TIAA-CREF : Un géant de l’investissement américain accusé d’accaparement des terres au Brésil

TWITTER
FACEBOOK
Une ferme du Mato Grosso State dans le cerrado, la grande savane qui borde la forêt tropicale amazonienne et disparaît au profit de l’agriculture. (Photo : Marizilda Cruppe pour le New York Times)
New York Times | 17 novembre 2015

TIAA-CREF : Un géant de l’investissement américain accusé d’accaparement des terres au Brésil
 
par SIMON ROMERO

(translation by GRAIN)
 
SÃO PAULO, Brésil— En tant que géant de l’investissement américain chargé de l’épargne-retraite de millions de directeurs d’universités, d’enseignants du public et autres, TIAA-CREF se targue de respecter les valeurs socialement responsables et vante même son rôle dans l’élaboration des principes des Nations unies pour l’achat des terres agricoles, principes qui préconisent la transparence, la durabilité environnementale et le respect des droits fonciers.
 
Mais des documents montrent que les incursions de TIAA-CREF dans la frontière agricole brésilienne ne vont peut-être pas dans ce sens.
 
Le géant financier américain et ses partenaires brésiliens ont investi des centaines de millions de dollars dans des transactions foncières dans le cerrado, une énorme région en bordure de forêt amazonienne, où les savanes arborées sont rasées pour faire place à l’expansion de l’agriculture, suscitant des inquiétudes pour l’environnement. 
 
Forts d’une structure extrêmement complexe, le groupe financier américain et ses partenaires ont accumulé de nouvelles terres agricoles sur de vastes espaces, malgré la tentative du gouvernement brésilien en 2010 d’interdire réellement ce genre de transactions à grande échelle aux investisseurs étrangers. 
 
Alors que cette mesure a découragé les ambitions des autres investisseurs étrangers, TIAA-CREF a continué à investir dans une partie du brésil où les conflits fonciers sont omniprésents, exposant l’entreprise et ses partenaires à des accusations selon lesquelles ils auraient  acquis des terres par le biais d’un obscur spéculateur foncier, soupçonné d’employer des hommes armés pour prendre possession des terres des paysans pauvres par la force. 
 
Les documents en question permettent de se faire une idée de la manière dont l’un des plus grands groupes financiers américains a pris part à ce que certains, dans le monde en développement, condamnent comme une forme d’accaparement des terres. En 2010, pour répondre à l’intérêt croissant affiché au niveau international pour les terres brésiliennes, l’Avocat Général de l’Union a restreint de manière importante le droit des étrangers à acquérir de grandes superficies de terres agricoles.
 
Les investisseurs considèrent parfois ces transactions comme une façon de diversifier leurs portefeuilles. Mais certains fonctionnaires et certains activistes soutiennent que ces transactions déracinent les paysans pauvres, font passer le contrôle des ressources essentielles de production alimentaire aux mains d’une élite internationale et détruisent les systèmes agricoles traditionnels, pour les remplacer par de grandes plantations industrielles qui produisent des denrées pour l’exportation.
 
« J’avais entendu parler de fonds étrangers qui essayent de contourner la législation brésilienne, mais quelque chose de cette envergure, c’est invraisemblable, » admet Gerson Teixeira, président de l’Association brésilienne pour la réforme agraire et conseiller auprès des membres du Congrès, en faisant référence aux documents concernant les accords fonciers de TIAA-CREF au Brésil. 
 
Une partie des révélations se trouvent dans un nouveau rapport publié par le Réseau social du Brésil pour la justice et les droits humains et Grain, une organisation basée en Espagne et qui suit de près les achats de terres agricoles dans le monde.
 
Les révélations concernant TIAA-CREF montrent que la superficie totale de ses terres agricoles au Brésil avait atteint 633 391 acres [plus de 256 000 hectares] au début de 2015 ; la superficie était de 257 877 acres [plus de 104 000 ha] en 2012, au moment où l’entreprise a commencé à multiplier les transactions par l’intermédiaire d’un partenariat avec Cosan, l’un des plus grands producteurs brésiliens de sucre et de biocarburants.
 
