Enquête : le dernier sursaut de Jean-Claude Mimran  ?

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Le puissant propriétaire de la Compagnie sucrière sénégalaise, qui cumule les nationalités suisse, israélienne et sénégalaise, serait la 50e fortune française avec 1,4 milliard d’euros (sauf qu'il n’est plus français)

Jeune Afrique | le 29 août 2016

Enquête : le dernier sursaut de Jean-Claude Mimran  ?

Par Marion Douet - Envoyée spéciale à Gstaad et à Dakar

Vingt-cinq ans après son dernier investissement sur le continent, et après plusieurs tentatives infructueuses d’expansion, le groupe agroalimentaire, toujours piloté d’une main ferme par Jean-Claude Mimran, se lance dans les mines africaines. Enquête et entretien exclusif sur ce nouvel essai, qui pourrait se transformer en baroud d’honneur.

Gstaad est à mille lieues de Richard-Toll. L’opulente station de ski pour milliardaires des Alpes suisses et la capitale sénégalaise du sucre, face à la frontière mauritanienne, n’ont même probablement qu’un point commun : Jean-Claude Mimran. Le puissant propriétaire de la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS), qui cumule les nationalités suisse, israélienne et sénégalaise, a passé une bonne partie de sa vie dans les plantations de Richard-Toll.

Il n’a que 27 ans lorsqu’en 1972 il débarque sur ordre paternel dans ce bourg acculé aux portes du désert, avec pour mission d’y faire pousser de la canne à sucre sur une terre gorgée de sel. Mais c’est à Gstaad, où il réside, qu’il a accepté de recevoir Jeune Afrique, dans un bureau sans fioritures, contrastant avec le faste des boutiques Hermès et Chopard installées à quelques mètres de là.

Réputé cordial mais farouche, ce patron en chemisette et chaussures de sport, arborant une barbe de quelques jours, fuit les mondanités et les flashs – il refusera d’être photographié pour JA. Et goûte peu aux conventions sociales, à commencer par celle qui consiste à serrer la main de ses visiteurs.

Du sucre aux mines

Si cet homme menu de 71 ans a dérogé à son habituel silence dans les médias, c’est pour parler d’un sujet qui lui tient à cœur : « Notre diversification en Afrique. » Car le groupe Mimran, qu’il dirige presque seul, entouré d’une poignée de fidèles, dont son bras droit, Diagna Ndiaye, et deux de ses cinq enfants, David et Nachson, lance une grande offensive dans l’or et les phosphates. Mimran dans les mines ?

Un pur placement financier, estiment tous ceux que l’on interroge à ce sujet, soulignant que ses positions sont minoritaires. Mais l’intéressé nie catégoriquement rechercher une plus-value à court terme. « C’est une logique entièrement industrielle, et c’est pour cela que j’ai pris une participation aux côtés de plus gros actionnaires, pour m’adjoindre les compétences techniques que je n’ai pas », affirme-t-il avec une autorité certaine.

Mimran a acquis 13 % du minier canadien Teranga Gold Corporation pour une vingtaine de millions d’euros. La société, cotée à Toronto, a comme bon nombre d’acteurs de l’or été bousculée par la chute des cours à la fin de l’année 2015. Mais, sur fond de reprise, elle s’apprête à lancer l’exploitation de la mine de Sabodala, au Sénégal. Et à racheter des concessions au Burkina Faso, nous annonce-t-il sans vouloir en dire plus. À terme, Mimran lui cédera plusieurs permis d’exploration qui ont été attribués en 2015 à sa société Miminvest, en Côte d’Ivoire.

Dans les phosphates, le développement du groupe Mimran se concentre sur le Sénégal. Il a pris 20 % du projet Baobab Mining, du nom de ce site proche de Dakar, ainsi que 19,9 % du minier australien Avenira, qui va l’exploiter.

Dans ce domaine, il souhaite aller au-delà de la simple extraction et remonter toute la chaîne de valeur. « La première partie de la mine va entrer en production d’ici à la fin de l’année, l’autre partie en 2017, explique Jean-Claude Mimran. Dans la foulée, nous démarrerons la construction d’une usine. » Située près de Thiès, l’installation produira 200 000 à 300 000 tonnes d’engrais, en partie destinées à la CSS mais surtout au marché sénégalais, déficitaire, et à l’export « vers l’Afrique de l’Ouest, voire vers le Brésil, qui en manque cruellement ».

