Madagascar : La résistance de la population aux accaparements de terres par les entreprises

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farmlandgrab.org | 6 avril 2011


« Au lieu de brader nos terres à des entreprises étrangères, le gouvernement  de Madagascar devrait travailler pour améliorer l’agriculture locale et aider les agriculteurs Malgaches à développer une agriculture locale durable » dit Mamy Rakotondrainibe du Collectif pour la Défense des Terres Malgaches

De Stefan Christoff

(Traduit de l'anglais par Annie Schmied)


A Madagascar, les combats partis de la base contre l’accaparement de terres au profit de sociétés  représentent un point politique de focalisation dans l’attention croissante portée à ce phénomène, présent au niveau mondial dans l’ensemble des pays du sud et décrit par le rapporteur spécial des Nations Unies comme « ayant un impact négatif sur le droit à la nourriture et les droits de l’homme de façon plus générale ». Les accaparements de terres de vastes surfaces par des sociétés affectent toute l’Afrique et Madagascar illustre à la fois l’avidité des entreprises étrangères pour les terres africaines et malgaches et la capacité des communautés à résister à une telle mainmise.


Mamy Rakotondrainibe joue un rôle clé dans le Collectif pour la défense des terres malgaches. Elle explique ici le combat mené contre l’appropriation des terres à Madagascar, avec des informations plus spécifiques sur le déroulement du combat pour obtenir l’annulation d’un contrat impliquant  la société Coréenne Daewoo Logistics et  1.3 million d’hectares de terres malgaches. Mamy a été interviewée pour le site « farmlandgrab.org » par l’écrivain et acteur politique Montréalais Stefan Christoff au Forum Social Mondial de Dakar, au Sénégal en Février 2011.

Ecouter ou télécharger:  

http://montreal.mediacoop.ca/sites/mediacoop.ca/files2/mc/audio/
  


Stefan Christoff : Vous participez aujourd’hui au Forum Social de Dakar au Sénégal, pour  faire connaître les résistances de la base à Madagascar contre l’appropriation de terres par des sociétés étrangères. Pourriez-vous nous parler de votre travail dans l’organisation de ces luttes.

Mamy Rakotondrainibe: Merci pour cette opportunité de présenter le Collectif pour la Défense des Terres Malgaches et nos activités pour défendre les terres de Madagascar. En 2009 nous avons lancé ce Collectif après avoir appris que Daewoo, une grande entreprise Coréenne était impliquée dans un processus d’accaparement de terres à grande échelle à Madagascar. Ce projet était clairement inacceptable et nous avons décidé de le combattre.

 

Un représentant de l’entreprise Daewoo a annoncé qu’ils avaient signé un contrat concernant 1.3 million d’hectares de terres avec le gouvernement de Madagascar pour un bail de 99 années sans aucune sorte de compensation financière pour le peuple Malgache. Ce territoire de 1.3 millions d’hectares devait être utilisé essentiellement pour la culture du mais et d’huile de palme pour les marchés de bio-carburant, toute la production devant être envoyée vers la Corée du Sud, vers des destinations internationales, sans rester à Madagascar.

En fait, cela impliquait une surface si grande pour Madagascar que nous ne pouvions rester silencieux. Des manifestations importantes ont eu lieu à Madagascar contre ce contrat et finalement le contrat avec Daewoo a été mis en suspens face à la colère publique et nous attendons une confirmation écrite de l’acte d’annulation venant du gouvernement. Il est possible que Daewoo travaille actuellement en utilisant un prête-nom sous couvert d’une compagnie Malgache.

De plus le gouvernement Sud-Coréen  finance actuellement de nombreuses activités culturelles non seulement à Madagascar mais aussi dans la diaspora en France, ce qui pourrait contribuer à faciliter des négociations ultérieures pour l’appropriation de terres par une société Coréenne. En résumé, l’intensité de l’opposition à ce contrat et les manifestations associées ont permis de suspendre ce contrat mais nous nous battons pour la confirmation de ce fait.

Christoff : Est-ce que vous pouvez nous donner un aperçu de la situation générale concernant l’accaparement de terres par les sociétés à Madagascar ? Vous avez insisté sur le contrat avec l’entreprise Daewoo qui a déclenché la mobilisation -- 1.3 millions d’hectares du sol malgache sur le point d’être donnés en bail à une compagnie étrangère. Au-delà du cas Daewoo, pouvez-vous nous parler de l’accaparement des terres en relation avec la détermination de la population à Madagascar ?

Rakotondrainibe: En ce qui concerne le régime foncier à Madagascar, nous avions des lois au niveau national qui interdisaient aux sociétés ou personnes étrangères au pays d'achater des terres. Cependant, en 2003, la loi a été changée et maintenant des compagnies étrangères peuvent acheter les terres de notre pays en association avec une compagnie locale. En fait ce changement de la législation a été effectué sous la pression de la Banque Mondiale et du FMI au nom des politiques de développement économique.

