2017, année meurtrière pour l’environnement

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Infographie Clara Dealberto & Julien Guillot
Libération | 23 juillet 2018

2017, année meurtrière pour l’environnement

Le rapport annuel de l’ONG Global Witness confirme la hausse continuelle du nombre de défenseurs de l’environnement assassinés. Les conflits sur l’usage économique des terres sont le plus souvent en cause, et les meurtres restent largement impunis.

Amauri Pereira Silva (Brésil), Javier Oteca Pilcué (Colombie), Laura Leonor Vásquez Pineda (Guatemala), Luís Manuel Medina (République dominicaine), Duba Issa (Kenya), Celedonia Zalazar Point (Nicaragua), Dharmendra Vala (Inde), Lung Jarm Phe (Birmanie)… Quelques-uns des noms des (au moins) 207 défenseurs de l’environnement assassinés en 2017. L’ONG Global Witness, qui publie ce mardi un rapport sur le sujet, en avait dénombré 200 l’année précédente, et 185 en 2015. Ce décompte macabre, qui ne cesse d’augmenter depuis cinq ans, ne révèle que l’extrême issue de ces attaques : les meurtres. Mais Global Witness pointe aussi la multiplication des menaces, des agressions sexuelles, des interdictions de sortie du territoire ou encore des expropriations que subissent ces activistes à travers le monde. Dans son édition 2018, l’ONG décrit aussi ce qui s’apparente à des tueries de masse.

Au Brésil, le 30 avril 2017, 200 fermiers attaquaient à la machette des membres de la communauté gamela, dans l’Etat de Maranhão (nord-est). Treize ont été hospitalisés, certains ont perdu leurs mains et leurs pieds. Le 3 décembre, c’est aux Philippines que 8 membres de la communauté Taboli-Manubo sont tués, 10 portés disparus et 200 évacués après une attaque de l’armée. La situation dans le pays s’est fortement dégradée depuis le début en 2016 de la présidence de Rodrigo Duterte. «Il n’y a pas de surprise à ce que les violences se multiplient aux Philippines quand le chef d’Etat et d’autres représentants appellent, devant les télévisions, à tuer les défenseurs des droits humains», dénonce Erin Kilbride, porte-parole de l’ONG Front Line Defenders, qui estime que près de 70 % des activistes des droits humains tués l’an dernier l’ont été pour avoir défendu l’environnement. En tout, Global Witness a dénombré sept cas où plus de quatre défenseurs ont été assassinés en même temps.

Tueurs à gages

La Colombie a aussi vu une recrudescence des violences depuis la signature en 2016 de l’accord de paix avec les Farc (Forces armées révolutionnaires de Colombie), qui a mis fin à cinquante-deux années de guerre civile dans le pays. Alors que des territoires ont été libérés de l’occupation des forces armées rebelles, des industriels du secteur agroalimentaire tentent à tout prix de mettre la main dessus. Quitte à exproprier de force les communautés qui y vivent. Le 6 juillet, des veillées ont été organisées à travers le pays en mémoire des victimes, après une semaine entachée de nombreux meurtres. Dans la foulée, l’organisation Forest Peoples Programme a appelé à agir pour la protection de l’activiste Clemencia Carabalí Rodellaga, qui a reçu plusieurs menaces de mort contre elle et ses enfants. Le père de Ramon Bedoya (lire témoignage ci-contre), un défenseur connu des terres de sa communauté de la région du Choco, a été lui tué de 14 balles en décembre 2017 par des tueurs à gages payés par des paramilitaires, selon le militant de 18 ans. «Pour la première fois, c’est l’agrobusiness qui a été l’industrie la plus meurtrière, avec au moins 46 meurtres associés à ce secteur, s’insurge Ben Leather de Global Witness. Les étagères de nos supermarchés sont remplies de produits issus de ce carnage.»

Infographie Clara Dealberto & Julien Guillot


Au Liberia, les douze années de guerre civile (1989-1997 et 1999-2003) ont dévasté les structures de l’Etat et laissé place à la corruption et au laisser-faire dans le secteur de l’agroalimentaire. «Beaucoup de terres ont été données à des concessionnaires de l’industrie du bois, de l’exploitation minière et des plantations d’huile de palme et d’hévéas [arbre qui permet de fabriquer du caoutchouc, ndlr] au détriment, souvent, des communautés locales auxquelles on ne demande pas leur avis, décrit Wilhemina Beyan de l’association libérienne Entrepreneurs sociaux pour le développement durable. L’exploitation agricole participe à la pollution de l’eau, à la destruction des forêts sacrées et à des violations régulières des droits humains.»