Un parcours rythmé par d’importantes acquisitions

Ce dernier pari, intégré et planifié, tranche avec l’ADN et l’histoire éparpillée du groupe. En 1975, au décès de Jacques Mimran, aventurier juif séfarade né en Algérie, proche de Léopold Sédar Senghor et de Félix Houphouët-Boigny, ses enfants héritent des Grands Moulins de Dakar (GMD) et d’Abidjan (GMA) ainsi que de la CSS, encore en construction à Richard-Toll. Cadet d’une fratrie de trois, Jean-Claude s’impose rapidement. De ces monopoles très rentables, il fait un nébuleux conglomérat présent sur trois continents, sans véritable siège social, qui lui vaut d’être, selon le magazine Challenges, la 50e fortune française, avec 1,4 milliard d’euros.

Un rang qu’il conteste, arguant qu’il n’est plus français depuis bien longtemps et que le chiffre est farfelu – sans toutefois le corriger. Le patron sénégalo-suisse jure par ailleurs que les bénéfices que son groupe réalise en Afrique sont bien inférieurs à 100 millions d’euros et qu’il ne « se souvient plus » de son chiffre d’affaires, estimé à 400 millions d’euros par an.

Dans les années 1990, le « roi du sucre » devient banquier en Afrique, tandis qu’en Europe il se fait constructeur automobile et… fabricant de charcuterie. Pour chacun de ces investissements, le patriarche assure avoir agi soit par magnanimité, soit par esprit de revanche. La prise de contrôle en 1990 de la filiale sénégalaise de la Banque internationale pour l’Afrique occidentale (BIAO, devenue Compagnie bancaire de l’Afrique Occidentale, CBAO) ? « À la Banque de France, on m’avait pris pour un rigolo quand j’ai voulu racheter la totalité de la BIAO. J’ai voulu leur montrer que j’étais capable de le faire. »

Le rachat du constructeur italien Lamborghini ? « Mon jeune frère Patrick avait 18 ans, il fallait qu’il se fasse les dents. » L’absorption du charcutier français Olida-Caby (Cochonou, Marie) en 1985 ? « Le propriétaire était un vieux monsieur qui ne méritait pas que son nom soit associé à une faillite. »

Mais bien plus que la philanthropie, c’est l’opportunisme qui caractérise cet homme d’affaires, affirment toutes les sources interrogées, peu nombreuses à accepter d’être citées. Jamais Mimran n’a construit d’autres moulins ou sucreries dans la région ni, comme l’aurait fait le roi des brasseries africaines, Pierre Castel, absorbé la concurrence pour mieux la tuer.

En revanche, quand une opportunité se présente, même hors de l’agroalimentaire, il fixe un prix, redresse et revend. Racheté en quasi-faillite, selon la presse italienne, pour environ 3 millions de dollars, Lamborghini sera cédé à l’américain Chrysler pour un montant estimé à 25 millions de dollars (22,4 millions d’euros), tandis que le marocain Attijariwafa s’alignera sur un chiffre « bien au-dessus du marché » – selon Mimran – pour avaler la CBAO en 2007.
 


Tempérament

« C’est un groupe exemplaire qui a su réussir dans une grande diversité de secteurs. Quand il n’a pas les compétences, Jean-Claude Mimran sait s’entourer, salue le banquier Patrick Mestrallet, qui a dirigé la CBAO de 2001 à 2007. Il travaille en confiance, mais si ça ne marche pas il se sépare de vous. » Corse par sa mère, l’homme est connu pour son caractère qui inspire, sinon la crainte, du moins le respect de ses collaborateurs comme celui de ses concurrents. « On ne va pas l’emmerder sur ses terrains de prédilection », nous assurait en 2015 l’un d’entre eux.

Se qualifiant lui-même d’intolérant, Jean-Claude Mimran s’agace rapidement à l’évocation des grèves qui ont touché la CSS en début d’année. Plusieurs de ses coups de sang ont d’ailleurs fait date. En décembre 2013, il débarque dans le bureau de Macky Sall la mine contrariée. Les hangars de la compagnie sucrière regorgent de sacs invendus. Le président, élu sur la promesse de baisser le prix des produits de première nécessité, a laissé le sucre brésilien entrer massivement dans le pays.

