Quand le Sud vend sa terre

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Alternatives économiques | juin 2009

Pascal Canfin

Des Etats multiplient les achats de terres agricoles au Sud. Avec des conséquences parfois dramatiques pour les populations locales.

Le 9 avril dernier, la Libye obtenait le droit d'exploiter 100 000 hectares de céréales en Ukraine pour son propre compte. Le 14 avril, c'est la Corée du Sud, via le géant Hyundai Heavy Industries, qui achetait 10 000 hectares de terres agricoles en Russie. Le 20 avril, la République démocratique du Congo (RDC), pourtant dépendante de l'extérieur pour un tiers de son approvisionnement en céréales, offrait à l'Afrique du Sud le droit d'exploiter 10 millions d'hectares sur ses terres à des fins d'exportation. Et des négociations sont sur le point d'aboutir entre le Pakistan et les Emirats arabes unis pour l'acquisition par l'Etat du golfe de 320 000 hectares de terre.

Il ne se passe pas un mois (1) sans que des Etats vendent ou louent des terres agricoles à un Etat ou à une entreprise étrangère. Les principaux offreurs de terre se situent en Asie (Indonésie, Philippines, Pakistan...), en Afrique (Soudan, Ouganda, RDC...) et, plus récemment, en Europe de l'Est (Ukraine). Les principaux acheteurs sont la Corée du Sud, la Chine, le Japon, l'Afrique du Sud et les pays du Golfe, tous dépendants du marché mondial pour assurer l'alimentation quotidienne de leur population. Les acquisitions réalisées à ce jour par ces principaux pays représentent au moins 7 millions d'hectares, soit environ un tiers de la surface agricole utile française.

Réduire la dépendance alimentaire

Le fait pour des investisseurs étrangers d'acheter, de louer ou d'exploiter des terres dans d'autres pays n'est pas nouveau. Sans remonter à la période coloniale, les multinationales de l'agroalimentaire acquièrent régulièrement des terres ou des exploitations. Mais, depuis deux ans, le phénomène attire de nouveaux acheteurs: des Etats et des entreprises privées totalement étrangères au secteur de l'agroalimentaire.

Chacun se souvient des émeutes de la faim qui ont secoué les capitales de nombreux pays pauvres en 2007-2008, suite à la forte hausse du prix des produits alimentaires entraînée par le déficit d'offre apparu sur le marché des produits agricoles. Le prix des céréales avait alors augmenté de 84% entre mai 2007 et mai 2008. Cette hausse n'a pas eu les mêmes conséquences dramatiques dans les pays plus riches, mais elle leur a fait prendre conscience de leur dépendance stratégique en matière alimentaire. Le Japon et la Corée du Sud importent 60% de leur alimentation, les pays du Golfe entre 70% et 90%. La Chine ne possède que 9% des terres arables de la planète alors qu'elle abrite plus de 20% de la population mondiale. Il n'est donc pas surprenant de retrouver ces pays parmi les plus gros acheteurs de terres agricoles à l'étranger.

Des terres plus rares

Ces pays font le pari qu'après plusieurs décennies de baisse des prix relatifs des produits agricoles par rapport aux produits industriels, la tendance va s'inverser. Pour plusieurs raisons. La population mondiale devrait passer de 6,7 milliards aujourd'hui à 8 milliards en 2025. La concurrence entre les usages alimentaires et énergétiques devrait également s'accroître. Ainsi, alors que 20% du maïs cultivé aux Etats-Unis en 2007servaient aux agrocarburants, cette part pourrait monter à 40% en 2017 selon l'OCDE (2). L'urbanisation continuera à manger les terres agricoles et les rendements augmentent moins vite qu'auparavant (3). Cumulés à d'autres facteurs environnementaux comme l'extension des déserts et la diminution des ressources en eau, ces éléments expliquent pourquoi la planète perd chaque année environ 100 000 km2 de terres arables, soit l'équivalent d'un peu moins de 20% du territoire français.

Résultat: la superficie de terre arable disponible par personne, qui était de 0,32 hectare en 1960, pourrait n'être que de 0,12 hectare en 2050, malgré la mise en culture de nouvelles terres et l'augmentation des rendements. L'OCDE prévoit donc des tensions durables sur les marchés agricoles (voir graphique), tout comme Philippe Chalmin, le directeur du Cyclope, l'ouvrage de référence sur les matières premières. A court terme, les prix agricoles ont baissé en 2009. Mais moins que les matières premières non agricoles.