Stewart Lewack, porte-parole de TIAA-CREF,  a accepté de passer en revue certains aspects  de la structure complexe de ces transactions, mais a refusé de discuter officiellement les acquisitions foncières. Il a organisé des discussions supplémentaires avec des cadres de Cosan, qui est contrôlé par Rubens Ometto, un milliardaire dont la famille est dans l’industrie du sucre depuis les années 1930.
 
« Cosan gère des terres agricoles au Brésil depuis 70 ans et s’est engagé à respecter des normes strictes  d’investissement responsable à travers les entités qu’il contrôle, » a déclaré une porte-parole de Cosan.
 
Les deux entreprises ont commencé à acheter des terres agricoles au Brésil en 2008 après avoir mis en place une joint-venture du nom de Radar Propriedades Agrícolas, dont TIAA-CREF détient 81 pour cent et Cosan 19 pour cent. Cosan affirme aux autorités brésiliennes qu’il contrôle la joint-venture par le nombre de sièges qu’il occupe au conseil d’administration, alors que TIAA-CREF compte Radar au nombre de ses « filiales détenues majoritairement. »
 
Des mesures sévères ont été prises ensuite par le Brésil en 2010 pour s’opposer aux acquisitions de terres agricoles par des étrangers ; ces mesures correspondent à une période d’exacerbation du nationalisme concernant les ressources du pays, comme l’illustrent les efforts faits pour maîtriser davantage l’industrie de l’énergie. 
 
Dans le secteur agricole, le changement a entraîné la restriction des ventes de terres agricoles aux étrangers à environ 12 000 acres [env. 4 850 ha], l’interdiction pour eux de posséder plus de 25 pour cent de la superficie de n’importe quelle municipalité et l’imposition de limites aux filiales brésiliennes de groupes étrangers.
 
« Ces mesures ont mis un frein à l’investissement étranger en matière de terres agricoles, » indique Kory Melby, un Américain, conseiller en investissement dans l’agriculture brésilienne.
 
Mais au lieu de faire marche arrière, TIAA-CREF a intensifié ses acquisitions de terres agricoles au Brésil, en se concentrant surtout sur une  frontière qui traverse les États du Maranhão et du Piauí, au nord-est du pays. En 2012, l’entreprise a mis en place un fonds mondial dont l’objectif est d’acheter des terres agricoles au Brésil, en Australie et aux États-Unis ; ce fonds est financé par des fonds de pension suédois et canadiens. 
 
Photo
En 2010, au vu de l’accroissement de l’intérêt international pour ses terres, le Brésil a limité les acquisitions de terres agricoles à grande échelle pour les étrangers. (Photo : Marizilda Cruppe pour le New York Times)
 
José Minaya, responsable à TIAA-CREF des holdings agricoles du groupe, défend ces investissements, qui sont, selon lui, un moyen d’acquérir une « ressource limitée », au moment  où la demande alimentaire mondiale est en augmentation.  
 
« Le Brésil nous offre une diversification en matière de récolte et de climat, » a expliqué M. Minaya dans une vidéo sur les achats de terres agricoles dans le plus grand pays d’Amérique latine.
 
En raison des restrictions de 2010 sur l’investissement étranger, TIAA-CREF et ses partenaires brésiliens on créé un partenariat financier pour pouvoir acheter des terres agricoles.  Le groupe américain détient 49 pour cent de la société, et Cosan 51 pour cent d’après les procédures réglementaires brésiliennes de dépôt de documents. 
 
Sur le papier, la nouvelle joint-venture semble être une société distincte, mais en pratique elle semble difficile à différencier de la précédente : toutes deux partagent une grande partie des mêmes employés et des mêmes responsables, qui travaillent dans les bureaux de l’Avenue Juscelino Kubitschek ici à São Paulo, selon des personnes bien informées. 
 