Le patron menace de fermer la CSS, premier employeur privé du Sénégal, sortant de sa poche un chéquier pour signer, jure-t-il, les frais de licenciement de ses milliers d’ouvriers. Les importations seront stoppées net. « Mimran devient fou dès que l’on touche à son sucre », plaisante à peine le patron d’une entreprise sénégalaise qui l’a vu à l’œuvre.

Au-delà de son tempérament, l’anecdote témoigne de son influence. Au Sénégal, où il se rend tous les mois, logeant dans une villa du quartier dakarois des Almadies, en voisin de l’ancien président Abdou Diouf, c’est un homme puissant. Son réseau y est entretenu par l’administrateur du groupe Mimran, le très mondain Diagna Ndiaye. Moins implanté en Côte d’Ivoire, il entretient cependant une relation privilégiée avec Alassane Ouattara, qu’il a connu jeune gouverneur de la BCEAO dans les années 1980.

Pourtant, ni ce tempérament ni cette influence ne lui ont permis de s’étendre réellement en Afrique lors des deux dernières décennies. Les actifs qu’il y possède aujourd’hui sont les mêmes qu’en 1975, malgré plusieurs tentatives d’expansion. Dans les années 1990, après le rachat de la CBAO, le groupe se positionne sur la recapitalisation d’Air Afrique, étudie l’acquisition des Assurances générales sénégalaises et celle du chocolatier français Cacao Barry.

Les frais d’une forte compétition

Aucun de ces projets n’aboutira. La transaction bute souvent sur le prix : prudent, Mimran n’est pas homme à surenchérir, ni à s’accrocher. « Il ne faut jamais tomber amoureux », s’amuse celui qui a appris de son vénéré père à « ne jamais se retourner ».

Promis à une forte croissance, le continent attire financiers et industriels prêts à payer le prix fort. « Certes, Mimran connaît très bien le tissu industriel, mais aujourd’hui, en Afrique, il y a énormément d’acteurs, tout est devenu plus compétitif », souligne un témoin de ces tentatives. La plus récente d’entre elles illustre cette contrainte. En 2012, les activités cacao du géant américain Archer Daniels Midland (ADM) sont à vendre, soit pas moins de huit usines dans le monde, notamment au Ghana et en Côte d’Ivoire.

Accompagné de son fils David – qui connaît les dirigeants d’ADM pour avoir siégé au sein de son conseil d’administration dix ans plus tôt –, Mimran visite les installations. L’affaire est presque conclue, mais « une autre société, qui avait les poches bien plus profondes que nous, a remporté la timbale à un prix que l’on jugeait déraisonnable », confirme-t-il. C’est Olam, mastodonte singapourien des matières premières, qui rafle la mise pour 1,3 milliard de dollars.

Le milliardaire fait donc fructifier son argent en dehors du continent. De l’autre côté de la Méditerranée, il développe ses trois sociétés monégasques : Eurafrique (négoce de matières premières agricoles), Cavpa (import-export) et Sometra (transport), dont ni les résultats ni le poids dans le groupe ne sont connus. À Gstaad, il érige un hôtel de luxe. Quelque 245 millions d’euros sont investis en fonds propres pour bâtir l’Alpina Gstaad et ses suites à plus de 1 000 euros la nuit.

Une possible reprise des investissements en Afrique

Quasi incognito – sous une casquette en toile et des lunettes aux verres fumés –, Mimran nous fait lui-même visiter ce lieu grandiose qui, s’il n’est pas rempli toute l’année, a le mérite « de ne pas perdre d’argent ». Outre-Atlantique, le groupe est entré dans des structures d’investissement, dont le gestionnaire de fonds Breeden Capital Management, et possède la moitié d’une société de production de films, Mimran Schur Pictures, dans laquelle son fils David est très impliqué.

