L’histoire méconnue d’une production rizicole ratée : Feronia Inc. en République démocratique du Congo

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GRAIN | 18 Mai 2021

L’histoire méconnue d’une production rizicole ratée : Feronia Inc. en République démocratique du Congo

Meurtres, accaparement des terres, engagisme. Voici quelques-unes des accusations portées par des communautés de RDC à l’encontre de Feronia Inc., une entreprise canadienne qui a reçu plus de 150 millions de dollars de financement de la part de banques européennes de développement.

La plupart de ces accusations troublantes concernent les grandes plantations de palmiers à huile situées dans les provinces de l’Équateur et de la Tshopo, que l’entreprise a rachetées à Unilever en 2009. Mais les premières années de Feronia en RDC avaient aussi pour projet une grande ferme rizicole au Bas-Congo qui, selon l’entreprise, permettrait à terme de libérer le Congo de sa dépendance vis-à-vis des importations alimentaires.

En 2016, Feronia avait déjà englouti au moins 14 millions de dollars dans ses projets rizicoles avant de brutalement « mettre fin » à toute sa division « Arable Farming » en 2017, sans aucune explication. Quelques années plus tard, Feronia déclarait faillite et à la fin 2020, ses plantations de palmiers à huile passaient aux mains d’un fond de capital-investissement.

On soupçonne depuis longtemps que les projets agricoles de Feronia servaient de façade pour transférer des fonds à un éminent homme politique congolais qui avait facilité l’entrée de Feronia en RDC. Les accusations d’éventuelle corruption étaient bien connues quand la banque britannique de développement, le CDC Group et d’autres banques de développement ont commencé à financer Feronia. L’entreprise comme les banques de développement ont contesté ces accusations et aucune enquête sérieuse n’a jamais été menée.

Les nouveaux éléments d’information évoqués ci-dessous fournissent des raisons supplémentaires de soupçonner que la division Arable farming de Feronia était peut-être impliquée dans des activités frauduleuses, alors même que l’entreprise recevait des fonds de plusieurs banques de développement. Cela suffira-t-il à déclencher une enquête en bonne et due forme pour déterminer le rôle que le financement de Feronia par les banques de développement a pu jouer dans la corruption en RDC ?

Des liens étroits avec le plus proche conseiller de l’ancien président Joseph Kabila

En 2009, quand Feronia a acheté PHC, l’entreprise de plantation de palmiers à huile d’Unilever, la transaction s’est faite via une entreprise des Îles Caïman, Feronia JCA Limited. « JCA » faisait référence à la SARL Jean Collette Afrique, une entreprise détenue à 100% par Kikaya Bin Karubi, homme politique de haut niveau, alors très proche du président de la RDC Joseph Kabila. Lorsque Kabila accède au pouvoir en 2001, Karubi devient ministre de l’information, avant d’être nommé ambassadeur au Royaume-Uni en 2009. En 2014, il est rappelé à Kinshasa où il devient conseiller principal du Président jusqu’à la chute de Kabila en janvier 2019.
 

L’entreprise agricole Feronia PEK était détenue à 20% par Plantations et Élevages de Kitomesa, une entreprise locale qui semble être la propriété de la famille Tuluka (connue aussi sous le nom de Groupe Yaya). Selon les rapports d’entreprise de Feronia, Feronia aurait acquis sa ferme de 10 000 ha près de Kimpese auprès des propriétaires de cette entreprise, qui auraient reçu en échange une participation de 20% au capital de Feronia PEK.

Des documents de l’entreprise montrent aussi que l’entreprise Feronia JCA Ltd SPRL de Kinshasa était gérée par l’ancien patron de la plantation d’Unilever, Raymond Batanga, et était détenue à 20% par Bin Karubi au moins jusqu’en février 2014, date à laquelle l’entreprise a été dissoute et fusionnée avec le groupe Feronia. Cette entreprise a donc fonctionné encore longtemps après que le CDC Group et le fonds pour l’agriculture africaine (l’AAF, fonds mauricien géré par Phatisa et appartenant à de nombreuses banques de développement) ont commencé à investir dans Feronia.