De plus, le financement dédié aux acquisitions de terres agricoles provient principalement des filiales de TIAA-CREF sous forme de prêt convertible en actions, si l’on en croit les procédures réglementaires de dépôt de documents. Les chercheurs de Grain soutiennent que cette structure d’entreprise permet à TIAA-CREF de dissimuler le contrôle qu’il exerce sur les exploitations agricoles acquises. 
 
« Ils peuvent bien dire ce qu’ils veulent à propos de contrôle, mais le problème est que “ces structures” n’ont été mises en place que pour faire transiter les fonds de TIAA-CREF pour acquérir des terres brésiliennes, » déplore Devlin Kuyek, chercheur à Grain.
 
Dans sa déclaration, Cosan conteste cette façon de voir. « Dans toutes ses acquisitions, affirme l’entreprise, le partenariat respecte strictement la législation en vigueur. » 
 
Les activistes n’accusent pas TIAA-CREF et Cosan  de faire eux-mêmes des coupes rases dans les savanes arborées. Mais ils disent que les entreprises ont acheté des terres qui avaient déjà été défrichées et obtenues par des spéculateurs qui auraient utilisé des méthodes sans scrupules. 
 
Le rapport de Grain dévoile comment TIAA-CREF et Cosan semblent avoir acquis plusieurs fermes contrôlées par Euclides de Carli, un obscur homme d’affaires décrit par des législateurs, des chercheurs brésiliens et des paysans expulsés comme l’un des “grileiros,” ou accapareurs de terres, les plus puissants des États du Maranhão et du Piauí.
 
Grileiros, un terme qu’on peut traduire grosso modo par “criquetteurs,”[du mot portugais “grilo”ou criquet] sont connus pour leur dextérité bureaucratique,  leur façon de fabriquer de faux titres fonciers en les plaçant dans des boîtes remplies d’insectes pour leur donner un aspect ancien. Certains grileiros utilisent diverses méthodes pour expulser les gens de leurs terres, notamment l’intimidation des activistes pour les droits fonciers, et vont même jusqu’à tuer des paysans pauvres.  
 
Dans le cas de M. de Carli, des chercheurs brésiliens ont décrit comment il a chassé de leur ferme des dizaines de familles, en détruisant leurs récoltes et en brûlant par exemple la maison d’un des chefs communautaires. Un législateur bien connu de l’État du Maranhão a également accusé M. de Carli d’avoir organisé l’assassinat d’un travailleur rural suite à un conflit foncier. 
 
M. de Carli, qui a fait l’objet d’enquêtes officielles sur ses achats de terres, n’a pas répondu aux demandes de commentaire. Dans une déclaration, Cosan a reconnu que sa joint-venture avec TIAA-CREF avait acheté des terres agricoles contrôlées par M. de Carli, mais a insisté pour rappeler qu’une enquête exhaustive aux niveaux fédéral, national et municipal, n’avait  trouvé « aucune affaire criminelle impliquant M. Euclides de Carli ». 
 
« L’enquête qui est menée, a indiqué Cosan, doit tenir compte des documents officiels et des informations qui prouvent la sécurité de l’acquisition, » a expliqué Cosan.
 
Mais les procureurs qui connaissent bien M. de Carli ont tout de même exprimé leur surprise de voir des investisseurs importants poursuivre ce genre de transactions, quand une simple recherche sur Internet révèle une longue liste d’accusations d’accaparement illégal des terres contre M. de Carli.
 
Pour Lindonjonson Gonçalves de Sousa, l’un des procureurs qui a enquêté sur les transactions foncières de M. de Carli, « Euclides de Carli est l’un des plus grands grileiros de la frontière  agricole brésilienne. Ce n’est un secret pour personne qu’il figure très fréquemment dans les conflits fonciers de la région. » 
Original source: New York Times
TWITTER
FACEBOOK
TWITTER
FACEBOOK

Post a comment

Name

Email address (optional - if you want a reply)

Comment