[caption id="attachment_4550" align="aligncenter" width="267" caption="Evolution des prix mondiaux de quelques produits alimentaires, base 100 en 1996"]Evolution des prix mondiaux de quelques produits alimentaires, base 100 en 1996[/caption]

Les Etats acheteurs de terres à l'étranger entendent également se prémunir contre la volatilité des prix des marchés agricoles devenus de plus en plus spéculatifs. Ainsi, entre 2005 et 2008, la part des acteurs non commerciaux dans les prises de position sur le marché du maïs est passée de 17% à 43% et de 28% à 42% sur le marché du blé.

Des risques politiques importants

Mais le pari des Etats comporte aussi sa part de risque. En achetant des terres ou en les louant pour des périodes très longues (les baux vont jusqu'à 99 ans), les investisseurs assument aussi de nouveaux risques. Risques économiques mais surtout politiques. L'exemple le plus frappant est celui de Madagascar. En juillet 2008, le groupe sud-coréen Daewoo a signé un accord avec le gouvernement malgache lui donnant le droit d'exploiter à des fins d'exportation pendant 99 ans 1,3 million d'hectares non cultivés. Soit l'équivalent d'un tiers des surfaces cultivées du pays. Cet accord fut l'un des arguments utilisés par l'opposition pour alimenter la révolte populaire qui a abouti à la démission en mars dernier de Marc Ravalomanana. Deux jours après son accession au pouvoir, Andry Rajoelina, le nouveau président, a annulé l'accord.

En dehors même de ruptures politiques majeures, l'achat de terres n'est pas une garantie d'approvisionnement. Au premier semestre 2008, au plus fort de la crise alimentaire, 25 pays, dont l'Inde, l'Egypte ou l'Ukraine, ont interdit ou très fortement surtaxé les exportations de certains produits alimentaires de base, pour privilégier leur marché local dans un contexte d'augmentation des tensions sociales. Cette interdiction a touché également les productions issues des terres possédées par des Etats ou des entreprises étrangères. Les Etats du golfe ont dû ainsi aller négocier avec les gouvernements asiatiques la possibilité d'importer les céréales qui leur étaient destinées.

Le fait de sortir du marché mondial en achetant directement des terres ne supprime donc pas les risques géopolitiques liés à la dépendance alimentaire. C'est pourquoi la Chine a annoncé fin avril qu'elle n'entendait pas forcément continuer à acquérir des terres à l'étranger, notamment en Afrique. Sans que l'on sache aujourd'hui si ces déclarations modifieront la politique menée jusqu'à présent par la Chine et qui l'a conduite à posséder plus de 2 millions d'hectares à l'étranger, soit un peu moins de 10% de la surface agricole utile française.

Encouragés par la Banque mondiale

Quelles sont conséquences pour les pays vendeurs de terres, et surtout pour leur population? Les Etats qui cèdent leur terre en attendent plusieurs bénéfices: une manne financière au moment de la vente, la création de nouvelles infrastructures comme des routes, des systèmes d'irrigation... pris en charge par l'investisseur étranger, l'augmentation des rendements locaux via des transferts de technologies ou de nouvelles semences vers les paysans locaux, et la fourniture d'énergie ou d'autres matières premières lorsque la location de la terre est payée non en monnaie mais en pétrole, comme c'est le cas avec les pays du Golfe, par exemple.

Au nom de la nécessité d'augmenter l'offre de produits agricoles et partant du principe que les gros opérateurs privés sont les mieux à même d'y parvenir, la Banque mondiale encourage ces achats de terre: dans la plupart des Etats, il était impossible à un étranger d'acquérir des terres agricoles pour des raisons de souveraineté. Mais les pays les plus pauvres changent peu à peu leur législation foncière sous la pression de la Banque mondiale, qui a fait de cette réforme une contrepartie du soutien financier qu'elle apporte pour lutter contre la crise alimentaire.

