Huile de palme : à Bornéo, des pratiques qui font tache

TWITTER
FACEBOOK
(cliquez pour aggrandir)
Libération | 8 juin 2018

Huile de palme : à Bornéo, des pratiques qui font tache

Par Laurence Defranoux

Déforestations, conditions de travail déplorables… L’île, dont le territoire est partagé entre Malaisie et Indonésie, peine à instaurer des règles de bonne conduite.

Vue du ciel, une myriade de petites têtes étoilées de palmiers épousent les reliefs de la Malaisie, comme les champs de céréales recouvrent les plaines de France. Kasheng, 26 ans, est à la tête d’une plantation de 800 hectares qui emploie 100 personnes dans l’Etat de Sabah, sur la partie malaisienne de l’île de Bornéo. «Les Européens mélangent tout, s’agace-t-il. En Malaisie, les planteurs n’ont plus le droit de défricher la forêt. Nous ne cultivons que des terres agricoles. De toute façon, il n’y a plus grand-chose à détruire : la terre est soit cultivée, soit protégée, et on est surveillés par satellite.»

Très rentable, avec un rendement à l’hectare quatre à neuf fois supérieur à celui des huiles de soja, colza ou tournesol, la culture de l’huile de palme a supplanté celle de l’hévéa, qui produit le caoutchouc. Les petits fruits doivent être récoltés tous les quinze jours et pressés dans les heures qui suivent pour fournir une huile de bonne qualité. Introduit par les Britanniques et cible de tant de critiques en Occident, le palmier à huile a été le moteur du développement des zones rurales de la Malaisie. Après l’indépendance, le régime conserve une politique agricole tournée vers l’exportation et dans les années 80, la production d’huile de palme explose. La côte est de l’Etat de Sabah, qui fournit désormais à lui seul un cinquième de l’huile de palme mondiale, est livrée aux trafiquants de bois, puis couverte de palmeraies. «C’est l’ancien gouvernement qui a détruit la forêt, et les entreprises qui lui sont liées continuent leurs activités illégales, affirme Kasheng en faisant défiler sur son téléphone des photos de camions chargés d’arbres tropicaux issus d’une zone protégée. La cause première de la déforestation a toujours été l’exploitation du bois, un moyen rapide de faire du cash. Parfois, ils plantent ensuite des palmiers, mais pas forcément.» Elue locale, Jannie Lasimbang pointe les aberrations de la loi :«Pour avoir un droit de propriété, on doit prouver que le terrain est cultivé sans interruption et en totalité. Pour beaucoup d’indigènes, planter des palmiers à huile permet de ne pas perdre leurs terres.»

Système mafieux.
En 2004, face aux dégâts environnementaux et sous la pression de l’Union européenne, le gouvernement malaisien, des scientifiques, des industriels et des ONG ont lancé la Table ronde pour une huile de palme durable (RSPO) pour instaurer des règles de bonne conduite, rapidement jugées insuffisantes et pas assez contraignantes. La militante environnementale Harjinder Kler a soutenu le processus dès le début : «En 2007, on a commencé à inspecter les plantations qui demandaient la certification. On a découvert des conditions de travail catastrophiques en termes de santé, de sécurité, d’habitat et d’exploitation des enfants.»

L’éloignement des palmeraies, isolées dans la jungle à 2 000 km de la capitale, et une classe politique corrompue ont favorisé un système mafieux. «En dix ans, beaucoup de choses ont changé. Les multinationales ont aménagé des bases de vie pour les employés, construit des écoles, éliminé le travail forcé et celui des enfants, témoigne la jeune femme. Mais nous commençons à peine à gratter la surface du scandale des exploitations moyennes. A certains endroits, les ouvriers immigrés, 70 à 80 % de la main-d’œuvre dans les palmeraies, sont logés comme des chiens, expulsés de nuit sans être payés. J’ai vu un enfant de 14 ans répandre du pesticide sans protection. L’objectif de certifier la totalité des palmeraies de Sabah d’ici 2025 est le seul espoir d’améliorer les choses.»

L’amélioration passe notamment par l’éducation des planteurs : c’est le travail de Wild Asia, entreprise malaisienne à but non lucratif. «En soi, c’est une excellente culture. Ce sont les pratiques qui sont mauvaises, assure Sheila Senathirajah, directrice de programme à Kuala Lumpur. Ne plus détruire la forêt primaire ne suffit pas à rendre une culture durable.» Wild Asia se rend dans les palmeraies, rencontre employés et patrons, explique comment respecter le droit du travail, gérer les déchets, se passer des pesticides, augmenter le rendement avec une agriculture raisonnée ou créer des corridors pour les animaux sauvages. «La norme RSPO n’est pas suffisante, mais c’est le seul moyen d’inspecter les palmeraies, assure la scientifique. Sous le feu des projecteurs, les multinationales ont joué le jeu. Il faut maintenant convaincre les petits planteurs.»

Une autre inquiétude est la disparition de la faune. Fondateur d’un centre de recherche et de conservation sur les orangs-outans sauvages, Marc Ancrenaz vit au cœur de Bornéo depuis 1998. Engagé avec l’Alliance française pour la préservation des forêts, un consortium d’entreprises, il dénonce le «décalage entre ce qui est dit en France et la réalité du terrain». «L’orang-outan est menacé par la diminution de la forêt, mais aussi par la chasse. L’huile de palme n’est pas forcément synonyme de déforestation, et une huile sans déforestation n’est pas forcément durable. Aujourd’hui, la façon la plus utile de sauver les orangs-outans est de faire coexister pacifiquement espèces animales et zones agricoles, et d’empêcher la destruction de la forêt naturelle dans le Kalimantan [partie indonésienne de Bornéo, ndlr].»

Aberrations.
Le vétérinaire participera fin juin à la conférence annuelle de la RSPO à Paris. L’objectif est de renforcer les critères de certification qui ne garantissent pas encore une véritable «huile durable», protéger les tourbières, limiter la déforestation et interdire le paraquat, «un désherbant très dangereux interdit dans l’UE, qui continue néanmoins à être produit en Europe et à être vendu en Malaisie». La RSPO tentera aussi de s’entendre sur la définition de forêt, toujours très floue : entre autres aberrations, une forêt primaire qui est détruite pour planter de l’hévéa reste considérée comme une forêt, mais si les arbres à caoutchouc sont remplacés par des palmiers (classifiés comme plantes), cela devient de la déforestation.

Les défenseurs de l’environnement et des droits humains attendent beaucoup du nouveau gouvernement, élu en mai. Tous craignent un boycott européen, qui jetterait les planteurs dans les bras des acheteurs chinois et indiens peu soucieux de la bonne gouvernance. «L’huile de palme est une culture utile et rentable. Il y a assez de terres pour que, correctement gérée, elle assure un bon niveau de vie à la population. Mais dire que les agrocarburants sont une option verte est cynique et honteux. L’Europe ne doit pas alimenter sa surconsommation de carburant avec de l’huile de palme», explique la journaliste britannique Clare Rewcastle, native de Bornéo, lanceuse d’alerte sur de grands scandales de corruption et de déforestation en Malaisie. Si le pays est sur la voie d’une agriculture raisonnée, et n’a quasiment plus de forêts non protégées à défricher, une hausse de la demande tirée par les agrocarburants orienterait les industriels vers de nouvelles terres vierges, notamment sur la partie indonésienne de Bornéo ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Laurence Defranoux
Original source: Libération
TWITTER
FACEBOOK
TWITTER
FACEBOOK

Post a comment

Name

Email address (optional - if you want a reply)

Comment