Mimran n’a pas pour autant abandonné ses activités africaines historiques. Face à la dégradation de ses positions, autrefois confortables, il a continué d’investir. Dans la farine, ses anciens monopoles se sont effondrés à partir du début des années 2000 sous les présidences de Laurent Gbagbo et d’Abdoulaye Wade, avec qui les relations étaient compliquées. Les concurrents ont ravi 30 % à 50 % de parts de marché. Certes, comme le note en « ami » Ameth Amar, patron de la Nouvelle Minoterie africaine (NMA) Sanders, les GMD restent le grand leader du marché.

Mais, selon un ancien salarié, « c’est un géant aux pieds d’argile, qui souffre d’une organisation archaïque. Le système fonctionnait tant qu’il était en situation de monopole, mais ils ont aujourd’hui des difficultés financières. » L’impossibilité de connaître le bilan des sociétés du groupe ne permettra pas d’en juger, mais la rentabilité des moulins se serait fortement dégradée. Pour limiter la casse, le groupe a dépensé au cours de la dernière décennie environ 20 millions d’euros par moulin pour augmenter les rendements et valoriser au mieux les sous-produits et les machines. Au Sénégal, les GMD fabriquent désormais des produits alimentaires pour bovins et pour volaille. En Côte d’Ivoire, la production de pâtes alimentaires est envisagée.

Dans le sucre, au Sénégal, le monopole de la CSS est menacé. Elle a investi entre 150 et 230 millions d’euros pour faire passer sa production de 80 000 t à 150 000 t aujourd’hui. Avec un triple objectif : empêcher les importations en collant à la taille du marché sénégalais ; éviter l’implantation de concurrents locaux, même si Louis Lamotte, conseiller spécial de la CSS, le dément ; et pénétrer le marché régional. « Il faut penser UEMOA : la satisfaction des besoins dans cette zone n’atteint même pas 60 % », commente ce dirigeant, nous recevant dans les bureaux dakarois du groupe, au Plateau.

Autrefois inenvisageable, la fin du monopole est de moins en moins taboue à Dakar. Le magnat nigérian Aliko Dangote s’est annoncé il y a déjà quelques années. « Si des investisseurs veulent venir, ils sont les bienvenus, à condition que leur production soit locale, comme celle de la CSS », assure le ministre sénégalais du Commerce, Alioune Sarr, tout en admettant n’avoir reçu aucune candidature sérieuse.

« En contrepartie de son monopole, la CSS a rempli une mission d’intérêt public, payé des impôts et contribué à améliorer la balance commerciale, reconnaît-on au cabinet du Premier ministre. Mais il est peut-être temps d’envisager une ouverture en douceur, comme dans la farine. »

La bataille promet cependant d’être rude. Jean-Claude Mimran est viscéralement attaché à ses plantations, qui restent toujours, il le jure, « les premières contributrices à son résultat net ». « Si Mimran devait tout vendre, la CSS est ce qu’il céderait en dernier, nous assurait André Froissard, directeur de la sucrerie, en 2015. Ce n’est pas qu’une question d’argent. » Mais, même pour cette entreprise, l’attachement du patriarche a ses limites.

Selon plusieurs sources concordantes, il avait accepté en 2008 une offre « très alléchante » d’Emerging Capital Partners (ECP) pour les deux moulins et la sucrerie, ce qui aurait signifié son départ du continent. Mais, à l’évocation du nom de ce capital-investisseur, Jean-Claude Mimran fait mine de ne jamais en avoir entendu parler. Selon les mêmes sources, la signature définitive était pourtant imminente lorsque la crise financière est venue contrecarrer cette acquisition, qui reposait en partie sur des financements bancaires.

Cession ou transmission ?

Hasard ou pas, raconte un témoin de cette époque, c’est précisément à cette période que ses deux fils commencent à s’intéresser aux affaires africaines. Le cadet, Nachson, nommé un temps président de la CSS, retournera rapidement aux activités suisses et monégasques, dont il a la charge. Mais son demi-frère David, plus âgé, est nommé président des Grands Moulins de Dakar et d’Abidjan.

De plus en plus présent, il serait à l’origine du rachat manqué d’ADM et des derniers développements dans les mines. En 2012, il a aussi mené une autre offensive du groupe Mimran en Côte d’Ivoire : sur le terrain de l’énergie, avec la signature de la centrale de Jacqueville, près d’Abidjan (abandonnée depuis) ; et dans le secteur du riz, avec un projet au bord du fleuve Bandama, près de Tiassalé, qui n’a pas abouti.

