sait qu’il doit encore rassurer sur ce point. Si son père, Vincent, a noué des liens personnels avec plusieurs présidents et ex-présidents comme Alassane Ouattara ou Alpha Condé, lui apparaît beaucoup moins connecté aux pouvoirs africains – ne serait-ce que du fait de la différence d’âge avec cette classe dirigeante. “Cyrille rencontre et travaille avec les chefs d’État, les pouvoirs publics et les représentants de la société civile dans tous les pays où le groupe est investi et engagé”, précise sur ce point Fabricio Protti.

Avec Diego Aponte, président de MSC, également installé par son père à la tête de son groupe, le fils de Vincent Bolloré ira d’ailleurs à la rencontre de ces chefs d’État d’ici à la fin de l’année pour dissiper tout malentendu. Il s’agit d’obtenir les autorisations nécessaires pour finaliser le deal évalué à 5,7 milliards d’euros. Mais aussi de ne pas handicaper de futurs projets qu’il imagine nombreux, rentables et très divers. Si le chiffre d’affaires de son groupe va fondre de plus de 2,3 milliards d’euros avec la vente de BAL, Vivendi, qu’il contrôle, y emploie 4 000 collaborateurs et y réalise désormais près de 1 milliard de dollars de revenu par an.

Cibler les classes moyennes

Pour faire croître les bénéfices du groupe familial, le PDG de Bolloré comptera d’abord sur Canal +. C’est d’ailleurs son patron, David Mignot, qui est chargé d’animer le comité Afrique de Vivendi qui réunit tous les trimestres les patrons de filiales impliquées sur le continent. Le groupe audiovisuel a connu ces dernières années une croissance très forte depuis qu’il a réorienté ses offres vers les classes moyennes africaines . « De moins de un million d’abonnés il y a dix ans, nous sommes passés aujourd’hui à près de 7 millions dans les pays francophones », explique son directeur général.

Au départ axé sur la distribution de bouquets de télévision par satellite, Canal +, qui fête cette année ses 30 ans en Afrique, a baissé ses tarifs et fait le pari de la création de nouvelles chaînes sur mesure pour le continent. Il en édite aujourd’hui 35, toutes créées après 2015, dont de nombreuses en langues locales comme le wolof, le malgache ou l’amharique.

L’an dernier, il s’est implanté en Éthiopie – un projet de 100 millions de dollars – où il a conquis 100 000 foyers, en dépit d’un contexte politique rendu plus compliqué qu’anticipé par la guerre du pouvoir central contre le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT). « Il y a deux ou trois ans, tout cela n’était que sur des présentations Powerpoint. Aujourd’hui, nous avons en plus à Addis-Abeba une chaîne gratuite dont nous voulons faire la première télévision du pays et un studio qui a déjà doublé des milliers d’heures de programmes », détaille David Mignot.

Canal+ investit également cette année plusieurs dizaines de millions d’euros dans l’achat et la production de fictions locales. L’objectif est de sortir huit créations originales de classe internationale en 2022 et entre dix et douze l’an prochain. Des séries comme Cacao, que les clients africains du groupe peuvent retrouver sur la plateforme My Canal, qui est maintenant la même que celle utilisée par les abonnés européens. « Et on constate que ces programmes y sont plus regardés que les blockbusters américains », insiste le patron.

Raid boursier

En parallèle, Canal+ poursuit sa montée au capital de Multichoice, son alter ego dans la zone anglophone (21,8 millions d’abonnés), entamée en 2020. Il a acquis récemment 3% supplémentaires pour porter sa part à plus de 18 %. Habitué des raids boursiers en Europe, le groupe Bolloré ne communique pas sur cette stratégie financière. Les projets de coproduction en cours entre Canal+ et Multichoice laissent supposer que l’offensive française n’indispose pas pour le moment la direction du groupe sud-africain.

Grâce au comité Afrique de Vivendi, David Mignot, qui a commencé sa carrière dans le secteur des télécoms suit également attentivement l’extension des réseaux aériens en fibre optique de Group Vivendi Africa (GVA), la filiale dirigée par le Brésilien Marco de Assis. Inspiré par l’expérience de l’opérateur brésilien Global Village Telecom (GVT) – revendu en 2014 à Telefonica, Vivendi raccorde depuis 2015 au haut débit les foyers des classes moyennes (1,5 million de foyers éligibles) dans les pays où Canal + est bien implanté.

L’entreprise est déjà présente au Togo, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Congo, en RDC, au Rwanda et au Gabon, et couvre douze grandes villes qui – à l’exception de trois d’entre elles – comptent plus d’un million d’habitants. Entre 100 millions et 150 millions d’euros auraient selon nos estimations étaient déjà mobilisés pour la construction de ces réseaux. « Il y a évidemment une grande complémentarité entre les tuyaux créés par GVA et les activités de distribution de contenus de Canal+ », explique Marco de Assis.