Une enquête sur les dossiers de Feronia JCA Ltd SPRL, obtenus auprès du registre des entreprises de Kinshasa, a révélé toute une série de dépenses douteuses, dont des paiements non spécifiés pour « services » et des loyers de quelque 150 000 dollars annuels versés à Bin Karubi pour un appartement situé à une adresse différente de celle de sa maison. Feronia a reçu au moins 28 millions de dollars de prêts grâce à cette entreprise et versé des millions de dollars de « services » pour des raisons non précisées dans les rapports financiers de Feronia Inc. Aux questions posées à Feronia par une équipe de journalistes allemands concernant les prêts accordés à Feronia JCA Ltd SPRL, le PDG affirme que l’argent a servi principalement à la construction d’une usine de traitement du riz à Kimpese et à la préparation des terres agricoles par Feronia PEK. Selon lui, au moins 8,6 millions de dollars ont été dépensés pour préparer la terre et 5,6 millions pour construire l’usine.

En 2011, Feronia annonce sa première production de riz à la ferme de Kimpese, affirmant avoir récolté sur 1 200 ha mais déplorant des rendements peu élevés. En 2012, l’entreprise récolte du riz sur 305 ha et plante 140 ha de haricots. La même année, la construction de l’unité de stockage du riz et de l’usine de traitement du riz de Kimpese est terminée. L’entreprise affiche fièrement sur son site Internet les photos des sacs de riz qu’elle vend avec le logo de Feronia.a de haricotsh

En 2014, Feronia déclare que les actifs de sa division agriculture représentent une valeur de 7 millions de dollars et que de lourdes dépenses dans cette division ont entraîné des pertes de 4,9 millions de dollars sur l’année. C’est à ce moment que l’enthousiasme de Feronia pour sa section agriculture commence soudainement à faiblir. Dans son rapport annuel de 2015, Feronia indique avoir passé un accord avec un « partenaire » non nommé pour mener une étude de faisabilité de sa division agriculture sur deux ans et un « test de dépréciation » qui ont révélé une charge de 3,5 millions de dollars. Les pertes déclarées dans la comptabilité atteignent 5,9 millions de dollars ; elles sont dues en grande partie aux charges de dépréciation.
 
Dans son rapport annuel de 2017, Feronia déclare 2 millions de dollars supplémentaires de pertes pour sa division agriculture et annonce mettre fin à ses activités agricoles suite à l’étude de faisabilité. Aucune raison n’est donnée pour expliquer la décision. Tant pis pour ce que le PDG de Feronia avait un jour nommé « l’un des plus grands projets d’expansion agricole jamais entrepris ».
 
Luc Gérard entre en scène
 
Des informations obtenues via le compte Twitter de l’homme d’affaires belgo-congolais Luc Gérard Nyafé suggèrent que son entreprise, Strategos Plantations, a été associée à l’usine de traitement du riz de Kimpese en 2017, ou même plus tôt (voir Encadré 1 : le groupe Strategos). Ses tweets indiquent que Strategos a acquis l’usine à une date antérieure à 2017 et commencé à produire son propre riz avant 2018. On ne sait pas exactement si Strategos a également racheté la ferme de Kimpese. On ne sait pas non plus si le rachat de l’usine a eu lieu avant que la division palmier à huile de Feronia ne reçoive un prêt de 49 millions de dollars de la DEG (Allemagne), la FMO (Pays-Bas), BIO (Belgique) et d’autres banques de développement.

L’annonce de l’achèvement de l’usine sur le site Internet de Feronia en 2012 et le tweet de Luc Gérard du 4 novembre 2017
GRAIN a demandé des éclaircissements à Strategos, mais l’entreprise a refusé tout commentaire. Voici sa réponse : « Veuillez noter que même si Strategos Plantations a eu des relations commerciales avec Feronia par le passé, ces relations sont terminées. Veuillez également noter que nous ne sommes pas libres de révéler l’ampleur desdites affaires pour des raisons de confidentialité. »
 
Ce qui est certain, c’est que Strategos a racheté une usine ayant autrefois appartenu à Feronia et dont la valeur serait d’au moins 8 millions de dollars, sans que les comptes de Feronia n’enregistrent la moindre trace de cette vente.
 
