Colombie : «Depuis l’accord de paix, la situation a empiré»

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Le père du jeune militant luttait depuis de nombreuses années contre l’accaparement des terres de sa communauté. (Photo : TeleSur/Intercelestial Commission for Justice and Peace in Colombia)

Libération | 27 juin 2018

Colombie : «Depuis l’accord de paix, la situation a empiré»

Par Aude Massiot 

Ramon Bedoya, 18 ans, est en France pour dénoncer les violations massives des droits humains et la dégradation environnementale perpétrées par l'industrie de l'huile de palme et des bananes plantains dans son pays.

Ramon Bedoya a le visage fermé, dur. A 18 ans, il a traversé le continent sud-américain et l’océan Atlantique depuis sa Colombie natale pour venir à Paris interpeller le gouvernement français. Il ne vient pas célébrer l’accord de paix conclu en 2016 et qui a mis fin à cinquante-deux années de guerre civile dans son pays et qui a valu le prix Nobel de la paix au président Juan Manuel Santos la même année. Au contraire. «Depuis cet accord, la situation sécuritaire et environnementale s’est fortement dégradée dans notre région du Chocó dans l’ouest de la Colombie», assure le jeune homme assis dans le lobby d’un hôtel parisien.

Assassinat

Malgré le dépôt des armes des Farc (Forces armées révolutionnaires de Colombie), la principale formation d’opposition militaire au gouvernement, à l’été 2017, d’autres groupes armés guérilleros occupent la région, comme l’Ejército de liberación nacional (ELN) et les Autodefensas Gaitanas de Colombia. «Des groupes paramilitaires en lien avec ces organisations et avec de grandes entreprises de l’industrie agricole tentent aussi de nous prendre nos terres, raconte Ramon Bedoya. Leur but est de développer des monocultures d’huile de palme, de bananes plantain et de manioc, ainsi que de l’élevage extensif.»

Ce serait pour avoir défendu ces terres familiales que son père s’est fait assassiner il y a moins de sept mois. Le 8 décembre 2017 à 13h15, Hernan Bedoya, alors âgé de 48 ans, rentre chez lui dans le hameau de Playa roya, sur la commune de Pedeguita y Mancilla, quand deux tueurs à gage à moto lui barrent la route et le tuent de quatorze balles, selon les éléments rapportés par la communauté de la famille Bedoya.

Le père du jeune militant était un des leaders du mouvement Conpas réunissant des associations de victimes du conflit armé et luttait depuis de nombreuses années contre l’accaparement des terres de sa communauté. Il a rejoint les quelque 200 défenseurs des droits humains et de l’environnement assassinés en Colombie depuis 2016.

Accaparement de terres

«Quand des personnes sont assassinées, la population a peur et une partie fuit ses terres ; les entreprises de l’industrie agricole viennent alors les racheter pour une faible somme, décrit Ramon Bedoya. Quand les gens ne veulent pas partir, comme c’était le cas de mon père, ils font venir des groupes paramilitaires d’autres régions du pays pour les occuper par la force.» Pour le jeune militant, un des principaux responsables de ces violations des droits humains est l’entreprise colombienne Agromar.

Sous la pression du développement des cultures d’huile de palme et de bananes plantains, ainsi que de l’élevage bovin, la forêt colombienne, une des plus riches en biodiversité de la planète, disparaît à un rythme alarmant. Selon des données publiées mercredi par le World Resources Institute, la Colombie aurait perdu 424 870 hectares de couvert forestier en 2017, soit un bond de 46 % par rapport à l’an passé. Le départ des Farc des régions d’Amazonie colombienne a permis l’ouverture de ces territoires auparavant difficilement accessibles aux entreprises qui n’hésitent pas à défricher même illégalement des zones de forêt vierge, un écosystème crucial pour réguler le climat planétaire.

Capture d’écran du World Resources Institute


Pollution des sources d’eau potable

«Pour irriguer leurs monocultures et nourrir les bovins d’élevage, les entreprises assèchent des zones humides et des sources d’eau naturelles, poursuit Ramon Bedoya. On ne peut plus pêcher dans la rivière Pediguita, car elle a fortement baissé de volume et que ses eaux sont polluées.» Les cultivateurs industriels pulvérisent pesticides et autres produits chimiques dans les plantations pour garantir un fort rendement. Des produits qui se répandent dans la terre et dans les cours d’eau voisins. «On est maintenant obligés de boire de l’eau de pluie, assure le jeune Colombien. A cause de la déforestation, il devient aussi de plus en plus difficile de trouver du gibier pour se nourrir.»

Les déplacements massifs de populations du Chocó ont débuté dès la fin des années 90 et étaient menés par l’armée colombienne, au détriment de la vie de centaines de citoyens. «L’industrie agricole en a profité pour s’étendre et s’approprier les terres, ajoute Ramon Bedoya. Depuis l’accord de paix, la situation a empiré.»

Pour bloquer les avancées des industriels, Hernan Bedoya a créé une zone de 56 hectares de biodiversité que sa communauté s’évertue à protéger. Reconnue par le gouvernement, les titres officiels sont en cours d’établissement. Mais les industriels ne s’en inquiètent pas.

Un héritage ancestral

Le jeune homme aux hautes pommettes a alors repris le flambeau de son père. Militant, il étudie au collège autonome ouvert en 2018 par l’association locale Aflicol, cofondé par son paternel. Il y apprend à défendre les droits humains des communautés paysannes ainsi que la protection de la nature. «Nous voulons apprendre la vision du monde de nos parents et de nos grands-parents pour qui la terre et les arbres n’appartiennent à personne, revendique Ramon Bedoya. Une conception du monde qui n’est pas enseignée par les écoles d’Etat.»

L’association a aussi fondé une université de la Paix en 2013 dans la municipalité d’El Carmen del Darién, dans le Chocó. Les menaces et la violence des paramilitaires n’ont pas fait reculer le jeune Colombien. Il se dit prêt à se battre pour sa communauté et sa nature. Quitte à devoir traverser la moitié de la planète pour défendre l’héritage de son père.

Aude Massiot

Original source: Libération
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