En marge de Canal+ et GVA, Vivendi poursuit également l’exploitation des vingt salles de spectacle Canal Olympia. Aucune n’a fermé pendant les deux années de pandémie, et leur fréquentation aurait, selon une source au sein de Vivendi, déjà rattrapé le niveau de l’avant-Covid. Exit en revanche la complémentarité avec la branche Afrique du groupe de divertissement Universal, puisque ce dernier a été introduit en Bourse en 2021, Vivendi ne conservant que 10 % de son capital. Bolloré peut en revanche toujours compter sur les huit agences africaines d’Havas, qui gèrent notamment la communication de ses entreprises.

Un réseau d’influence

Une activité de conseil dont le père de Cyrille Bolloré avait su faire un réseau d’influence, notamment auprès des États, au point que la justice française a trouvé matière à enquêter. Vincent Bolloré est actuellement toujours mis en examen dans le cadre d’une affaire où Havas est soupçonné d’avoir sous-facturé des services de communication au président Faure Essozimna Gnassingbé, dans le cadre d’un pacte pour l’obtention en 2009 de la concession pour 35 ans du terminal à containers du port de Lomé.

Récemment, l’homme d’affaires a demandé l’annulation de cette procédure, estimant qu’elle n’était plus légitime, la justice ayant accepté l’an dernier pour les mêmes faits la signature d’un accord financier pour solder les poursuites engagées contre le groupe Bolloré. Ce dossier intégrait au départ des charges similaires concernant des services de communication rendus à d’Alpha Condé, mais celles-ci ont été abandonnées en 2019 car les faits étaient prescrits.

En outre, Vivendi est présent en Afrique– cela est moins polémique et moins connu – dans le domaine de l’édition via sa filiale Editis. Sa marque Nathan fournit des manuels scolaires à un certain nombre d’États depuis un demi-siècle et a créé en septembre 2021 Nathan TV, une chaîne de contenus pédagogiques pour les enfants. « Il y a aussi énormément d’auteurs à découvrir », s’enthousiasme David Mignot. Pour développer ces talents, Vivendi vient de créer la maison d’édition Nimba, dont les bureaux se trouvent dans les locaux de Canal+ à Abidjan.

Si, dans le domaine du divertissement et de la communication, Cyrille Bolloré poursuit le plan stratégique validé en 2015 par son père, le fils cadet entend imprimer sa propre marque. « Depuis huit ans, il a beaucoup sillonné l’Afrique. Les enjeux alimentaires sur le continent lui ont semblé prioritaires. C’est pourquoi il veut investir dans le secteur de l’agriculture. Il ne s’agit absolument pas d’acquérir des milliers d’hectares pour y faire nous-même des cultures, mais de fournir un appui technique et financier aux agriculteurs locaux, dans le respect des meilleures pratiques » explique Fabricio Protti.

Sous la pression des ONG


Le périmètre de ces nouveaux projets n’est pas totalement arrêté indique le directeur général adjoint, mais il devrait comprendre l’offre de conseils techniques, de prêts aux producteurs, notamment pour financer l’achat d’intrants, ainsi que l’achat, la transformation et la vente de productions agricoles. Les produits transformés seront commercialisés sur le continent sous de nouvelles marques que le groupe français veut également créer. Pour la logistique, Bolloré s’appuiera sur MSC.  Le jeune patron a prévu de se rendre en personne dans les pays qui seront ciblés, comme il l’a fait récemment au Sénégal où il a rencontré le président Macky Sall. Selon les informations d’Africa Business +, le fil d’infos business premium de Jeune Afrique, 50 millions à 100 millions d’euros devraient être débloqués pour financer ces projets.

Ces investissements ne seront pas les premiers pour le groupe dans le secteur agro-industriel africain. Il détient depuis de nombreuses années environ 39% du belge Socfin, qui produit du caoutchouc et de l’huile de palme dans les pays du golfe de Guinée. Un partenaire qui, depuis 2010, est accusé par différentes ONG de mauvais traitements, particulièrement au Cameroun. Des agissements, que le groupe belge, via sa filiale Socapalm, réfute dans un courrier adressé à Jeune Afrique le 23 juin estimant au contraire favoriser un climat serein avec ses salariés, les planteurs partenaires et les populations riveraines.

Pour mettre d’avantage de pression sur Socfin, un collectif d’associations a porté plainte contre Bolloré en lui reprochant de ne pas avoir exercé son influence pour améliorer la situation. Début juin, la Cour d’appel de Versailles a validé la procédure. Sur ce dossier, Vincent Bolloré s’était toujours montré inflexible, revendiquant n’être qu’un actionnaire dormant de Socfin et de ne pas intervenir dans sa gestion. Tous les regards des protagonistes sont désormais tournés vers Cyrille Bolloré, partisan revendiqué d’investissements écologiquement et socialement responsables et nouvel administrateur du groupe belge.

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