Au Cambodge, l’insoluble problème de l’accaparement des terres

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Tip Teum pose devant l’usine de transformation de sucre de l’entreprise chinoise Rui Feng, à l’arrêt depuis 2019. L’agricultrice de 68 ans a été expulsée de ses rizières après les terres ont été cédées en 2011 par le gouvernement cambodgien à cinq entreprises agricoles, la privant de fait de ses moyens de subsistance. Même si le projet a périclité, des centaines d’agriculteurs restent interdits d’exploiter leurs anciennes terres. Photo : François Camps
Equal Times | 11 décembre 2023

Au Cambodge, l'insoluble problème de l'accaparement des terres    

Par François Camps

Au milieu de la plaine, la carcasse de l’usine de transformation de sucre rouille sous la fine pluie de la fin de la mousson. « Avant, les camions rentraient et sortaient sans relâche. Mais depuis 2019, tout s’est arrêté », dit Tip Teum, une agricultrice de 68 ans, issue de l’ethnie Kuy. Au bout de la route en terre battue, les herbes folles poussant autour de la station-essence désaffectée lui donnent raison : il y a bien longtemps qu’aucun véhicule ne s’est arrêté ici pour faire le plein. « Puisque plus rien ne fonctionne, on peut à nouveau cultiver quelques terres dans les environs, mais rien ne sera plus jamais comme avant », déplore-t-elle.

La concession économique de 42.000 hectares a été accordée en 2011, et pour une durée de 70 ans, à cinq entreprises chinoises appartenant toutes au même conglomérat, le Hengfu Group Sugar Industry. L’objectif annoncé était ambitieux : faire pousser et transformer quelque deux millions de tonnes de canne à sucre par an. Douze ans plus tard, les souvenirs malheureux de ces évictions sont plus amers que jamais pour les habitants de Preah Vihear : pas rentable et mal financé, le projet agricole a périclité.

Au cœur de la province septentrionale de Preah Vihear, à 150 kilomètres des temples d’Angkor, la question de l’exploitation de la terre fait l’objet d’une lutte acharnée et inégale depuis près de 15 ans entre les communautés locales et plusieurs grands groupes agricoles.

Seulement, ces terres étaient cultivées depuis des siècles par les communautés Kuy, qui y pratiquaient une agriculture traditionnelle en jachère et prélevaient des champignons, des fleurs et de la résine naturelle dans les forêts tropicales des environs. Mais après l’octroi de la concession, la zone a été massivement déboisée pour permettre la culture intensive de la canne à sucre. Plus de 400 familles ont été expulsées de leurs terres sans aucun dédommagement par les sociétés concessionnaires, et ont été privées, de fait, de leurs moyens de subsistance.

« Nous avons protesté bien sûr, d’autant que nous avions des titres de propriété sur ces terres. Nous campions dans nos champs pour qu’ils ne soient pas détruits la nuit », affirme Tip Teum.

« Nous sommes aussi allés à Phnom Penh à plusieurs reprises et avons multiplié les rendez-vous avec le ministère de l’aménagement du territoire, le ministère de l’Agriculture, le cabinet du Premier ministre, l’ambassade de Chine, et de multiples ONG. Mais ça n’a rien changé, nous avons été expulsés sans autre forme de justice. »

Même si plus aucune tige de canne à sucre ne pousse sur la vaste concession, les entreprises chinoises gardent le contrôle des terres jusqu’à la fin du contrat, en 2081, et empêchent les agriculteurs de reprendre possession de leurs terres ancestrales, malgré les difficultés économiques qu’ils rencontrent.

« La vente de mes récoltes et la collecte des produits de la forêt me rapportaient entre 300 et 400 dollars US par mois avant la concession », explique Tip Teum, qui ne peut plus exploiter que deux hectares de riz à côté de sa maison en bois, en dehors des limites de la concession. « Désormais, je gagne tout juste 1.000 dollars US par an, ce n’est pas assez pour vivre, » soupire-t-elle.

Comme les autres fermiers de la commune, la concession l’a poussée vers l’économie de marché. « J’ai dû m’endetter auprès d’un institut de microfinance pour acheter des intrants agricoles et un tracteur. Avant, on utilisait des vaches pour le labour. Mais sans nos terres, on n’a plus assez de place pour les faire paître, donc il a fallu passer à des moyens mécanisés. »

Douze pour cent du territoire cédés en concessions

Au Cambodge, le foncier est au cœur des questions de développement depuis la fin des années 1990. À mesure que le pays a retrouvé le chemin de la paix et de la croissance économique après plus de 20 ans de guerre civile, les cas d’accaparement des terres se sont multipliés sur l’ensemble du territoire.

Selon la ligue cambodgienne pour la promotion et la défense des droits humains (Licadho), une ONG locale, 170.842 foyers ont été affectés par des conflits fonciers impliquant l’État entre 2000 et 2023. Soit un total de plus de 734.000 personnes selon le dernier recensement disponible, qui établit à 4,3 le nombre moyen d’habitants par foyer. En 2015, l’organisation internationale Global Diligence estimait même à 830.000 le nombre de personnes victimes de ces litiges. Un « mensonge » à en croire les autorités : cette même année, le porte-parole du Conseil des ministres d’alors, Phay Siphan, rapportait que le gouvernement cambodgien n’avait reçu que 500 plaintes pour des conflits terriens.

