Le Plan Maroc Vert et la dépossession de la paysannerie : exemple des producteurs de safran à Taliouine

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(Source : Yabliadi.com)

Siyada | 3 février 2021

Le Plan Maroc Vert et la dépossession de la paysannerie : exemple des producteurs de safran à Taliouine

par ATTAC Maroc

La mondialisation néolibérale a modifié le rapport de production enraciné entre les classes rurales, c’est-à-dire que les relations sociales entre capital, travail et terre se sont déséquilibrées au profit du capital, de plus en plus concentré dans les mains d’entreprises multinationales, ce qui a provoqué une précarisation croissante des petit·es producteur·rices. C’est dans cette optique que s’inscrit le Plan Maroc Vert : lancé en 2008, cette stratégie agricole vise à améliorer les conditions d’investissement dans l’agriculture, à revoir les mesures non tarifaires dans le commerce agricole y compris la surpression des droits de douane et à promouvoir une agriculture à grande échelle, au détriment d’une agriculture traditionnelle et paysanne.

Le Plan Maroc Vert se structure autour de deux piliers : le développement d’une agriculture moderne, à forte valeur ajoutée, compétitive et orientée vers le marché, grâce à un investissement privé ; et la lutte contre la pauvreté et l’augmentation des revenus des agriculteurs en organisant un soutien solidaire. Cette stratégie souhaite intégrer verticalement les petit·es agriculteur·rices dans des agro-industries, tout en quintuplant la valeur des cultures d’exportation (agrumes, olives, fruits et légumes). Elle offre un soutien public à une certaine agriculture à haute valeur ajoutée, qui jouit d’une productivité élevée et qui est destinée à l’exportation : par exemple, la production de sucre, la création de centres de collecte de lait et l’élevage, pour lesquels l’essentiel du financement et des subventions seront alloués. Sous couvert du pilier deux du Plan Maroc Vert et dans une optique de modernisation de l’agriculture paysanne et traditionnelle, l’État s’est fixé comme objectif de développer les produits locaux tels que le safran dans la région de Taliouine, le fruit local de Tafilalt, les roses de Kelaat M’gouna, la figue de Barbarie Ait Baamran, le fromage de chèvre de Chefchaouen et bien d’autres produits.

Cet article se propose d’analyser le rôle du Plan Maroc Vert dans l’appauvrissement de la petite paysannerie, et s’attache à étudier l’accaparement des ressources paysannes par l’introduction de sociétés multinationales. En effet, à travers l’exemple de la privatisation du secteur des semences (et tous les différents aspects relatifs à la filière des semences) et celui de la production du safran à Taliouine, notre étude souhaite mettre en lumière la façon dont le Plan Maroc Vert permet aux industries et aux puissantes sociétés multinationales de s’accaparer des richesses matérielles des petit·es producteur·rices au Maroc.

La privatisation du secteur semencier et la destruction des semences paysannes.

Avec la modernisation de l’agriculture, les multinationales commencent à jouer un rôle très important dans la production des semences. En effet, aujourd’hui, plusieurs sociétés internationales ont repris le contrôle de la production de semences et de plantation d’arbres, qui appartenaient jusque-là aux communautés paysannes de différentes régions du monde. Ces communautés, au cours de centaines d’années, ont procédé à des sélections naturelles des semences qui permettent l’adaptation à la nature du sol, la rareté de l’eau, le changement climatique et assurent ainsi la durabilité de l’écosystème. Avec l’aide de l’Organisation Mondiale du Commerce, ces multinationales s’emparent de ce stock génétique, qui est utilisé par toute l’humanité, pour les privatiser en tant que marques et protéger leurs usages avec les lois sur la propriété intellectuelle.

Le Maroc, qui est membre de l’Organisation Mondiale du Commerce, a développé un arsenal de lois, dont la loi numéro 9-94 sur la protection des obtentions végétales (1997) et a créé un organisme public chargé de protéger la propriété industrielle (2000) telles que les marques et brevets. Par ailleurs, avec la stratégie agricole du Plan Maroc Vert, l’État a défini comme objectif d’ici 2020 que les niveaux approuvés d’utilisation des semences certifiées atteindront 45% pour les céréales et les pommes de terre, 31% pour le fourrage et 10% pour les cotons alimentaires. [1] Dans ce cadre, plusieurs institutions ont été mobilisées sous la tutelle du ministère de l’Agriculture, comme l’Institut National de la Recherche Agricole, chargé de mettre en place des programmes de création de nouveaux types de semences ; l’Office National Interprofessionnel des Céréales et Légumineuse, qui suit les conditions d’approvisionnement, de commercialisation et d’importation des céréales et des légumineuses ; la Société Nationale de Commercialisation des Semences, dont la mission est l’achat, y compris l’importation, l’exploitation, le conditionnement et la vente de semences, de plants et d’arbres ou toutes autres parties végétales servant à la reproduction ; l’Office National de la Sécurité Sanitaire des produits alimentaires, qui supervise le contrôle des intrants agricoles (semences, pesticides et engrais).