Bien que son père n’ait pas encore organisé sa succession patrimoniale – il détient encore 100 % des parts du groupe –, c’est à David, dit-on, que les actifs africains ont de bonnes chances de revenir.

À moins, peut-être, qu’une nouvelle opportunité de vendre l’ensemble des activités africaines ne se présente, avec une offre financière impossible à refuser. Selon nos informations, des discussions avec un ou plusieurs acheteurs potentiels seraient en cours. Le groupe Mimran est-il donc sur le point d’être cédé ? « Pas que je sache », élude Jean-Claude Mimran. Le prix demandé par le patriarche serait sans doute bien au-dessus du marché.

Mais il sait que ses valorisations excessives n’ont pas toujours découragé les acquéreurs. Alors, énième sondage du marché ou potentiel tournant majeur, qui pourrait expliquer que ce taiseux accepte aujourd’hui de médiatiser les perspectives de développement de son groupe ? Difficile à dire. Encore faudrait-il lire dans le jeu du stratège. « Je ne suis pas vendeur, mais tout à un prix », conclut-il. Une maxime qu’il a faite sienne et qu’il attribue à la reine Victoria, soixante-trois ans de règne.

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Jeaune Afrique | 16 août 2016

Jean-Claude Mimran : "Me retirer des affaires, ce serait mourir"

Par Marion Douet - Envoyée spéciale à Gstaad - @mariondouet

Dans une interview exclusive accordée à "Jeune Afrique", Jean-Claude Mimran, le propriétaire de la Compagnie sucrière sénégalaise et des Grands moulins de Dakar et d’Abidjan, détaille les récentes ambitions de son groupe dans les mines d’or et de phosphates en Afrique.

Notre enquête sur l’avenir de cet empire nébuleux, présent sur trois continents, mais qui n’avait pas investi en Afrique depuis plus de 25 ans, est à retrouver dans le numéro double de Jeune Afrique disponible en kiosques du 14 au 27 août et en version numérique.

Au cours de ce long entretien, réalisé à Gstaad, fief suisse de ce milliardaire insaisissable, Jean-Claude Mimran a également accepté de dévoiler sa vision de l’Afrique, des affaires et du groupe qu’il dirige, avec poigne, depuis le décès de son père en 1975. Morceaux choisis.


Jeune Afrique : La Compagnie sucrière sénégalaise (CSS) de Richard Toll est historiquement présentée comme le cœur de votre groupe. Mais aujourd’hui, vous avez des sociétés en Suisse, à Monaco, aux États-Unis… La sucrerie est-elle encore au centre de votre empire ?

Jean-Claude Mimran : Je suis mystique. Mon père était un homme malade, souvent alité car il avait eu la tuberculose pendant la guerre. Par challenge et surtout par amitié pour [Léopold Sedar] Senghor, il a accepté de monter cette sucrerie. Mon père est mort avant de voir tourner son affaire, et pour moi cela a toujours été un défi, je suis viscéralement attaché à cette société.

La CSS est-elle encore le principal contributeur à vos bénéfices ?

Oui.

Le groupe est très secret, aucune société ne publie ses résultats…

Cela ne regarde personne. Seul le fisc les a.

En décembre 2013, vous avez rencontré le président sénégalais Macky Sall et menacé de fermer la CSS face aux importations massives de sucre. Aviez-vous également peur qu’il n’autorise un concurrent à s’installer ?

Je n’ai jamais été voir le président pour une question de concurrence. Les projets concurrents ne me font pas peur. Aujourd’hui si vous voulez faire la CSS il vous faudrait entre 400 et 500 millions d’euros, sur dix ans si vous allez vite. Si quelqu’un s’installe, tant mieux. Les importations en revanche c’est une concurrence déloyale.

L’Afrique a pris trois décennies de retard à cause de la Banque mondiale et du FMI qui ont voulu imposer l’ouverture des frontières.

Vous pensez donc qu’il faut protéger les frontières ?

L’Afrique a pris trois décennies de retard à cause de la Banque mondiale et du FMI qui ont voulu imposer l’ouverture des frontières. Mais moi si j’essaie de vendre mon sucre [en dehors de l’Afrique], je ne le pourrai pas, il y aura des barrières infranchissables. Il n’y a aucune raison qu’un pays ouvre ses frontières si l’autre ne le fait pas.