Le problème trouve son origine dans l’avènement des Khmers rouges, en 1975. Après l’arrivée des frères maoïstes de Pol Pot au pouvoir, la notion de propriété privée a été abolie, les titres de propriété existants, détruits, et les terres, collectivisées. En 1979, à la chute du régime sanguinaire – qui s’est rendu coupable de la mort de plus 1,5 million de personnes – des millions de Cambodgiens, harassés par les camps de travail dans les rizières et la famine, se sont installés de manière chaotique là où ils le jugeaient bon, sans titre de propriété.

Dans un effort de normalisation, le gouvernement s’est doté en 2001 d’une loi sur le foncier, stipulant notamment que « toute personne qui, pendant au moins cinq ans avant la promulgation de la présente loi, a joui de la possession paisible et incontestée d’un bien immobilier dont la propriété privée est licite, a le droit de demander un titre de propriété définitif ».

Mais les titres délivrés n’étaient souvent reconnus qu’au niveau local. Et la corruption galopante du gouvernement a ouvert la voie à des expropriations massives lorsque ce dernier a voulu moderniser sa production agricole, dans la deuxième moitié des années 2000.

À cette époque, d’immenses concessions économiques ont été octroyées à des entreprises privées, cambodgiennes ou étrangères, pour y conduire toute sorte de projets agricoles et industriels.

À leur apogée en 2012, elles couvraient plus de deux millions d’hectares selon l’ONG Licadho, soit 12 % du territoire. Cette année-là, un moratoire a été adopté par le gouvernement, gelant théoriquement l’octroi de nouvelles concessions.

À Preah Vihear, la mainmise des industriels sur les terrains agricoles va même plus loin. Malgré l’échec des plantations de canne à sucre, symbolisé par la fermeture de l’usine de transformation, la terre reste la propriété des cinq entreprises à qui la concession a été octroyée. Pour exploiter les parcelles laissées à l’abandon, les communautés locales doivent désormais louer leurs anciennes terres, qu’ils cultivaient autrefois gratuitement.

« La première année, je n’ai pas voulu payer. Mais des personnes se présentant comme des salariés de l’entreprise ont menacé de détruire mes récoltes », explique Sat Khuom, un agriculteur de la commune de Chouk Chey, en plein cœur de la concession. « Alors je n’ai pas eu le choix, j’ai dû louer ma propre terre. »

À hauteur de 105 dollars US par hectare et par saison, le loyer permettait à Khuom de dégager un maigre bénéfice de 300 dollars US par an. « On est littéralement pris à la gorge », dit-il en mimant un couteau posé sur son cou. « Cette année, le loyer est passé à 120 dollars US par hectare. C’est trop cher pour moi, je n’ai pas pu louer. » À défaut de mieux, l’agriculteur de 45 ans est désormais payé 6 dollars US par jour pour ramasser du manioc pour le compte d’un autre exploitant, passant, en une dizaine d’années, de fermier indépendant à ouvrier agricole.

Course au foncier et violation des droits humains

Au Cambodge, la Constitution prévoit que les traités internationaux en rapport avec les droits humains fassent partie intégrante de la loi. Mais leur application fait défaut. En matière de droit au logement et de protection contre l’accaparement des terres, le pays a ainsi adopté deux directives onusiennes, le « droit à un logement convenable » et « les principes de base et lignes directrices sur les expulsions et les déplacements liés au développement ».

Ces deux textes soulignent notamment que « les évictions forcées sont une violation flagrante des droits humains », et rappellent l’obligation de l’État de « fournir une compensation juste et une solution de remplacement suffisante », assurant « au minimum » l’accès « aux aliments essentiels, à l’eau potable et à l’assainissement, à un abri et à un logement de base, […] aux sources de revenus, et à l’accès aux ressources communes dont ils dépendaient auparavant. »

« Mais il y a une véritable course au foncier, notamment chez les puissants », avance Eang Vuthy, directeur de l’ONG Equitable Cambodia, qui se bat pour la défense des exploitants agricoles.

« Ces traités internationaux sont censés jouer le rôle de garde-fous et empêcher l’accaparement systématique des terres, mais l’on voit qu’il y a un manque de volonté politique pour les appliquer. »

Face à ces expropriations à répétition, la communauté internationale a tenté de réagir, sans grand succès. En 2014 et 2015, deux communications ont été déposées auprès de la Cour pénale internationale (CPI) pour faire qualifier ces évictions de crime contre l’humanité. Mais les dossiers sont encore à la « phase initiale de filtrage » et « aucune décision n’a été prise à ce jour », indiquait un fonctionnaire de la Cour à Equal Times dans un courriel.