Ainsi, à travers le Plan Maroc Vert, le marché marocain est à présent dans le viseur des multinationales, de par l’introduction des variétés étrangères qui dominent le secteur des semences, menaçant les variétés paysannes. En effet, les variétés étrangères représentent désormais 44% du total des céréales d’automne produites en 2015-2014, contre seulement 25% en 2010-2011. Le nombre d’institutions privées de commercialisation de semences et de semences certifiées « agréée » est actuellement de 260.

Nous constatons que l’État subventionne les semences importées de l’étranger à des montants variant entre 400 et 500 dirhams (à peu près 40 à 50 euros) par quintal, au détriment des semences nationales dont le soutien ne dépasse pas, lors de l’achat, les 180 dirhams (18 euros) pour le blé dur, 170 dirhams (17 euros) pour le blé tendre et 160 dirhams (16 euros) pour l’orge. Ce désengagement de l’État dans le soutien des semences locales a été vivement salué par la Banque Mondiale : en effet, au niveau des semences, le Maroc a reçu un score de 85,6 points, dépassant certains pays tel que l’Espagne (81,3) ou la Pologne (78,1).

Le secteur des arbres fruitiers connaît également l’introduction de nouvelles variétés et l’adoption d’un modèle de culture intensive. Au Maroc, nous avons constaté l’introduction d’une nouvelle variété d’oliviers espagnols et italiens qui peuvent être plantés avec une densité allant jusqu’à 1800 arbres par hectare, contrairement à la variété marocaine traditionnelle (connue sous l’appellation de « picholine » dont la superficie est en considérable diminution) qui ne peut pas dépasser les 100 arbres par hectare. L’introduction de ce nouveau modèle intensif a menacé l’espèce traditionnelle et a conduit à la réduction de la zone cultivée avec la variété traditionnelle à cause des opérations de plantation, d’élagage et de récolte. Par ailleurs, le secteur olivier au Maroc a également connu la modernisation du processus de trituration, ce qui a provoqué une augmentation du nombre de moulins « modernes » et, en conséquence, des investissements étrangers, au détriment des moulins traditionnels d’huile d’olive qui sont en voie de disparition et, avec eux, les petit·es paysan·nes locales·aux.

Le deuxième pilier du Plan Maroc Vert a ouvert la voie aux capitalistes et aux grands entrepreneurs pour acquérir la richesse locale des petit·es agriculteur·rices et des pêcheurs par le biais de la loi n°25.06 relatives aux « signes distinctifs d’origine et de qualité des denrées alimentaires et des produits agricoles et halieutiques ». Ainsi, le signe distinctif a été accordé à un total de 62 produits locaux, dont 50 liés à l’indication géographique, 6 appellations d’origine et 6 signes de qualité agricole au niveau de toutes les régions du Maroc, principalement pour l’huile d’olive, l’huile d’argan, la grenade, les dattes, les amandes, les produits aromatiques et médicinaux (safran et la rose traditionnelle) ainsi que des produits d’origine animale tels que le miel, le fromage, la viande rouge et la volaille. Durant nos visites de terrain et nos discussions lors des réunions régionales sur la souveraineté alimentaire, nous avons constaté que les produits locaux sont sujets d’accaparements par des spéculateurs locaux et internationaux en vue de l’exportation. Ce processus de modernisation de l’agriculture paysanne force les petit·es agriculteur·rices à se soumettre aux règles du marché. En effet, les paysan·nes se transforment en simples salarié·es qui travaillent dans des conditions précaires, pris·es en étau entre les commerçants d’intrants, des acheteurs et des agro-industries. Cette contractualisation de l’agriculture participe au dépérissement des liens de solidarité familiaux et tribaux et à la destruction du patrimoine culturel.

L’accaparement des richesses des petit·es paysan·nes et de la population locale à travers le Plan Maroc Vert : l’exemple du safran de Taliouine, Région de Taroudant.

Depuis des décennies, la culture du safran représente une source de revenu complémentaire pour les agriculteur·rices de la région de Taliouine, en plus de l’agriculture qui assure le gros de l’autoconsommation en céréales (orge et maïs), légumes, olives, amandes et bétail. Cette activité agricole a, pendant longtemps, maintenu la population dans des conditions de subsistance. Au cours des dernières années, la situation des jeunes paysan·nes s’est détériorée en raison de nombreux facteurs liés à la diminution des terres agricoles, la rareté des ressources en eau, l’approvisionnement du marché local avec des céréales importées, le contrôle des intermédiaires de la commercialisation des produits des petit·es agriculteur·rices, le manque de protection des produits des agriculteur·rices face à l’ouverture du marché à l’importation, l’absence de soutien pour l’achat des intrants agricoles et l’absence de structures formelles pour encadrer les agriculteur·rices à travers un soutien technique ainsi que la facilitation d’accès aux subventions, afin d’encourager leur production. Cette marginalisation des paysan·nes de Taliouine et à Aoulouz va de pair avec le soutien et l’encouragement de l’État à une agriculture moderne orientée vers l’exportation. En effet, l’État a destiné les ressources en eau du barrage d’Aoulouz à l’irrigation des champs d’agrumes à Houara, en construisant un canal pour transporter l’eau sur une distance de 80 km. Il s’agit d’un modèle de politique commerciale d’exportation agricole qui s’accapare les ressources en eau des agriculteur·rices locales·aux au profit des principaux exportateurs.

