Au Timor, les investissements contre l'autosubsistance

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Le Courrier | le 13 octobre 2009

PROPOS RECUEILLIS PAR PABLO DE ROULET

L'île de Timor est aussi concernée par les investissements dans l'agriculture. Arsenio Pereira Da Silva est un militant paysan au sein de Hasatil[1], un réseau d'associations timoraises pour une production agricole soutenable. Il était venu spécialement à Genève pour une conférence.

Des achats de terre transnationaux sont-ils prévus au Timor?

Arsenio Pereira Da Silva: Un accord entre le gouvernement et une entreprise indonésienne, la GTLeste Biotech, est en gestation depuis le mois de mars. Il est question d'un bail de location – renouvelable – de cinquante ans pour 100 000 hectares de terre destinés à la production de canne à sucre. Le réseau Hasatil veut une évaluation de ce projet par le gouvernement sur les impacts sociaux et environnementaux.

Quelle est votre position?

Cette nouvelle monoculture présente un gros problème. Chaque année, le Timor souffre déjà d'un déficit de production alimentaire. Que ces champs de canne soient destinés à produire des carrés de sucre ou des agrocarburants, cela ira pour l'industrie, mais ce n'est pas du tout nécessaire pour le pays. Le gouvernement pense que cet accord peut créer beaucoup d'emplois, mais il y d'autres possibilités que la monoculture pour donner du travail au Timorais. En contraste, la production locale de nourriture sert les paysans eux-mêmes. L'autre argument du gouvernement est que cette entreprise veut utiliser des terres improductives. C'est absurde!

Pourquoi?

Il est impossible de produire de la canne sur des terres improductives. D'ailleurs, le contrat de location est précisément prévu dans le Sud où se trouve l'essentiel des terres cultivables de l'île. Les paysans ne veulent pas de cet accord. Nous leurs avons expliqué les risques que l'utilisation des fertilisants chimiques fait peser sur les gens et les animaux. Nous sommes aussi inquiets du mémorandum d'accord entre le gouvernement et la GTLeste Biotech. Surtout si le contrat prévoit des gardes ou une milice. Ils pourraient tuer des paysans qui cherchent à récupérer la terre, comme c'est le cas au Brésil.

A qui appartiennent ces terres?

Selon la Constitution, l'Etat est propriétaire de la terre. Traditionnellement, les communautés qui y sont implantées ont l'usage de la terre. Un plan cadastral du Ministère de la justice et de la propriété, en cours de réalisation, doit répertorier les terrains, et les gens pourront obtenir des titres de propriété. Toujours selon la Constitution, les étrangers ne peuvent pas acheter la terre. Mais dans la pratique, les entreprises achètent des terres par le biais de Timorais ou les louent, comme c'est le cas avec cette compagnie indonésienne.

Comment fonctionne l'agriculture au Timor?

L'organisation agricole traditionnelle a d'abord été changée par les Portugais, qui ont mis en place des monocultures de café et de noix de coco. L'invasion indonésienne a provoqué un nouveau changement inspiré de la «révolution verte». Ils ont mis en place une monoculture de riz, très mal adaptée à la géographie montagneuse du Timor et dépendante de fertilisants chimiques. Depuis l'indépendance, en 2002, les gouvernements continuent de compter sur les semences hybrides et les fertilisants chimiques. Notre réseau a été formé pour faire contrepoids. Les paysans doivent pouvoir disposer d'un revenu sans dépendre des importations de produits chimiques ou d'hybrides, comme pour la culture de riz ou de lentilles.

Les décisions politiques en matière d'agriculture touchent les 85% des Timorais qui en dépendent. Avec une telle part de la population, on ne peut pas se permettre d'erreur. Notre voix est écoutée. Et les relations avec le gouvernement sont bonnes, car il reste très ouvert à nos critiques.

Quelles alternatives proposez-vous?

Nous cherchons à promouvoir un renouveau de la production basé sur les connaissances traditionnelles et l'utilisation de semences locales que les occupations portugaises et indonésiennes ont fait partiellement disparaître. Pourtant, les rituels et les matériaux organiques sont des fertilisants très satisfaisants. En utilisant des cultures de maïs et de tubercules, comme les patates douces, nous parvenons à promouvoir la production locale. Un nombre croissant de personnes dans les villes s'approvisionnent aux marchés locaux. Les citrouilles que nous produisons au Timor sont de plus en plus consommées alors qu'elles étaient importées d'Australie par le passé.

Note :

1. Hadomi Sustainabilidade Agrikultura Timor Lorosae; Renforcement de l'agriculture soutenable au Timor.

REPÈRES

PDR

Un phénomène croissant

  • La CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement) s'est penché dans son dernier rapport sur les investissements sur la vente et la location de terres au niveau international.
  • Avec la crise, les investissements à destination des pays en voie de développement sont en baisse. A l'exception notable du secteur agricole.
  • En 2008, les pays du Sud ont investi 1,5 milliard de dollars pour acheter des terres dans d'autres pays du Sud.
  • Parmi les acquéreurs, on trouve la Chine, qui a investi dans le caoutchouc, le maïs et le sucre au Cambodge, la Corée, mais aussi les pays du Golfe. Ce sont ces derniers qui ont passé le plus d'accords ces dernières années.
  • Du côté des pays qui cèdent leurs terres, on peut citer le Soudan, l'Ethiopie ou la Tanzanie.
  • Les investissements sont souvent l'oeuvre de sociétés plus ou moins contrôlées par les Etats désireux de sécuriser leur approvisionnement. Là aussi, les entreprises du Sud ne sont pas à la traîne.
Original source: Le Courrier
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