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Afrique, la ruée vers les terres : une bombe à retardement

Faliry Boly, Secrétaire général du Sexagon dans les rizières de l'Office du Niger (Photo: L.Lewalle)

La Nouvelle Tribune | 9 novembre 2010

Écrit par Fernand Nouwligbèto

L’acquisition à grande échelle de terres arables au détriment des petits producteurs est une menace pour l’agriculture africaine. C’est l’un des constats faits par les participants au séminaire sur le climat, l’acquisition des terres et la sécurité alimentaire organisé du 1er au 2 novembre 2010 au Burkina-Faso par le Centre Technique de Coopération Agricole et Rurale (CTA).

Le Malien Faliry Boly, secrétaire général du Syndicat des exploitants agricoles de l'Office du Niger, ne cache pas son inquiétude. A l’en croire, l’achat à grande échelle des terres des paysans a pris dans son pays des proportions alarmantes. « L’Office du Niger (un service public chargé de la gérance des terres, Ndlr) a accordé au début de l’année 2000 un millier d’hectares de terre aux Chinois, rapporte-t-il. Les Libyens en ont pour leur part reçu 100 000 et des nationaux, dont certains sont des intermédiaires de sociétés étrangères, en ont acquis plus de 180 000 hectares ». Le problème sévit aussi au Bénin où les petits producteurs cèdent leurs terres à des sociétés privées dont plusieurs sont indo-pakistanaises. En 2008 à Madagascar, en violation de la législation foncière, la multinationale sud-coréenne Daewoo se préparait à signer avec le gouvernement un contrat historique d’acquisition de 1,3 million d’hectares de terres, soit environ la moitié de la superficie de la Belgique, destinées à la production de maïs et de noix de palme. « Ce contrat était un bail emphytéotique de 99 ans renouvelable, dénonce Mamy Rakotondrainibe, présidente du Collectif pour la défense des terres malgaches. Il était prévu que la production  agricole sur ces terres devait être exportée en Corée du Sud, le seul véritable avantage pour les Malgaches étant la construction de quelques infrastructures ! ».

Des cas similaires sont bien nombreux sur le continent africain, à en croire la centaine de participants au séminaire sur le climat, l’acquisition des terres et la sécurité alimentaire organisé du 1er au 2 novembre 2010 à Ouagadougou (Burkina-Faso) par le Centre Technique de Coopération Agricole et Rurale (CTA). Selon l’association Les Amis de la Terre, auteur en août dernier d’un rapport intitulé Afrique, terre(s) de toutes les convoitises, plus de 5 millions d’hectares de terres ont été achetés en Afrique pour la production de biocarburants.

Des Etats africains fragiles

Selon Madiodio Niasse, directeur de la Coalition foncière internationale (ILC), il faut remonter à la crise pétrolière des années 70 pour expliquer la ruée vers les terres arables d’Afrique.  En provoquant une augmentation de la demande mondiale en énergie, cette crise a poussé des Etats, le Brésil et les Etats-Unis en tête, à se lancer dans la production de sources alternatives telles que les biocarburants. Or, pour réaliser des économies d’échelle, il faut produire les plantes, qui sont les matières premières des biocarburants, sur de vastes étendues de terre arables, disponibles en Afrique, un continent qui s’étend sur plus de 30 millions de km2 --soit plus de trois fois la superficie de l’Europe-- dont près de 875 millions d’hectares selon l’ONU sont cultivables. L’acquisition de ces dernières est d’autant plus facile que, en Afrique, « l’Etat-nation a commencé à décliner, à perdre sa force de frappe au profit des privés », observe Madiodio Niasse. Les Programmes d’Ajustement Structurel (PAS), initiés dans les années 90 dans des pays africains, ont fragilisé davantage les Etats obligés de s’aligner sur le modèle de l’économie libérale en prenant des mesures incitatives (fiscales, financières, foncières…) en faveur des investisseurs privés. L’inflation des prix des produits agricoles, ces trois dernières années, n’a fait qu’aiguiser l’appétit des multinationales saoudiennes, sud-coréennes, chinoises, européennes et américaines…, soucieuses de réaliser de gros profits en exploitant les terres arables d’Afrique.

En outre, « avec les crises alimentaires et financières de 2007-2008, les bailleurs de fonds se sont rendus compte que l’agriculture est un secteur vital qui mérite une attention toute particulière », ajoute le Nigérien Djibo Bagna, président du Conseil d’administration du Réseau des Organisations Paysannes et des Producteurs de l’Afrique de l’Ouest (Roppa). « Alors, renchérit-il, depuis que les bailleurs ont annoncé leur retour dans le secteur pour l’appuyer, des privés se précipitent pour acheter les terres dans l’espoir de capter les financements promis».

Crises sociales en vue

Du coup, les paysans, confrontés aux problèmes de survie quotidienne, bradent leur patrimoine. Il s’ensuit de nombreuses expulsions de populations. « Si le paysan perd la terre, son premier outil de travail, que deviendra-t-il ? interroge, dubitatif, Djibo Bagna. L’exode rural va s’intensifier avec des risques élevés de chômage, de délinquance juvénile et d’émeutes plus grandes que celles ayant eu cours en 2008 dans certaines capitales africaines». Menacée, l’agriculture domestique garantira de moins en moins la sécurité alimentaire de la famille. « Aujourd’hui, les terres les plus fertiles à Madagascar appartiennent aux étrangers », soutient Mamy Rakotondrainibe.

Pour elle, la société civile a un rôle capital à jouer. A Madagascar, la campagne de communication mise en œuvre par son association a contribué à l’arrêt du processus de signature du contrat avec la société Daewoo. Tout en reconnaissant l’importance des investissements privés, le Roppa souligne la nécessité pour les Etats de protéger les patrimoines fonciers par la définition et le respect strict des règles de leur acquisition. Le Réseau souhaite aussi un appui plus fort des pouvoirs publics aux petits producteurs par l’octroi de crédits à des taux d’intérêt bonifiés, l’amélioration des conditions d’accès au foncier, à l’eau et au marché. « En Afrique, lâche Faliry Boly, nous avons besoin moins des financements extérieurs que d’un minimum d’organisation ! ».

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