En moyenne, la propriété des terres paysannes de la région de Taliouine ne dépasse pas 3 hectares en jachère [2] : la production du safran est comprise entre un demi-hectare et 814 mètres carrés, tandis que le reste est alloué à diverses cultures de subsistance. [3] Plus précisément, le safran constitue une ressource pour environ 1300 paysan·nes qui le cultivent sur une superficie totale d’environ 560 hectares, ce qui signifie que la moyenne des terres allouées à ce produit local appartenant à chaque famille paysanne est inférieure à la moitié d’un hectare, à peu près 430 mètres carrés spécifiquement.

La production moyenne de chaque famille paysanne est passée de 235 grammes en 1999 à 450 grammes en 2009 [4]. A l’origine, lors de la flambée des prix des épices en général et du safran en particulier en moins de deux ans (2006-2008), les paysan·nes de la région de Taliouine ont décidé de transformer petit à petit leurs pratiques agricoles. En effet, alors que le safran ne constituait qu’une partie de leur production, la flambée des prix a poussé les agriculteur·rices à consacrer toutes leurs terres à la production de cette épice destinée à l’exportation. Suite à cela, des sociétés d’investissement ont choisi de s’installer dans la région et d’acheter ou de louer des terres aux agriculteur·rices locales·aux. A travers le modèle de l’agriculture contractuelle, les paysan·nes locales·aux fournissent leurs produits à ces distributeurs. [5] La majorité des paysan·nes de la région produisent annuellement une quantité bien inférieure à la moyenne mentionnée ci-dessus. Dans le cas où une plus grande partie de leurs terres agricoles est allouée à la culture du safran, les exportateurs, les distributeurs et les commerçant·es contrôlent les revenus des petits producteur·rices de safran. Lors de la commercialisation du produit du safran, la plus grande part des revenus des petit·es paysan·nes est contrôlée par les exportateurs, les distributeurs et les intermédiaires commerciaux. Au final, la population locale des producteur·rices et de commerçant·es ne reçoit qu’un petit pourcentage du prix de vente du safran sur le marché (qui ne dépasse pas 27% [6]), tandis que les sociétés d’investissement s’approprient de la plus grande partie de la richesse produite par ces familles.

Le Plan Maroc Vert vise à renforcer cette situation en augmentant la superficie totale allouée à la culture du safran à 1800 hectares. L’expansion de la production du safran se fera sur les terres de la population locale, auparavant consacrées à l’agriculture vivrière de la communauté. En dépit du fait que l’activité agricole des jeunes paysan·nes se concentre sur ce produit d’exportation, cela ne permettra pas d’améliorer leurs revenus comme nous l’avons vu plus haut. Au contraire, la production du safran représente une menace car elle nuit à l’agriculture locale et traditionnelle de la communauté d’autant plus que cette agriculture nécessite une main-d’œuvre importante qui est toujours exposée aux perturbations climatiques en raison de la rareté de l’eau dans la région.

Conclusion

À travers l’exemple de la production du safran dans la région de Taliouine, cet article a analysé les mécanismes d’État de marginalisation des petit·es producteur·rices. En effet, en étendant la superficie des cultures locales, les orientant vers l’exportation et en ouvrant la voie aux investissements privé, l’État cherche à faire de ces produits un outil d’enrichissement des grands agriculteurs, des entreprises d’exportation au détriment de la communauté locale.

Notes

[1http://www.agriculture.gov.ma/pages/acces-fillieres/filiere-semenciere

[2] Terre non cultivée temporairement pour permettre la reconstitution de la fertilité du sol

[3] Importance socio-économique du Safran pour les ménages des zones de montagne de la région de Taliouine-Taznakht au Maroc ; A. ABOUDRARE, A. AW-HASSAN , T-J. LYBBERT. 25/04/2014. https://pdfs.semanticscholar. org/10b5/0898fd51080a3dfe962d43bbf25169df8892.pdf

[4] Importance socio-économique du Safran pour les ménages des zones de montagne de la région de Taliouine-Taznakht au 67 Maroc. Op.Cit.

[5] Antony Dubois, Analyse de la filière safran au Maroc : quelles perspectives pour la mise en place d‘une indication géographique ?, Série « Master de Sciences » N° 107, 2010, Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier, CIHEAM. http://bionaturehouse. com/files/StudieSafranMarokkoCIHEAM.pdf

[6] Ibid.

 

Cet article, écrit par ATTAC Maroc, a été édité et/ou traduit par Fayrouz Yousfi.

Le lien original de l’article

Original source: Siyada
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