En 2020, face aux « violations sérieuses et systématiques des droits humains » au Cambodge, l’Union européenne a, quant à elle, suspendu une partie des préférences douanières dans le cadre du programme « Tout sauf les armes » vis-à-vis des pays les moins avancés, qui exonéraient de taxe les exportations cambodgiennes en direction du marché unique. Le sucre fait partie des produits visés par les sanctions européennes, principalement à cause des expropriations de masse commises à Preah Vihear et dans la province voisine d’Oddar Meanchey.

Mais ces différentes mesures n’ont pas suffi à mettre un terme aux expropriations dans le pays d’Asie du Sud-Est, notamment à Phnom Penh, où le développement effréné de la ville se fait au détriment des plus précaires.

Les contestataires face à la justice

Au nord de la capitale, le lac de Boeung Tamok n’a plus de lac que le nom. La vaste étendue d’eau de 3.240 hectares a été remblayée à près de 75 % pour y relocaliser différentes institutions publiques et construire des résidences privées haut de gamme à destination de l’élite économique cambodgienne.

Le lac assurait pourtant la subsistance de milliers de familles, qui profitaient de ses eaux peu profondes pour y pratiquer la pêche ou la culture de plantes aquatiques, très consommées dans la gastronomie locale.

Depuis sa maison sur pilotis, dans la commune de Samroung Tbong, Sueun Sreysok ne voit plus que les montagnes de gravats qui viennent remplacer les eaux bleu cobalt du lac. Elle refuse de quitter les lieux, malgré la compensation offerte par le gouvernement en dédommagement : un terrain – deux fois plus petit que sa parcelle actuelle – une nouvelle maison, et 10.000 dollars US en liquide.

« Je vois passer les annonces immobilières sur Facebook. La parcelle où je cultivais des lotus et des liserons d’eau sur le lac est mise en vente à plus de 1 million de dollars US. Il est hors de question que j’accepte la compensation que l’on m’a proposée. Je veux soit un meilleur dédommagement, soit rester là où j’ai toujours vécu. »

La pression pesant sur ses épaules est immense. Après avoir participé à des manifestations pour défendre sa propriété, elle a été poursuivie pour « violence intentionnelle contre l’autorité » et placée sous contrôle judiciaire. L’une de ses voisines, Prak Sophea, a fui en Thaïlande au mois d’août, de peur d’être arrêtée et placée en détention.

À trois kilomètres de là, des anciens membres de la communauté ont quant à eux accepté la compensation proposée. S’ils disent se sentir mieux depuis qu’ils n’ont plus à subir la pression des autorités, ils déplorent les conditions de relocalisation et le trop faible montant de la compensation.

« Quand nous avons emménagé, il n’y avait que quatre murs et un sol en ciment, nus. Aménager notre intérieur, poser du carrelage, faire des cloisons, nous a coûté 11.000 dollars US. C’est plus que ce que nous avons reçu pour avoir été expulsés », explique Tao Ni, qui affirme que son revenu a été divisé par quatre depuis qu’elle ne vit plus au bord du lac. « Personne ne passe par ici, donc je ne vends presque plus rien. »

Contacté par Equal Times, le ministre de l’Aménagement du territoire, Say Samal, soutient que les développements en cours sur le lac « prennent en considération les besoins des communautés locales » et que les solutions de relogement fournies étaient « conformes aux normes internationales en matière de droits humains ». « Toute relocalisation est réglementée, exigeant des consultations approfondies, un préavis adéquat et raisonnable, et garantissant que personne ne se retrouve sans abri ou vulnérable en raison de la réinstallation », ajoute-t-il.

Mais pour Soeung Sarang, le directeur de l’ONG cambodgienne Sahmakum Teang Tnaut (STT), qui défend les communautés précaires en zones urbaines, les conditions d’un processus « équitable » n’ont pas été remplies, pointant notamment du doigt l’absence de résolution pacifique suite aux protestations des habitants.

« De vraies consultations auraient dû être conduites avant même que tout projet soit validé. Mais les communautés installées sur les bords du lac ont appris l’existence des développements immobiliers seulement après que le remblaiement a commencé », explique-t-il. « De même, le gouvernement affirme que des études d’impact socio-économique et sur l’environnement ont été réalisées. Mais elles n’ont jamais été rendues publiques. »

Près de 20 ans après sa création, l’ONG est formelle : « Toutes nos observations de terrain montrent que les moyens de subsistance des populations sont profondément affectés, et pour de nombreuses années, après que celles-ci soient expulsées. Alors pourquoi continuer sur cette voie ? » questionne-t-il.

Dans sa maison sur pilotis face aux gravats qui avalent peu à peu les eaux du lac Boeung Tamok, Sueun Sreysok sait son combat perdu d’avance. « Pour les riches, ces eaux ne constituent pas un gagne-pain, comme c’est le cas pour moi. Mais au Cambodge, le développement ne se fait jamais au bénéfice des plus pauvres  », lâche-t-elle, amère.

Ce reportage a pu être réalisé grâce au financement d’"Union to Union" — une initiative des syndicats suédois, LO, TCO, Saco.
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