Des risques pour les populations locales

Mais ces bénéfices potentiels se doublent de redoutables risques pour les populations locales. Il peut s'agir d'une concurrence accrue sur des ressources rares comme l'eau. Au Mali, les 100 000 hectares octroyés à une société libyenne se situent, selon l'organisation non gouvernementale (ONG) Afrique verte, en amont des canaux d'irrigation de la région, ce qui pourrait limiter l'accès à l'eau des exploitations paysannes situées en bout de chaine (4). Lorsque les cessions portent sur des terres qui ne sont pas cultivées, l'impact pour les paysans est en théorie plus limité. Mais en théorie seulement. Car ces terres sont souvent utilisées pour des usages collectifs, comme la collecte de plantes médicinales ou de bois de chauffage. Selon le Fonds international de développement agricole (IFAD), une agence des Nations unies, elles procurent jusqu'à un quart du revenu des familles les plus pauvres (5).

Enfin, il n'est pas certain que les populations locales puissent bénéficier des retombées financières ou en termes d'emplois de ces investissements. En effet, les terres vendues appartiennent en général à l'Etat, qui va en conserver les recettes. Et dans le cas, fréquent en Afrique, où la propriété des terres fait l'objet d'un conflit entre l'Etat et les populations locales, la vente des terres sans consultation des populations risque d'aboutir à des expropriations et à des déplacements massifs; tout ça pour installer des monocultures intensives de soja ou de céréales. C'est pourquoi des ONG comme Peuples solidaires militent pour la reconnaissance du droit d'usage au profit des paysans, limitant un droit de propriété entre les mains de ceux qui ont le pouvoir de faire la loi, Etats ou gros propriétaires, étrangers ou non.

De son côté, la FAO plaide pour que les populations locales soient associées à la négociation des contrats (aujourd'hui totalement opaques) et qu'elles reçoivent une juste compensation. La compensation est en effet actuellement assise sur la valeur de la terre. Or, en Afrique, comme il n'existe souvent pas de marché foncier, la valeur de la terre est faible, voire nulle. Quant aux emplois, ils seront en partie fournis par de la main-d'oeuvre importée, surtout dans les contrats avec la Chine: 3 000 paysans chinois exploitent déjà des terres au Kazakhstan et ils pourraient être 10 millions en Afrique en 2010 (6).

Des ventes rentables...

Si l'investissement dans les terres agricoles est maintenant rentable, pourquoi les Etats n'améliorent-ils pas les conditions d'exploitation des paysans locaux plutôt que de vendre leurs terres ou de les louer à d'autres? Une des raisons est le manque de capitaux pour financer les investissements initiaux. L'aide publique au développement, jusqu'à la crise agricole de 2007, avait progressivement délaissé le secteur agricole, qui ne représentait plus que 4% du total de l'aide. De plus, "les banques internationales sont promptes à financer les investissements extérieurs plutôt que de financer les entrepreneurs locaux", regrette James Shikwati, directeur de l'ONG kenyane Inter Region Economic Network (IREN). Mais les Etats africains n'ont pas non plus investi dans leur agriculture: les pays les plus dépendants de l'agriculture ne consacrent que 4% de leurs dépenses publiques à ce secteur, alors qu'ils s'étaient engagés en 2004 à y réserver 10% de leur budget.

La vente ou la location de terres aux étrangers est aussi pour eux un moyen d'asseoir leur pouvoir. Ils obtiennent ainsi rapidement argent ou pétrole, voire des contreparties cachées puisque ces contrats sont négociés de manière opaque et au plus haut niveau des Etats. Autant de ressources que ne procurent pas les politiques de développement rural au profit des populations paysannes...

Pascal Canfin

Alternatives Economiques -  n°281 - Juin 2009

Notes

(1) Pour un suivi régulier des achats de terres, voir http://farmlandgrab.blogspot.com et le dossier de l'ONG espagnole Grain: "Main basse sur les terres agricoles", disponible sur www.grain.org/briefings/?id=213

(2) Voir "Perspectives agricoles de l'OCDE et de la FAO", 2008.

(3) Voir "Le monde peut-il nourrir le monde?", Alternatives Economiques n° 270, juin 2008, disponible dans nos archives en ligne.

(4) Voir Le Monde du 15 avril.

(5) Voir "The Growing Demand for Land: Risks and Opportunities for Smallholder Farmers" (www.ifad.org/events/gc/32/roundtables/2.pdf).

(6) Voir Le Monde des 15 et 20 avril.

En savoir + "Land Grab or Opportunity ? Agricultural Investment and International Land Deals in Africa", une étude de la FAO à BiblioItemître en juin sur les achats de terres au Mali, à Madagascar, au Soudan, au Ghana et en Ethiopie (http://www.fao.org/nr/tenure/infores/newpubs/fr).
Original source: Alternatives Economiques
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