Sauver les terres

TWITTER
FACEBOOK
Occupons les fermes, aux Etats-Unis (Photo : FoodFirst)
Politis | le 4 juin 2019

Sauver les terres

par Geneviève Azam

L’accaparement des sols et leur dégradation menacent les espèces, l’agriculture et l’alimentation. Un mouvement « terrariste » se lève pour soustraire les terres aux usages prédateurs.

Les sols de la Terre meurent aussi. Ils sont si dégradés que le rapport de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) parle d’« état critique ». Ce géocide silencieux déloge les paysans, menace toutes les espèces et l’alimentation. La désertification altère le cycle et la qualité de l’eau, elle réduit la capture du carbone au point de contribuer pour environ 30 % à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre.

Les sols meurent également de l’« artificialisation », autrement dit du béton, du goudron, de la verdure aménagée. Selon l’Agence française pour la biodiversité, entre 2006 et 2015, la France métropolitaine a perdu 590 000 hectares de terres agricoles et d’espaces naturels, principalement sous la forme de surfaces goudronnées, pelouses et bâtiments. L’artificialisation croît plus vite que la population, elle augmente aussi plus vite que le sacro-saint PIB ! Le sol n’est plus la terre d’accueil, il est une « ressource » spéculative autonome pour un monde « hors-sol ».

Une telle dévastation accélère l’accaparement des terres, telles sont les conclusions des rapports publiés par Grain (1), organisation indépendante de recherche et de soutien aux paysans. Au cours de ces dernières années, les plantations de palmiers à huile sont en première ligne. La Socfin, holding luxembourgeoise dont le groupe Bolloré est le deuxième actionnaire, détient des participations dans diverses sociétés de plantations en Asie et en Afrique, comme la Socapalm au Cameroun (2). Rivières polluées, milliers d’hectares de champs et de forêts remplacés par des monocultures de palmiers à huile et d’hévéas, tombes et sites sacrés détruits. Le système alimentaire industriel est un responsable majeur du réchauffement climatique, ajoutant ses émissions à celles de l’agriculture, responsable de 24 % des émissions mondiales, déforestation incluse. En retour, les effets des conditions météorologiques extrêmes fragilisent les millions de paysans pratiquant l’agriculture vivrière.

Face à cet enfer, un mouvement « terrariste », selon les termes d’Alain Damasio, prend corps : « Il consiste à acheter spontanément des terres délaissées, méconnues, sans valeur, à coup de financement participatif, parfois simplement sur un don d’un agriculteur, d’une commune amie, d’un riche complice. Des terres pour en faire des ZAD (3). » Terres délaissées, mais aussi terres occupées et reconquises par les luttes collectives. Elles ne sont pas à acheter pour en devenir « propriétaire » mais pour les soustraire aux usages prédateurs. En France, après la lutte contre l’extension du camp militaire du Larzac, les paysans ont créé la Société civile des terres du Larzac : les habitants y gèrent eux-mêmes les 6 300 hectares de terres récupérées après leur lutte pour y promouvoir une « agriculture paysanne autogérée ». Ils n’en ont pas acquis la propriété, ils les louent à l’État avec un bail emphytéotique, récemment prolongé jusqu’en 2083. Au cours des trois dernières décennies, le nombre d’agriculteurs et d’éleveurs a augmenté sur ces terres longtemps méprisées.

À Notre-Dame-des-Landes, après l’abandon du projet d’aéroport, le scénario est différent. L’État a clairement affirmé son intention de mettre en œuvre une « approche individuelle » d’acquisition des terres. Elles suscitent nombre de convoitises. Le « monde » de l’aéroport est toujours là. La lutte se poursuit pour protéger les terres sauvées et la biodiversité unique de ce bocage préservé, enrichies par les multiples expériences de la ZAD. Un fonds de dotation, la Terre en commun (4), a été créé pour une reprise de cette zone collectivement habitée. Afin d’éviter toute spéculation et tout conflit de transmission, il s’agit d’un fonds collectif, alimenté par des dons, sans parts ni actions qui pourraient se transmettre ou se vendre. Il doit permettre l’acquisition collective de terres et de bâtiments. Le temps presse car les procédures de vente sont annoncées. Toutes les contributions comptent. Pour cette ZAD emblématique et pour les autres en gestation. C’est une reprise de terre et une reprise de lieux terrestres, de points d’appui pour déployer d’autres mondes.

(1) Accaparement des terres dans le monde (« The global farmland grab in 2016 : how big, how bad ? ») 4 juin 2016, Grain, www.grain.org

(2) « Bolloré : manifestation pour dénoncer les agissements du groupe dans les exploitations d’huile de palme », 29 mai 2019, www.farmlandgrab.org

(3) lundi.am/Contribution-Damasio-a-l-appel-de-Lundi-matin-8-mai

(4) encommun.eco

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.
Original source: Politis
TWITTER
FACEBOOK
TWITTER
FACEBOOK

Post a comment

Name

Email address (optional - if you want a reply)

Comment