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La servitude des Tunisiennes des champs

Des ouvrières agricoles, entassées à l’arrière d’un pick-up en route pour les champs, à 4 heures du matin. / Augustin Le Gall/Haytham-Rea

La Croix | 14.11.2019

La servitude des Tunisiennes des champs

Reportage

Le quart de la production agricole tunisienne provient des plaines fertiles du gouvernorat de Sidi Bouzid. Les grandes exploitations y prospèrent sur le dos des ouvrières agricoles.

Marie Verdier, envoyée spéciale à El-Hania (gouvernorat de Sidi Bouzid, en Tunisie),

« Demain je repars dans les champs, pour planter des carottes, des tomates et des oignons. » Zina a fière allure, de l’énergie à revendre et des rêves de jours meilleurs plein la tête. Dans sa petite maison de brique inachevée, sans eau courante, elle raconte sans s’apitoyer sa rude condition de paysanne qu’elle partage avec les femmes de son village d’El-Hania à une trentaine de kilomètres à l’est de Sidi Bouzid, au cœur de la Tunisie. Zina, 45 ans, est née là, dans ce village tombé dans les oubliettes du développement, perdu au milieu d’une plaine semi-aride à cheval entre la Tunisie steppique et la Tunisie pré-saharienne.

Au loin, une énorme canalisation d’eau file vers l’horizon par-delà les collines. La profonde nappe d’eau souterraine du gouvernorat alimente Sfax, la deuxième­ ville du pays située à 130 kilomètres. Elle approvisionne aussi les exploitations des investisseurs qui ont fait main basse sur le foncier agricole de cette région considérée comme « la Californie de Tunisie », comme le souligne le géographe Mourad Ben Jelloul. Car grâce à sa nappe phréatique et aux collines rocheuses à l’ouest qui lui confèrent un microclimat plus doux qu’ailleurs, la région produit 25 % des fruits et légumes du pays pendant les quatre saisons.

« Ici on a des terres mais on n’a pas d’eau »

Citronniers, grenadiers, pêchers, figuiers et oliviers ont été plantés. Mais aucune infrastructure hydraulique ne ravitaille les villageois d’El-Hania. Zina veut croire que les jeunes arbres assoiffés et les plants souffreteux autour de sa maison vaincront la sécheresse. « Ici on a des terres mais on n’a pas d’eau, s’attriste-t-elle. On achète 5 000 m3 pour notre citerne, qu’on fait durer 25 jours pour la nourriture, la vaisselle, le linge, la toilette, les animaux – trois brebis et un âne pour la charrette –, alors bien sûr on ne peut pas planter de légumes. »

Les fruits et les légumes charnus, Zina les cueille et les porte jusqu’à l’épuisement comme journalière dans les champs des autres où elle travaille. Pêches, poires, grenades, amandes, pistaches, olives, légumes, il y a toute l’année matière à planter ou récolter.

« En ce moment, c’est la cueillette des citrons près de Regueb, à 37 kilomètres d’ici », rapporte l’agricultrice qui calcule dans sa tête : « Hier nous étions dix femmes à ramasser chacune huit caisses de 25 kg, cela fait deux tonnes cueillies pour 13 dinars (4,10 €) de revenu par tête. On a aussi désherbé et déplacé des tuyaux d’arrosage. C’est sûr, c’est une vraie exploitation. » Mais qui ne respecte pas le salaire minimum agricole garanti, d’un montant 22 % plus élevé, et qui ignore prime d’ancienneté et prime de récolte.

« Pendant la récolte des olives, les hommes sont payés 25 dinars, les femmes, 12. »

Sa jeune amie Naziha, 26 ans, diplômée chômeuse, titulaire d’un master professionnel de logistique, elle aussi acculée aux travaux des champs, s’est rebellée : « J’ai refusé de porter les caisses de 25 kg jusqu’au camion. On m’a dit : “C’est ça ou tu arrêtes de travailler.” Si j’avais imaginé qu’après mes études, je resterais au village et ferais les récoltes, je n’aurais pas étudié. Ça permet juste d’acheter de l’huile et du sucre après le travail, et je reviens avec zéro centime en poche à la maison. »

La jeune femme tente de développer une garderie scolaire dans le village. On lui a confié six enfants pour 20 dinars par mois par enfant. « Mais plusieurs familles ne pourront pas payer avant la récolte des olives en janvier, et il y a de la concurrence. Beaucoup de diplômées chômeuses veulent faire du soutien scolaire. »

Sur les 13 dinars de leur cueillette des citrons, Zina et Naziha n’en ont touché de fait que dix (3,20 €), car un dinar a été donné pour la collation et trois pour le chauffeur qui fait la tournée à 4 heures du matin et entasse les ouvrières à l’arrière de son pick-up pour qu’elles soient opérationnelles de 6 heures à 14 heures dans les plantations. « Il n’y a que des femmes dans les champs, les hommes refusent de travailler à dix dinars, pour eux ce n’est rien, juste de quoi acheter un paquet de cigarettes. Nous les femmes, nous avons besoin de cet argent, fait valoir Zina. Pendant la récolte des olives, les hommes sont payés 25 dinars, les femmes, 12. »

Le travail de récolte est assuré à 79 % par des femmes

Selon une enquête menée en 2014 par l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) sur « les conditions de travail des femmes en milieu rural », le travail de récolte est assuré à 79 % par des femmes, le sarclage à 70 % et le semis à 65 %. Les hommes sont davantage dédiés au portage, au transport et au labour, mais 36 % des femmes font aussi du portage.

