Kilalo Presse | 3 juin 2026
RDC : Quand Monique Gieskes et Judith Suminwa se disputent 100.000 hectares d’huile de palme, la marmite congolaise commence à chauffer
La Rédaction
Il y a des scandales qui éclatent dans le vacarme. Et puis il y a ceux qui avancent à pas feutrés, derrière des signatures administratives, des assemblées générales discrètes et des documents techniques presque illisibles pour le citoyen ordinaire. L’affaire des Plantations et Huileries du Congo (PHC) appartient désormais à cette seconde catégorie : celle des dossiers où le droit des sociétés croise les profondeurs troubles du pouvoir, du foncier et de la souveraineté économique.
Au cœur de la tempête : une question simple mais vertigineuse. Comment l’État congolais, détenteur reconnu de près de 24 % des parts de PHC depuis des décennies, a-t-il pu être soudainement considéré comme un actionnaire “juridiquement inexistant” ?

Mais ce qui aurait pu ressembler à un banal conflit d’actionnaires prend une dimension explosive à mesure que les documents émergent. Car les propres statuts notariés de PHC semblent contredire frontalement la ligne défendue aujourd’hui par sa direction.
Les statuts coordonnés de la société, établis devant notaire en août 2020 puis repris dans les documents actualisés de 2025, indiquent noir sur blanc que les 280.000 actions composant le capital social sont “entièrement libérées”. Plus encore, ces mêmes actes reconnaissent explicitement la RDC comme détentrice de 66.733 actions, représentant environ 23,83 % du capital social, avec un apport évalué à plus de 1,5 milliard de francs congolais.
Dès lors, une interrogation surgit avec violence : comment une société peut-elle aujourd’hui nier des actes authentiques qu’elle a elle-même produits, validés et utilisés devant les juridictions commerciales ?
Dans les milieux juridiques de Kinshasa, certains parlent déjà d’un précédent dangereux. D’autres évoquent une dérive qui pourrait ébranler la crédibilité même du droit des affaires en RDC. Car derrière la bataille des chiffres se cache une accusation autrement plus grave : celle d’une possible éviction méthodique de l’État congolais de l’une des plus vastes concessions agro-industrielles du pays. PHC n’est pas une entreprise ordinaire. Son histoire épouse les cicatrices du Congo lui-même.
Née en 1911 sous le nom des Plantations Lever au Congo, l’entreprise fut longtemps un bras économique du géant anglo-néerlandais Unilever. Puis vint la zaïrianisation des années Mobutu. L’État récupéra alors une partie des actifs stratégiques, notamment les immenses concessions héritées des anciennes Huileries du Congo Belge.
Ces terres ne représentent pas quelques plantations isolées. Elles couvrent plus de 100.000 hectares répartis entre Lokutu, Boteka et Yaligimba. Un territoire gigantesque, plus vaste que plusieurs micro-États réunis.
C’est précisément cet apport foncier historique qui alimente aujourd’hui la colère de plusieurs observateurs. Pour eux, les 23,83 % détenus par l’État seraient déjà dérisoires au regard des terres cédées à l’entreprise depuis l’époque postcoloniale.
Et pourtant, selon plusieurs correspondances administratives désormais au centre du scandale, ces parts auraient été abandonnées à travers une mécanique opaque mêlant procurations contestées, assemblées générales controversées et décisions prises dans une période de transition gouvernementale. L’un des épisodes les plus troublants remonte au mois d’août 2025.
Quatre jours seulement après avoir quitté le ministère du Portefeuille, Jean-Lucien Bussa aurait signé une procuration spéciale autorisant un représentant à participer à une assemblée générale extraordinaire de PHC portant précisément sur le désengagement de l’État congolais. Or, selon l’ordonnance régissant les périodes de transition gouvernementale, tout acte de disposition de cette nature était interdit.
Cette procuration est aujourd’hui au centre des soupçons.
Le député Antoine Bushabu Bope, qui a adressé une question orale avec débat au ministre de la Justice, parle implicitement d’un possible acte irrégulier ayant servi de fondement à l’effacement de la RDC de l’actionnariat.
Pendant ce temps, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka semble elle-même avoir découvert l’affaire avec stupéfaction.
Dans une correspondance adressée au ministre de la Justice en avril 2026, elle demande des mesures conservatoires urgentes : gel des actions litigieuses, audit judiciaire et financier, identification des responsabilités et éventuelles poursuites.
Une réaction qui soulève un malaise institutionnel profond.
Car si le gouvernement ordonne aujourd’hui des enquêtes pour comprendre ce qui s’est passé, comment expliquer que PHC affirme déjà que “la messe est dite” et que l’État congolais appartient désormais “au passé” de l’entreprise ?
Plus inquiétant encore : plusieurs spécialistes du droit OHADA estiment qu’une société commerciale ne peut pas, de sa propre initiative, rayer un actionnaire sans procédure judiciaire stricte.
Même en cas de défaut de paiement, des mécanismes précis existent : mises en demeure, délais légaux, procédures de vente forcée. Rien, dans les textes, n’autorise une entreprise à se substituer au juge.
C’est pourquoi certains juristes voient dans la communication actuelle de PHC un aveu involontaire extrêmement dangereux : celui d’une forme de “justice privée” exercée au-dessus des institutions publiques.
Pendant ce temps, les procédures judiciaires s’enlisent.
Au Tribunal de commerce de Kinshasa/Gombe, des affaires en référé censées être traitées dans l’urgence restent sans décision claire malgré la gravité des enjeux. Cette lenteur intrigue, alimente les soupçons et nourrit une question devenue obsédante dans les cercles politiques : qui gagne du temps, et pour protéger quoi ?
Autour du dossier gravitent également des accusations de fraude transfrontalière, de conflits d’intérêts et de gouvernance opaque visant certains dirigeants liés à Kuramo Capital Management, actionnaire majoritaire de PHC.

Car pendant que les actionnaires se livrent une guerre financière et judiciaire, les populations locales, elles, continuent d’habiter les marges du système : routes dégradées, pauvreté chronique, conflits fonciers, dépendance économique historique aux plantations.
Au fond, l’affaire PHC dépasse désormais le simple cadre d’un litige commercial.
Elle pose une question politique brutale : un État peut-il perdre discrètement ses parts dans une entreprise stratégique sans débat public, sans décret clair, sans transparence et sans qu’aucune institution ne semble capable d’arrêter la machine ?
Et si cela est possible dans un dossier impliquant plus de 100.000 hectares de terres, combien d’autres patrimoines stratégiques échappent déjà silencieusement au contrôle public ?
Dans les couloirs du pouvoir à Kinshasa, certains parlent d’un simple conflit juridique. D’autres y voient déjà le symptôme d’une faillite plus profonde : celle d’un État parfois incapable de défendre ses propres actifs face à des intérêts privés infiniment mieux organisés.
Une chose est certaine : derrière les communiqués pour calmer les bailleurs de fonds, les procès et les batailles de procédures, l’affaire PHC commence à ressembler à quelque chose de plus inquiétant qu’un scandale économique. Elle ressemble à une disparition.
Par kilalopress