Seule une petite partie de la population dispose de titres de propriété officiels parce que traditionnellement les gens n’avaient pas de titre de propriété officiel et l’obtention de cette documentation implique une longue procédure bureaucratique que la plupart des gens ne maîtrisent pas. De plus, le prix à payer pour obtenir les titres de propriétés officiels est réellement trop élevé, des centaines de dollars, ce qui représente une somme énorme à Madagascar.  Cela rend l’obtention de titres de propriété officiels inaccessible à la majorité de la population. Par ailleurs, légalement, la plus grande partie des terres appartient à l’Etat selon des lois écrites après la colonisation, alors que ces terres appartenaient à la collectivité, de sorte que maintenant le gouvernement contracte sur les terres sans le consentement des populations qui y résident.


Ainsi, ces dernières années la plupart des négociations concernant l’appropriation des terres ont été menées dans le secret. La population de Madagascar ne sait généralement rien des accords qui sont passés et la plupart des informations vient des nouvelles publiées par des journaux étrangers. A l’heure actuelle, il est impossible de connaître la proportion du sol malgache qui a été vendue ou donnée en bail.


L’aspect majeur du contexte dans ce processus d’accaparement des terres à Madagascar est la pauvreté de la population. De nombreuses personnes vivent dans des villages et à la campagne, luttent pour survivre, produisant tout juste le minimum vital pour se nourrir. Donc quand une compagnie ou une personne propose d’investir sur des terres agricoles, parce qu’ils sont dans une situation de grande difficulté économique, les gens signent quelquefois. Souvent aussi les gens qui vivent sur des terres depuis des générations ne sont même pas conscients ou informés que leurs terres sont sur le point d’être mises sous contrat par l’Etat.

Christoff: Pouvez-vous nous parler des caractéristiques de la propriété foncière à Madagascar, sachant qu'une partie considérable de la population maintient une relation traditionnelle à la terre, en tant que paysans, vivant de l’agriculture à Madagascar depuis des générations, des gens qui tout en n’étant peut-être pas officiellement propriétaires de leur terre sont liés à elle comme une part importante de la survie de leur histoire et de leur communauté. On peut se demander quelles sont les conséquences sur la population et les communautés locales de ces accaparements de terres en cours à Madagascar, avec d’énormes surfaces du territoire national vendues au rabais à des sociétés.

Rakotondrainibe: A Madagascar, la terre est considérée comme sacrée et la population est vraiment attachée à la terre.


Le problème aujourd’hui vient du fait que, comme il est difficile aux gens d’obtenir les documents sur la propriété foncière, très peu de personnes sont en mesure de faire valoir légalement leur propriété ancestrale. De plus, la propriété terrienne à Madagascar est gérée par une législation dérivée du système colonial, de telle sorte que de vastes territoires encore appelées ‘concessions coloniales’ sont propriétés de l’Etat. Ce qui fait que des personnes qui ont vécu pendant des générations sur leurs terrains, ne peuvent obtenir de titres officiels de propriété parce que leur terre est considérée comme ‘propriété de l’Etat’.

En 2005, une réforme foncière a été mise en place, réduisant le coût de l’obtention de documents officiels de propriété foncière et permettant aux autorités locales de délivrer des certificats fonciers. C’est une évolution positive et un certain nombre de personnes ont obtenu leur certificat mais l’étendue des terres concernée par ce changement reste limitée car cette nouvelle législation ne s’applique pas à la plus grande partie des propriétés de l’Etat qui étaient à l’origine des terres collectives.


Donc la situation est telle qu’il y a un grand nombre de conflits fonciers à Madagascar, souvent entre des personnes des zones rurales et des compagnies multinationales.

Christoff: Pouvez vous nous dire ce que représente cet accaparement du sol par les sociétés sur le plan économique pour la population Malgache, en relation avec leur indépendance économique et l’autogestion des communautés à travers le pays.

Rakotondrainibe: Chaque fois qu’une compagnie étrangère arrive pour prendre possession de terres, la réaction des communautés locales est toujours d’essayer de protéger leur territoire, mais le rapport de forces n’est pas égal dans cette bataille et nous savons que des luttes de résistance locale contre l’accaparement des terres malgaches ont lieu à travers tout le pays. Les gens ont aussi peur parfois de s’exprimer car il s’agit de populations des zones rurales en opposition au gouvernement et aux compagnies étrangères qui emploient souvent la force.

Dans le cas de la société Sud Coréenne Daewoo, de nombreuses personnes à Madagascar sont restées muettes au début du conflit parce que quelques années auparavant, quand la population avait manifesté dans un conflit entre des paysans et une riche famille Malgache, le gouvernement avait envoyé l’armée. Aussitôt que l’existence du contrat avec Daewoo a été connue, un chef coutumier de l’une des régions impliquées dans l’Est du pays a organisé une conférence de presse sur ce sujet. Comme seulement un petit nombre de journaux avait publié l’interview, ses amis ont distribué des copies de l’article mais ils ont du stopper rapidement leur distribution suite aux  menaces des autorités locales. Le contrat foncier avec l’entreprise Daewoo a représenté un des points essentiels dans les manifestations de 2009 contre le gouvernement de Marc Ravalomanana maintenant exilé en Afrique du Sud. Et sous la nouvelle équipe d’Andry Rajoelina mise en place, les négociations sur les terres semblent intervenir plutôt au niveau régional et local mais la transparence demeure un gros problème.