En 2020, Gérard a déclaré que Strategos avait vendu son usine et ses activités rizicoles à Bio Agro Business (BAB), une entreprise congolaise profondément impliquée dans les projets agricoles du Président Felix Tshisekedi. L’un des dirigeants de l’équipe de BAB est Raymond Batanga (l’ancien directeur de Feronia JCA Ltd SPRL). L’un des autres acteurs clés de cette entreprise est l’agronome italien Giovanni Mazzotti, qui a travaillé auparavant pour le projet entaché de scandales mené par Senhuile au Sénégal.

Tweet de Luc Gérard du 7 juin 2020
Pour la distribution de son riz, BAB a passé un accord avec EGAL Sprl, une entreprise congolaise qui a été accusée d’avoir facilité le détournement de millions de dollars vers les comptes bancaires d’acolytes de l’ancien Président Kabila à travers un programme gouvernemental de sécurité alimentaire qui était censé fournir à la population des produits alimentaires importés bon marché.
 
La vacuité des mesures anti-corruption des banques de développement
 
Il est déplorable qu’aucune enquête n’ait jamais été diligentée pour déterminer comment les banques de développement ont pu favoriser la corruption en finançant Feronia. Le fait qu’elles investissaient dans une entreprise sise aux Îles Caïman et détenue en partie par le bras droit du Président Kabila, quelqu’un qui a publiquement défendu la corruption parmi les hommes politiques de RDC, aurait dû suffire à tirer la sonnette d’alarme sur l’indice de corruption.
 
Aujourd’hui, même si Feronia a fait faillite et que ses plantations congolaises de palmiers à huile se trouvent entre les mains d’un autre acteur du capital-investissement - qui semble encore plus inepte et sans scrupules que Feronia - quelqu’un doit rendre des comptes. Si la « finance pour le développement » a un sens quelconque, alors les banques de développement qui ont financé Feronia et les gouvernements qui sont censés les superviser doivent se justifier.

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Le Groupe Strategos
 
Le Groupe Strategos (enregistré dans le paradis fiscal du Delaware, aux États-Unis) appartient à l’homme d'affaires belgo-congolais Luc Gérard Nyafé. Celui-ci a fait fortune en Colombie où il s’est joint à des acteurs financiers locaux au bras long pour lancer un fonds de capital-investissement, Tribeca, qui a eu accès à des centaines de millions de dollars du fonds de pension national colombien. Il a également obtenu un master en sécurité et défense de l’École supérieure de guerre colombienne. Gérard s’est rapidement lancé dans le secteur minier et les soins de santé privés. En 2015, il a jeté son dévolu sur la RDC.
 
Le père de Gérard était propriétaire d’une plantation de café en RDC et il semblerait que Gérard ait investi dans l’agrobusiness en RDC dès les années 1990. Mais en 2015, il revient en force dans le pays, fonde la société Strategos Plantations, et rachète deux des grandes concessions de plantation d’Unilever et deux exploitations agricoles (dont celle de Feronia à Kimpese, semble-t-il).
 
Puis en 2018, avec l’élection de Félix Tshisekedi, Gérard prend un rôle bien plus important : nommé ambassadeur itinérant par Tshisekedi, il devient aussi l’un de ses principaux conseillers. Il est chargé de la lucrative zone économique spéciale de Maluku. Il met aussi en place une société minière, la Compagnie des minerais stratégiques (CMS) à Kinshasa en juin 2019, pour étudier les données géologiques de 17 projets miniers en RDC et au Mali, dont il avait fait l’acquisition en décembre 2018. En décembre 2020, Gérard est élu président du Parti d'Union Républicaine, un parti politique récemment formé en RDC
 
 
Original source: GRAIN
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