Alimentation: Ruée vers les terres agricoles

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Au Niger, les semailles se multiplient, poussées par les Etats et les multinationales. (Maxppp)

Le Journal du Dimanche | Mardi 26 Août 2008

Par Bruna BASINI et Marie NICOT

L'Etat cède 880000 hectares de terre arable pour 670 millions d'euros. Publiée mi-août par le Financial Times, l'annonce du gouvernement soudanais n'est plus vraiment une nouveauté. Comme d'autres avant lui, le pays est prêt à céder un territoire presque aussi grand que l'Ile-de-France à des investisseurs étrangers trop contents de s'exécuter.

Le Qatar a déjà acheté 200000 hectares à Khartoum pour nourrir du bétail. L'Arabie saoudite et l'émirat d'Abu Dhabi négocient. La Chine poursuit la même stratégie pour répondre à l'appétit croissant de sa population. Que cherchent ces pays? La sécurité alimentaire, alors que flambent les cours des matières premières.

En quelques années, les fondamentaux de l'agriculture mondiale ont basculé. Sans être un succès, le processus de Doha lancé par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) a fait exploser un système jusqu'alors verrouillé à coups de stocks, de prix garantis et de taxes à l'exportation, entraînant mécaniquement l'envolée des prix des denrées agricoles. Selon l'OCDE, les cours des commodités devraient se maintenir à des niveaux élevés pendant les dix prochaines années. Tous les prix augmenteront, avec en tête l'huile végétale (+ 50%), le beurre (+ 30%), le blé (+ 20%), le riz et le sucre (+ 10%). Et ce n'est pas la courbe des naissances - plus de 9 milliards de Terriens à nourrir d'ici à 2010 -, le grignotage des terres pour cause de biocarburants, l'explosion urbaine et la spéculation financière qui risquent d'infléchir cette tendance.

La terre arable va devenir de plus en plus chère

Du coup, le mercato des terres bat son plein. Les experts de la FAO (l'agence onusienne pour l'agriculture et l'alimentation) reconnaissent que le mouvement s'accélère. Location, acquisition ou aide au développement: tous les moyens sont bons pour s'assurer des récoltes. Ainsi, le Cambodge loue ses rizières au Koweït. L'Arabie saoudite est prête à débloquer 100 millions de dollars pour investir dans des fermes en Egypte, en Turquie et même en Ukraine. La Corée du Sud a jeté son dévolu sur la Mongolie. Et la Chine a pris pied au Cameroun.

"L'agriculture exige d'énormes capitaux. Et, pour elle, les fonds souverains sont capables de miser des sommes colossales durant plusieurs décennies avec des rendements pouvant aller jusqu'à 20% par an, surtout en Afrique", observe Lionel Zinsou, banquier franco-béninois qui vient de rejoindre le fonds d'investissement PAI Partners. De plus en plus rare, la terre arable va devenir de plus en plus chère. La superficie disponible par personne était de 0,32 hectare en 1960. En 2050, elle chutera à 0,12 hectare.

Gérer leurs propres hectares ou créer des fermes géantes est aussi la nouvelle parade des géants de l'agroalimentaire. La flambée des prix des matières premières et la résistance des consommateurs à toute hausse des prix menacent de plus en plus leurs marges. Depuis deux ans - le sujet reste secret-défense - les acheteurs du numéro un mondial du secteur, Nestlé, et de Danone sillonnent la planète en quête de blé, riz, café, lait et fruits frais. L'an dernier, la multinationale suisse a pris en location des rizières productrices de riz rouge dans l'Etat du Sarawak (Malaisie). C'est l'ingrédient clé de ses céréales pour enfants. La firme espère fédérer 300 petites fermes regroupées sur 300 hectares. La chasse aux fournisseurs de lait, indispensable à la fabrication de ses produits laitiers et de ses barres chocolatées, constitue l'autre grand poste d'achat de Nestlé.

Le français Danone applique la même logique avec un réseau de fermes géantes et des centres de traite automatisée. "Nous voulons des approvisionnements sûrs, des prix stables mais aussi pouvoir fabriquer des produits qui ont un impact environnemental et sociétal responsable, analyse Philippe Bassin, directeur des achats de la division produits laitiers de Danone. Les ressources naturelles sont devenues un élément de valeur clé pour nos marques." Testé en Arabie saoudite depuis huit ans avec la société partenaire Al Safi, le modèle de la ferme géante va essaimer. Le groupe cherche à financer quatre ou cinq nouvelles unités de ce type. En septembre prochain, il inaugurera une ferme géante en Amérique. Un investissement de près de dix millions de dollars financé grâce aux pétrodollars des fonds souverains. Danone expérimente aussi depuis 2006 un autre concept en Anatolie (Turquie) où il a construit un centre de traite automatisée. Le moyen idéal pour fidéliser des fermiers (17000 à ce jour) en améliorant la qualité du lait, auparavant produit par traite manuelle.


Original source: Le Journal du Dimanche
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