L’entreprise dont vous avez hérité opérait essentiellement en Afrique. Pourquoi la famille s’est-elle installée en Suisse ?

Parce qu’on n’avait pas envie d’habiter en France. Nous sommes d’origine juive algérienne par mon père et corse par ma mère, nous nous sentions assez éloignés de la mentalité française. C’est d’ailleurs de plus en plus le cas ! Je me sens beaucoup plus corse que français.

C’est-à-dire ?

Nous avons beaucoup de points communs : la fidélité, la parole donnée. Des choses qu’on n’a plus beaucoup en Europe, en tout cas en France.

Je me sens beaucoup plus corse que français.

Est-ce pour cela que vous n’avez jamais beaucoup investi en France ?

Non. Je me suis intéressé à la France juste après l’élection de Mitterrand [prononcé “Mitrand”], au moment où les gens croyaient que les chars russes arrivaient. J’ai investi dans les systèmes informatiques et j’ai créé une société d’ingénierie. Pas que je sois socialiste, mais je trouvais que cela amenait quelque chose de neuf.

Avez-vous un modèle ?

Non. J’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui font ce que je ne sais pas faire, internet, etc : Steve Jobs, Elon Musk, ce sont des gens très courageux.

Comment voyez-vous votre groupe dans cinq ans ?

Je pense qu’il aura pratiquement doublé de taille, porté par le sucre et par la farine qui va se réorganiser. Certains meuniers vont finir par disparaître, parce que la concurrence sur les prix est ridicule. Mais la minoterie va aussi se développer, ne serait ce qu’en raison de l’accroissement démographique. Et il y aura des opportunités dans les autres pays africains.

Envisagez-vous d’investir, notamment dans la farine ou le sucre ?

Pas pour l’instant. Je suis fixé sur l’objectif KT200 [un programme qui vise à augmenter la production de la CSS à 200 000 tonnes à l’horizon 2020]. Ensuite j’aurai beaucoup plus de temps de libre, de tranquillité. Le cash-flow [flux de trésorerie] va commencer à rentrer et sera disponible pour d’autres investissements.

Ce programme est-il votre dernier projet avant de vous retirer au profit de vos enfants ?

Je ne me retirerai jamais parce que c’est mourir. Mais je tiens à leur laisser la barre le plus tôt possible pour qu’ils se fassent les dents pendant que je suis encore là. Et moi je m’amuserai dans d’autres diversifications, je ferai autre chose.

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Jeune Afrique | le 29 août 2016

Les hommes clés du groupe Mimran

Par Marion Douet - @mariondouet

"Jeune Afrique" présente les hommes forts du dispositif Mimran en Afrique, mais également à l'international.

Nachson Mimran

Il accepte volontiers de parler de la fondation Marie-Louise Mimran (du nom de sa grand-mère), qui mène des actions philanthropiques au Sénégal et qu’il dirige depuis sa création au début des années 2010. Mais le fils de Jean-Claude Mimran refuse de parler affaires.

À 28 ans, ce titulaire d’un bachelor de l’université de Wesminster est surtout chargé des sociétés monégasques et des actifs immobiliers du groupe. Très présent à l’Alpina Gstaad, l’hôtel de son père, il s’est également chargé de développer des villas de luxe à Marrakech.

David Mimran

À 49 ans, le fils de Jean-Claude Mimran est plus un homme du monde qu’un homme des champs. Dans les 1990, il s’installe aux États-Unis, où il fonde le Savage Records (qui produira David Bowie) puis la société de production Mimran Schur Pictures. Ce businessman est plus connu pour ses relations avec des top models que pour son travail dans les plantations d’Afrique. Il s’implique néanmoins dans les structures d’investissement du groupe et a siégé de 1999 à 2005 au conseil d’administration du géant américain Archer Daniels Midland. À la fin des années 2000, il est devenu président des Grands Moulins d’Abidjan et de Dakar, où il est de plus en plus présent. On prédit qu’il reprendra les activité africaines du groupe.