Christoff: Il semble donc que les communautés s’opposent de façon active à l’accaparement des terres mais qu’elles doivent affronter la répression. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Rakotondrainibe: Oui les gens luttent mais ils ont souvent peur de protester en public, de sorte que l’information sur l’accaparement des terres circule lentement de bouche à oreille dans les zones rurales.


Les populations Malgaches sont en fait peu informées de ce qui se passe au delà de leur voisinage immédiat, des militants ont fait circuler les informations à travers le pays et les autorités locales ont essayé d’empêcher la distribution des copies d’articles expliquant entre autres l’affaire Daewoo, en fait les militants qui ont distribué ces articles ont été menacés d’arrestation.


C’est pourquoi, les militants se sont organisés pour mener le combat de l’étranger, ils ont contacté des militants en Europe pour s’engager sur ce problème d’accaparement de terres. Le Collectif pour la Défense des Terres Malgaches a donc été mis en place dans ce but parce que la population à Madagascar est en butte à des répressions quand elle se mobilise contre les accaparements de terres.


A la base, les autorités et les grandes compagnies affirment qu’une grande partie des terrains est inoccupée à Madagascar, alors qu’en réalité beaucoup de gens utilisent ces terrains de façon traditionnelle, en y trouvant une modeste subsistance. Les paysans pauvres représentent une large proportion de la population à Madagascar et ce sont eux qui sont en train de perdre leurs terres. L’accaparement foncier par les sociétés menace cette catégorie sociale de perdre leurs terres, leurs moyens de subsistance et leur capacité à survivre; la signature des contrats les laissera sans rien.

Christoff: Certains disent que cette évolution représente un facteur positif dans le développement économique de Madagascar étant donné la pauvreté  du pays. Que répondez-vous à cet argument ?

Rakotondrainibe: C’est ce que prétendent quelques riches Malgaches et quelques fermiers, mais c’est parce qu’ils raisonnent en terme d’investissement immédiat et ne se préoccupent pas des conséquences à long ou moyen terme. C’est pourquoi nous faisons le maximum pour expliquer les conséquences de ces accaparements de terres.


A mon avis, au lieu de brader nos terres à des entreprises étrangères, le gouvernement  de Madagascar devrait travailler à l’amélioration de l’agriculture locale et aider les agriculteurs Malgaches à développer une agriculture locale durable.

Christoff: Nous sommes actuellement à Dakar au Sénégal, au Forum Social Mondial (FSM). Vous êtes venue ici pour faire connaître votre lutte contre l’accaparement de terres à Madagascar. Dans le Forum, de nombreuses personnes parlent de ce problème d’accaparement dans différents pays à travers le monde. Pourriez-vous dire de quelle façon l’accaparement foncier Malgache illustre une tendance plus générale dans tout le sud à l’échelle mondiale. En quoi est-ce important que les gens intègrent le combat du peuple Malgache en relation avec les combats similaires qui ont lieu à l’échelle mondiale.

Rakotondrainibe: A Dakar nous avons pu faire connaître à de nombreuses personnes notre combat contre l’accaparement de terres à Madagascar. En fait, un document de la Banque Mondiale signale Madagascar comme le second pays d’Afrique qui va être le plus affecté par ce problème, il est donc important que les gens connaissent notre expérience.


A Dakar, nous avons contacté de nombreuses organisations de paysans venant de l’Afrique entière qui sont en train de combattre et de s’organiser contre l’accaparement de terres, en étant pleinement conscientes de ses conséquences néfastes. Il est donc critique pour nous de construire des liens.


Ainsi sur la base de notre participation au Forum Social Mondial en tant que Malgaches, nous allons faire le maximum pour informer les gens à Madagascar en particulier ceux qui sont directement concernés du fait que ce processus d’accaparement est maintenant un problème mondial qui affecte de nombreux pays dans le monde. Dans notre combat, la solidarité est importante et le fait de savoir que dans d’autres pays, des gens s’organisent et luttent contre l’accaparement des terres renforcera la détermination du peuple Malgache.

Mamy Rakotondrainibe vient de Madagascar, travaille dans la recherche et milite au sein du Collectif pour la Défense des Terres Malgaches. http://terresmalgaches.info/



Stefan Christoff est écrivain & musicien, militant communautaire à Montréal.  Il a contribué à cette interview enregistrée à Dakar au Sénégal pour‘farmlandgrab.org’. Stefan est présent sur http://www.twitter.com/spirodon/

Original source: Farmlandgrab.org
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