Légères améliorations

Ces violences persistent à travers la planète et se multiplient car elles restent largement impunies. Ainsi, sur les 458 assassinats d’activistes des droits humains perpétrés entre 2009 et 2016, 87 % n’ont donné lieu à aucunes poursuites judiciaires, selon le programme Somos Defendores. «Dans les affaires impliquant des industries extractives, on trouve souvent un réseau complexe d’organisations multinationales, de filiales locales, de banques, de représentants du gouvernement avec des liens avec les entreprises et de polices locales et d’Etat qui font plus de la sécurité privée pour les industriels que pour les citoyens», déclare Erin Kilbride, de Front Line Defenders. Depuis plusieurs années, elle perçoit tout de même de légères améliorations. «L’augmentation des meurtres dénombrés est aussi due à une amélioration des moyens de décomptes et de la large médiatisation du sujet, poursuit-elle. Nous avons aussi vu des investisseurs se retirer de certains projets, comme celui pour lequel a été tuée l’activiste Berta Cáceres en mars 2016 au Honduras. Mais le prix de ces progrès ne devrait pas être le sang versé par certains citoyens.»

Infographie Clara Dealberto & Julien Guillot


Isela Gonzales, 63 ans, Mexique
 «La police s’est montrée incapable d’arrêter les tueurs»


«Les attaques contre les défenseurs de l’environnement au Mexique ont fortement augmenté pendant ces dernières années. Elles vont du harcèlement aux persécutions et menaces, et jusqu’aux assassinats. Selon un rapport du Centre mexicain du droit environnemental (Cemda), les années 2016 et 2017 ont vu des records du nombre de meurtres. Rien que dans ma région de la Sierra Tarahumara, située dans l’Etat de Chihuahua, dans le nord du Mexique, neuf activistes autochtones ont été tués entre 2013 et 2017. Six étaient des membres de la communauté de Coloradas de la Virgen et trois de celle de Choréachi. Tous étaient des autochtones tarahumaras.

«A mon avis, cette augmentation des agressions et assassinats est due à la multiplication des expropriations de terres autochtones, notamment par des chefs de guerre métisses, à l’implantation de projets d’extraction, forestiers et miniers et à l’insécurité et la violence due à la présence de narcotrafiquants dans la région. Moi-même, j’ai reçu plusieurs menaces de mort car j’aide les communautés qui défendent leurs terres à travers l’alliance Sierra Madre. Nous sommes intégrés à un mécanisme de protection des défenseurs des droits humains et des journalistes, mais cela ne suffit pas à garantir notre sécurité car les moyens mis en place par le gouvernement fédéral ne sont pas efficaces. Par ailleurs, la police s’est montrée incapable de mener les arrestations contre les tueurs. Surtout, nous souffrons du manque de coordination entre la police fédérale et celle de la région.»

Ramon Bedoya, 18 ans, Colombie
 «J’ai repris la lutte de mon père contre les grandes entreprises»


«Je vis dans la région du Choco, dans le nord-ouest de la Colombie. Mon père, qui était un grand défenseur des droits de l’homme, cofondateur des associations Aflicoc et Compas qui regroupent des victimes du conflit armé, a été assassiné le 8 décembre 2017. Ce sont des hommes appartenant à des groupes paramilitaires, en lien avec les grandes entreprises agroalimentaires et qui opèrent dans la région, qui l’ont tué parce qu’il luttait contre l’accaparement de nos terres. Actuellement, les gens vivent dans la peur. Alors j’ai repris sa lutte contre les grandes entreprises et investisseurs européens qui soutiennent des projets illégaux de plantation d’huile de palme, de bananes plantains et de manioc. Nous voyons tous les jours les liens qui existent entre des groupes paramilitaires payés par certaines entreprises de l’agroalimentaire et le groupe guérillero ELN (Ejército de liberación nacional, ou Armée de libération nationale), dissident, actif dans notre région.

«Depuis l’accord de paix, la situation s’est aggravée. Auparavant, les Farc occupaient ces terres. Maintenant, les terrains sont disputés entre les paramilitaires et l’ELN. Cela cause plus de déplacements et d’insécurité pour les populations. Ces migrations forcées ont commencé dans les années 90, pendant le conflit armé. L’agrobusiness en a profité pour s’étendre et s’approprier les terres. Les paramilitaires payés par ces entreprises forcent parfois les habitants à vendre illégalement leurs terres. L’expansion de la monoculture des bananes plantains et d’huile de palme a aussi un gros impact sur l’environnement. Elle assèche et pollue les cours d’eau qui servaient à nous abreuver, et participe à la déforestation massive. Pour lutter contre ces abus, ma communauté a créé son propre collège qui enseigne la vision de nos ancêtres de la nature, et des techniques pour protéger l’environnement.»


Aude Massiot
Original source: Libération
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