Diagna Ndiaye

Depuis toujours, Jean-Claude Mimran s’appuie en Afrique sur ce Sénégalais de 67 ans très introduit dans les milieux économiques, politiques et sportifs. Son CV compte plusieurs carrières. Celle de conseiller des chefs d’État, auprès d’Abdou Diouf et, depuis 2013, de Macky Sall, avec rang de ministre. Celle de notable du sport : il représente le Comité international olympique (CIO) dans son pays. Et surtout celle d’homme d’affaires. Président du conseil d’administration de Canal+ International, il est avant tout administrateur du groupe Mimran.

« C’est à la fois mon représentant et mon bras droit », affirme son patron, sans vouloir préciser si ce «frère » est intéressé au capital. Conseiller de la plupart de leurs sociétés, il représente les Mimran à Abidjan, New-York et Paris.

« Je me charge des aspects financiers », ajoute cet habitué du Bristol parisien, où il nous reçoit. Son carnet d’adresses est sa carte maîtresse – il glisse avoir assisté à la finale de Roland Garros aux côtés de Vincent Bolloré et participé aux galas decharité de Dominique Ouattara. Mais, selon nos informations, son influence serait déclinante au Sénégal, notamment auprès de l’entourage de Macky Sall. Selon un ancien du groupe, les Mimran seraient « emprisonnés » par ce personnage insaisissable.

En 2013, une bataille l’a opposé au Premier ministre Abdoul Mbaye, qui s’était engagé dans une croisade contre les prix de la farine, secteur où Mimran occupe une position de leader. Selon la presse locale, l’ex-directeur de la CBAO considérait par ailleurs que Diagna était à l’origine des rumeurs selon laquelle la banque aurait hébergé l’argent de l’ex-président tchadien Hissène Habré. L’inimitié entre les deux hommes aurait pesé dans le remplacement d’Abdoul Mbaye.

Louis Lamotte

Ce Sénégalais longiligne est un autre pilier sur lequel s’appuie Jean-Claude Mimran. Alors que Diagna Ndiaye parcourt la planète, il se focalise sur le pays de la Teranga. Réputé pour avoir oreille du patron, il fait office de conseiller spécial de la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS). En cas de besoin, comme cette année, tient aussi le rôle de DRH. Il s’occupe également des négociations dans les dossiers fiscaux et douaniers.

André Froissart

Directeur général de la CSS, c’est lui qui depuis 2007 dirige les opérations à Richard-Toll… quand le chef n’est pas là. Ce Français aux cheveux blancs et aux yeux bleus perçants a longtemps travaillé pour l’industrie textile (DMC) au Tchad, au Cameroun et en RD Congo. Arrivé en Côte d’Ivoire en 2004, sur l’insistance d’un chasseur de têtes, pour travailler chez l’Aga Khan, il en repart rapidement. À Dakar, on murmure que sa carrière africaine est sur le point de s’achever. Ce que dément intéressé.

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Alexandre Vilgrain, directeur de la société Somdiaa, le 23 octobre 2009, à Paris. (Bruno LEVY pour Jeune Afrique)
Jeune Afrique | 29 août 2016

Somdiaa, le « meilleur ennemi » du groupe Mimran en Afrique

Par Marion Douet - @mariondouet

Nouvelle génération, nouvelle relation. Il y a cinquante ans, Jacques Mimran et Jean-Louis Vilgrain, PDG de Somdiaa, s’opposaient frontalement. Aujourd’hui, leurs héritiers se rendent visite régulièrement.

« J’ai beaucoup d’amitié pour Alexandre Vilgrain, un jeune, un type très bien », affirme Jean-Claude Mimran à propos de ce patron de 60 ans. Les deux hommes veillent à ne pas se concurrencer directement.

Certes, Somdiaa, dont Castel possède 80 %, est l’autre poids lourd régional de la farine et du sucre (490 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 27,2 millions d’euros de résultat net), mais il opère essentiellement en Afrique centrale, notamment au Cameroun.

Pré carré

En Côte d’Ivoire, seul pays où ils se côtoient, chacun a son pré carré : à Mimran la farine (GMA), à Somdiaa le sucre (Sucaf). Pourraient-ils tenter un rapprochement ? De chaque côté, on évoque des synergies intéressantes face à une concurrence accrue et on croit savoir que l’autre songerait à vendre. Et l’on fait mine de ne pas vraiment s’y intéresser.

