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Les terres hongroises lorgnées par les spéculateurs étrangers et les oligarques d’Orbán

Dans un système miné par la corruption, l’accaparement des terres venu de l’extérieur est en fait remplacé par un processus interne qui conduit à l’ultra-concentration actuelle des terres, et cette loi sur la terre justifiée par la préservation des terres hongroises s’avèrent en réalité tout à fait pernicieuse pour les agriculteurs hongrois.


Hulala |

Les terres hongroises lorgnées par les spéculateurs étrangers et les oligarques d’Orbán

Le Gouvernement Orbán s’apprête à privatiser 380 000 hectares de terres arables, soit 20% du total des terres détenues par l’Etat. Une loi en préparation est censée empêcher l’accaparement des terres fertiles de la grande plaine hongroise par les spéculateurs étrangers, mais les oppositions – à gauche et à droite de la Fidesz – y voient un moyen pour le parti au pouvoir de mettre la main sur ces terres très subventionnées par l’Union européenne.

Par Jérôme Cardinal

Une histoire ancienne de convoitises

Dans l’Histoire de la Honfoglalás (la conquête de la patrie), il est question de la légende du cheval blanc qui raconte comment les anciennes tribus de Hongrie sont entrées dans le Bassin des Carpates autour de 895 après JC, après avoir eu échos de l’incroyable fertilité des sols de la région. Plus de mille ans plus tard, la terre hongroise, « dernier trésor commun du pays », est toujours très convoitée, selon József Ángyán, un ancien député de la Fidesz qui mène depuis trois ans la fronde contre son propre parti.

Depuis la fin de l’ère communiste, la redistribution des terres est un serpent de mer de la vie politique hongroise et les risques d’accaparement à des fins purement spéculatives sont bien réels. L’entrée dans l’Union européenne et ses généreuses subventions via la Politique Agricole Commune (PAC) a accru la pression sur ces terres parmi les plus fertiles d’Europe et parfois vingt fois moins chères que celle d’Europe de l’ouest. Face aux regards langoureux des étrangers sur le sol national, Orbán évoquait il y a deux ans une « guerre ». János Lázár, son directeur de cabinet, mettait récemment en avant le caractère indispensable de cette nouvelle loi pour empêcher les investisseurs étrangers de faire main-basse sur les terres arables du pays, « ce à quoi pourrait nous forcer Buxelles ».

Ainsi, pour juguler le land grabbing, la loi sur la Terre en 1995, avait restreint l’acquisition des terres aux seules personnes physiques de nationalité hongroise. Ce moratoire contraire aux règles du marché commun européen avait toutefois été concédé à la Hongrie par l’UE, puis continuellement renouvelé depuis l’adhésion hongroise. Mais cette mesure emblématique n’a pas empêché de nombreuses dérives. On estime qu’un million d’hectares auraient été vendus en sous-main à des étrangers, via un système de « pocket contract ».

« Qui veut de ce monde ? »

Bien que censée favoriser les petits producteurs au détriment des grands propriétaires terriens, le mouvement actuel d’attribution des terres entamé il y a trois ans sous la conduite du Ministère de l’Agriculture, est largement biaisé et lèse les petits producteurs, dénonce József Ángyán : preuves à l’appui, il a montré que les oligarques du système Orbán ainsi que les petites mains de la Fidesz au niveau local avaient raflé la mise lors de l’attribution des locations de terres généreusement subventionnées.

Dans un système miné par la corruption, l’accaparement des terres venu de l’extérieur est en fait remplacé par un processus interne qui conduit à l’ultra-concentration actuelle des terres, et cette loi sur la terre justifiée par la préservation des terres hongroises s’avèrent en réalité tout à fait pernicieuse pour les agriculteurs hongrois.

Les lieutenants du Premier Ministre ont rapidement profité de ses largesses, que le directeur de cabinet d’Orbán, avec une étonnante honnêteté ne nie pas : « Quand les Socialistes sont au pouvoir, les socialistes volent les terres and quand c’est le Fidesz, ils les volent aussi : qui veut de ce monde ? ».

Comme il y a trois ans lorsque les dérives du système d’attribution des terres avaient été mises au jour, Lörinc Mészaros, le maire de Felcsút, la ville natale de Viktor Orbán, est au cœur des critiques. Selon László Varju, vice-président de la Coalition démocratique (DK), « Mészaros, dont la société loue déjà 1200 hectares de terres d’Etat pourrait devenir le plus grand propriétaire terrien hongrois ». D’après le journal « Blikk », 640 hectares de terres seront mis en vente dans la région de Felcsut. A la fin du mois d’octobre, lors des questions au Gouvernement, M. Orbán défendait ardemment le succès politique de « son » oligarque, en mettant en avant les 700 emplois créés sur ses terres.        .

Une opposition unie face « au vol des terres »

Face à cette loi, c’est tout l’éventail politique hongrois de l’opposition, des socialistes du MSZP au Jobbik d’extrême-droite qui s’agite. József Ángyán, ancien député Fidesz. L’ancien secrétaire d’Etat délégué au développement rural sous Orbán avait quitté son poste avec fracas en 2012 après le rejet in-extremis d’un plan de développement rural très ambitieux et la découverte du vol des terres opéré par le parti au pouvoir.

Lors d’une manifestation le 3 octobre devant le Parlement organisé, il avait pourfendu à la tribune ses anciens partenaires :

« C’est une mafia qui est au Parlement […] ce qui se prépare n’est ni chrétien, ni civique, ni moral : ce système, qui a perdu sa base moral doit disparaître ».

Comme un sursaut, les actions se multiplient. Un recours constitutionnel a été déposé mi-novembre. Le parti écologiste LMP a lancé une pétition citoyenne. Mais sans grand succès jusque-là.

Le Gouvernement cherche à rassurer quant à la nécessaire transparence dans le processus de vente des terres, mais sans convaincre. Pour László Varju, l’affirmation selon laquelle les petits producteurs hongrois pourront eux aussi acquérir des terres « n’est que de la poudre aux yeux. Et encore une fois, seuls les oligarques qui n’ont jamais touché une binette vont en bénéficier ».

Balázs Győrfi, membre de Fidesz à la tête de la chambre d’agriculture, a décidé à la fin du mois d’octobre d’amender la loi pour permettre aux bailleurs de terres agricoles d’augmenter le loyer en vigueur sur leurs terres deux ans après la signature du contrat avec le paysan non-propriétaire, permettant ainsi d’expulser les agriculteurs. Une décision sur-mesure pour les grands propriétaires terriens.

L’ex-futur laboratoire d’une révolution agricole continue son déclin

La polémique suscitée par cette nouvelle législation met en lumière l’opposition entre deux visions antinomiques de l’agriculture : le modèle des grandes exploitations intensives, véritables fermes-industries que le Gouvernement et les aides de la PAC promeuvent, versus les petites et moyennes exploitations (98,7% des fermes hongroises font moins de 100 hectares). Dans son  rapport «  The return of the white horse : Land grabbing in Hungary », Robert Fidrich, membre des Amis de la Terre Hongrie, estime que ces 1,3% de fermes de plus de 100 hectares représentent près de deux-tiers des terres (64,7%). L’actualisation de ces chiffres qui datent de 5 ans devrait encore renforcer ce déséquilibre.

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