« Dans nombre de villages, les femmes sont seules cheffes de famille, les maris sont partis travailler sur la côte, dans le tourisme ou le bâtiment, ou ont parfois gagné l’Europe. Ils doivent se loger et se nourrir quand ils travaillent au loin, et rapportent donc peu d’argent à la maison », témoigne Hayet Amami qui a créé à Sidi Bouzid l’association Victoire pour la femme rurale, avec l’ambition de louer et d’acheter des terres et de créer une coopérative agricole de femmes.

Zina, elle, vit aux côtés de son mari Abdelbidi, mais celui-ci ne peut plus travailler comme maçon depuis qu’il est tombé malade l’an dernier. « Ce sont les femmes qui travaillent dans les champs, s’occupent de la maison, des enfants, des repas, du bétail, poursuit Hayet Amami. Leurs garçons gardent le troupeau après l’école, leurs filles font du ménage. Pendant la période de récolte des olives en hiver, beaucoup d’enfants ne vont pas à l’école pour aider. »

« Capitalisme prédateur »

Nul ne leur vient en aide. « Elles sont marginalisées et méprisées par les administrations, précise la militante. Elles ne perçoivent pas les indemnités auxquelles elles ont droit pour leur habitat précaire ou lorsqu’elles sont veuves ou ont un enfant handicapé. » Le sort réputé enviable des Tunisiennes parmi les femmes du Maghreb n’a pas atteint Sidi Bouzid.

Pour l’heure, ces femmes précaires restent une main-d’œuvre à prix cassé, sans protection sociale dont abuse le « capitalisme prédateur » qui s’est développé dans la région, comme le souligne l’étude « Marché foncier et évolution des usages et des valeurs de la terre agricole à Regueb » (1). Selon celle-ci, un processus de marchandisation des terres en indivision jusque dans la décennie 1990 et des incitations de l’État pour les investissements agricoles ont favorisé l’arrivée de promoteurs et d’entreprises exportatrices qui ont acquis à bas prix une partie des terres des paysans pauvres ou endettés.

« Nombreux sont les habitants de la région qui se retrouvent à travailler de façon saisonnière sur les terres qu’eux-mêmes ou leurs parents ont vendues », explique son auteure, Mathilde Fautras. Un observateur résume crûment : « Les capitalistes sfaxiens – mais aussi sahéliens et tunisois – exploitent les terres, font des bénéfices, exportent l’argent à Sfax et laissent les pesticides, les plastiques et la pauvreté sur place. »

« Sous-traitance clandestine »

Ces « latifundia » tunisiennes fonctionnent grâce au rôle clé du conducteur de pick-up qui est, comme le précise l’enquête de l’ATFD, un véritable intermédiaire assurant une « sous-traitance clandestine », et faisant office « d’agence informelle de recrutement », sans se soucier de la sécurité des ouvrières entassées à l’arrière des véhicules.

Le 27 avril, douze d’entre elles sont mortes dans un accident de la route près de Sidi Bouzid. La veille, dans le gouvernorat voisin de Kairouan, neuf avaient été blessées. Deux semaines auparavant, deux étaient mortes plus au nord, près de Zaghouan.

Depuis 2015, le Forum tunisien des droits économiques et sociaux a recensé le décès de 40 ouvrières agricoles et plus de 500 blessées. Une nouvelle loi vise un meilleur encadrement de ces déplacements. Mais pour Hayet Amami, « cela n’existe que sur le papier ».

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La production agricole du gouvernorat de Sidi Bouzid

Sur les 470 000 hectares (ha) de terres cultivables, 55 000 sont irrigués. Un hectare irrigué vaut 50 ha non irrigués.

La région est aussi une zone d’élevage avec un cheptel bovin de 36 000 têtes, ovin (320 000) et caprin (45 000).

La situation économique des femmes en Tunisie

Le Forum économique mondial de la Banque mondiale a classé la Tunisie au 119e rang dans son rapport 2018 sur la parité hommes-femmes. C’est sur le terrain de l’économie que la situation des Tunisiennes est la plus défavorable, le pays tombe au 135e rang mondial, alors qu’il est beaucoup plus performant dans le domaine de la participation des femmes à la vie politique (55e rang).

La situation économique des femmes s’est dégradée, le pays était classé au 90e rang en 2006.

Officiellement, le taux de chômage des hommes est de 12,3 %, celui des femmes de 22,4 %.

Seules 27 % des femmes travaillent.

Selon la dernière enquête genre publiée par l’institut statistique tunisien qui date de 2015, les femmes étaient rémunérées 35,5 % de moins que les hommes en 2012.

(1) étude publiée en mai 2017 dans Vertigo, revue en ligne de sciences de l’environnement

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