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Jeune Afrique | 11 août 2016

Farine : les Grands moulins de Dakar réclament des quotas d’importation

Par Marion Douet - Envoyée spéciale à Dakar - @mariondouet

Le marché sénégalais de la farine a repris des couleurs. Mais les Grands moulins de Dakar, longtemps en situation de quasi-monopole, comptent désormais cinq concurrents, qui lui ont ravi la moitié des parts de marché. Le mastodonte cherche donc de nouveaux débouchés. Franck Bavard, directeur général adjoint depuis février 2015, a accepté de faire le point sur la situation et sur ses ambitions avec "Jeune Afrique".

Jeune Afrique : Comment voyez-vous la situation du marché de la farine au Sénégal ?

Franck Bavard : Lorsque je suis arrivée à GMD, nous étions en pleine crise : l’offre était deux fois plus importante que la demande, qui se situe à 39 000 tonnes par mois. Cela a entraîné une guerre des prix, où le prix du sac de 50 kg est passé de 17 500 à 12 500 F CFA [19 euros] .

Le prix est aujourd’hui revenu à un niveau proche de celui d’avant la crise. Le principal problème des Grands moulins est donc aujourd’hui la concurrence. Quelles sont aujourd’hui vos parts de marché ?

Nous avons 46 % de parts de marché. Il faut aussi avoir conscience que, en raison des surcapacités, les entreprises n’ont donc besoin de tourner qu’à 50 % de leurs capacités pour satisfaire ce marché…

Il n’est pas question de demander des fermetures, cela ne nous vient pas à l’idée.

Que demandez-vous aux autorités sénégalaises ? Qu’il y ait moins d’acteurs sur le marché ?

Il n’est pas question de demander des fermetures, cela ne nous vient pas à l’idée. Mais il faudrait trouver un bon équilibre, et c’est complexe. Étant donné la courbe démographique, on estime que la consommation ne rejoindra le niveau des capacités de production qu’en 2027.

La solution selon nous c’est d’établir des quotas de blé, soit à l’import soit en fonction des capacités de broyage. Le ministère du Commerce reconnaît qu’il s’agit d’une solution potentielle. D’autres secteurs, comme le sucre, le riz ou le concentré de tomates, ont d’ailleurs été contingentés.

Cette baisse des prix a peut-être grevé vos bénéfices mais elle a bénéficié aux consommateurs sénégalais…

C’est faux, ceux qui ont gagné sont les intermédiaires, qui distribuent le pain fabriqué par les boulangers.

De plus, de nombreux boulangers se sont installés, sans avoir toujours les autorisations, mettant à mal une filière qui était très bien structurée. Pour preuve : il y a 200 boulangeries au Mali, 400 en Côte d’Ivoire et… 1 300 au Sénégal !

Certains boulangers bradent la qualité du pain. Heureusement que l’État maintient un prix fixe, cela évite une dégradation encore plus forte de la qualité.

Dans un tel contexte, pourquoi GMD a-t-il donc investi 4,6 milliards de F CFA (7 millions d’euros) pour produire de l’alimentation pour la volaille ?

C’est un développement logique : l’aviculture est un marché nouveau au Sénégal, en hausse de +15 % par an et pour lequel nous avons un savoir-faire.

Nous connaissons les circuits de distribution et nous fabriquons déjà de l’alimentation du bétail. Le Sénégal est donc notre principale cible, nous y avons déjà pris environ 10 % des parts de marché.

Quels revenus attendez-vous de ce segment ?

Notre objectif est d’atteindre 30 000 tonnes par an, soit un revenu de 9 milliards de F CFA. Ce sera donc proche de l’alimentation du bétail qui représente 11 milliards de F CFA par an. Mais cela restera bien loin de la farine, qui totalise 60 milliards de F CFA par an.

Envisagez-vous d’autres développements ?

Nous avons signé un protocole d’accord pour produire nous même, sur une dizaine d’hectares, une partie des produits nécessaires à la fabrication de l’aliment volaille [composée à 75 % de matières premières importées, tandis que l’alimentation destinée au bétail ne nécessite que 25 % d’importations, le reste étant composé de sous-produits du blé]. À terme, si cela fonctionne, nous pourrons augmenter ces surfaces.
Original source: Jeune Afrique
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