Parlementaires suisses et Conseil fédéral interpellés

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Apic | 28.02.2013

Berne: Terres accaparées dans les pays en développement, la Confédération sur la sellette

Parlementaires suisses et Conseil fédéral interpellés   

Jacques Berset, agence Apic

Berne, 28 février 2013 (Apic) Des millions d’hectares de terres agricoles fertiles, dans les pays en développement, sont accaparés par des fonds spéculatifs ou des sociétés venues de Chine, d’Asie de l’Est, voire de riches pays arabes. Cette mainmise sur des terres arables destinées aux cultures vivrières est rendue possible en grande partie grâce à l’intervention des banques de développement. Treize de ces institutions sont co-financées par la Suisse.

Les parlementaires suisses et le Conseil fédéral ont été interpellés, jeudi 28 février, au cours d’une conférence de presse à Berne, par les œuvres d’entraide chrétiennes "Action de Carême" (AdC) et "Pain pour le prochain" (PPP). A cette occasion, Yvan Maillard Ardenti, expert en développement auprès de PPP, a présenté les résultats d’une étude sur la situation au Sierra Leone, étude mandatée par PPP (ONG protestante), AdC (catholique) et "Etre Partenaires" (catholique chrétienne).

"Méthodes souvent louches et déloyales"

Dans le cadre de leur campagne "Sans terre, pas de pain", les œuvres d’entraide suisses demandent aux autorités suisses de s’assurer que les fonds publics versés par la Confédération ne financent pas l’accaparement des terres par les multinationales dans les pays du Sud, notamment en Afrique. Cela touche une superficie équivalant à 50 fois la surface de la Suisse. "Les conséquences en sont la faim et l’expulsion des paysans de leurs terres", a déclaré Antonio Hautle, directeur d’AdC.

Ce dernier a relevé que, dans ces pays, la production de fourrages et d’agro- carburants destinés à l’exportation est l’une des principales causes de l’accaparement des terres. Il en va à chaque fois de milliers, voir de dizaines de milliers d’hectares. Cela met en péril la production de nourriture pour les populations les plus pauvres. Et de rappeler que les petites et moyennes exploitations agricoles familiales sont encore aujourd’hui les principales productrices de nourriture dans le monde, y contribuant pour 70%.

Complicité des autorités locales

Ces exploitations, qui donnent du travail à de nombreuses familles paysannes, sont d’autre part plus productives que les grandes entreprises agro-industrielles, et portent moins atteinte à l’environnement. Antonio Hautle souligne que de gros investisseurs, "ayant recours à des méthodes souvent louches et déloyales", font main basse sur d’immenses surfaces, disposant de contrats de bail pour des périodes allant de 50 à 99 ans. "Les autorités locales sont les complices de ces actes souvent entachés de corruption".

De plus, dépossédées de leurs terres, pour lesquelles elles n’ont souvent pas de titres de propriété, ces familles paysannes perdent leur moyen de subsistance: la pauvreté et la faim en sont alors les conséquences directes. Près de 900 millions de personnes dans le monde souffrent de la faim. 70% d’entre elles vivent dans des régions rurales des pays du Sud, "là où justement est produite la nourriture!"

  "De l’argent suisse crée la faim… alors que la Suisse s’est engagée à contribuer à réduire de moitié la pauvreté dans le monde, en adhérant aux Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD)", déplore pour sa part la conseillère nationale Maja Ingold, du Parti évangélique suisse (PEV).

   Les Chambres fédérales ont voté à une large majorité le crédit cadre de la coopération suisse au développement, dont une grande partie est faite de subventions versées à des institutions financières, dont les investissements visent à réduire la pauvreté et la faim, poursuit-elle. Mais si ces investissements aboutissent à priver des familles paysannes de leurs terres, alors il faut tirer la sonnette d’alarme auprès des responsables politiques.

"Nos impôts ne doivent en aucun cas aggraver la faim"

La députée fédérale, qui est également membre du conseil de fondation de PPP, a soumis au Conseil national un postulat reprenant les revendications des œuvres d’entraide et intitulé "Pas de fonds publics affectés à l’accaparement des terres", ainsi qu’une interpellation qui demande "plus de transparence dans le financement des projets de développement". Elle a confié à l’Apic qu’une partie du Parlement à Berne est très sensibilisée à la question de la pauvreté, mais qu’une majorité de députés est davantage intéressée à la défense des intérêts économiques des entreprises. Mais pour elle, pas de doute, "nos impôts ne doivent en aucun cas aggraver la faim, alors que nous voulons la réduire!" JB

En Sierra Leone, la terre des paysans est accaparée par les multinationales

En Sierra Leone, déjà un cinquième des surfaces agricoles est concerné par le phénomène de l’accaparement des terres au profit de projets agro-industriels qui ne profitent qu’à une toute petite minorité de la population locale. Yvan Maillard Ardenti, expert en développement auprès de PPP, a présenté une importante étude sur "L’impact social et économique de trois investissements fonciers à large échelle au Sierra Leone: une analyse coûts-bénéfices. Freetown/Sierra Leone". (A paraître au printemps 2013, sous l’égide d’ALLAT – Action for Large scale Land Acquisition Transparency).

L’étude, menée par des chercheurs internationaux et sierra léonais, montre les effets néfastes des investissements de trois entreprises multinationales (l’entreprise Addax Bioenergy, basée à Genève, propriété du milliardaire suisse Jean-Claude Gandur), SOCFIN Agricultural Company (Luxembourg, propriété du milliardaire français Vincent Bolloré, dont plusieurs filiales et succursales sont basées à Fribourg, en Suisse), et Sierra Leone Agriculture (appartenant au conglomérat indien SIVA Group).

Addax Bioenergy plante de la canne à sucre pour faire de l’éthanol sur les terres acquises par le biais de transactions avec les puissants chefs de clan, qui traitent au nom des familles propriétaires. Ces dernières n’ont que peu de moyens de contester ces chefs tribaux élus à vie, insiste pour sa part Abass Kamara, coordinateur de SiLNorF, une ONG de Sierra Leone soutenue par PPP. "L’impact de cette production industrielle est négatif tant du point de vue écologique (ressources en eau menacées, utilisation de pesticides à large échelle) que social (arrivée de travailleurs étrangers à la région, qui portent atteinte aux structures sociales et familiales, prostitution, jalousies, etc.), tandis que la sécurité alimentaire de la population n’est plus assurée", relève Yvan Maillard Ardenti.

Même constatation de la part d’Abass Kamara: "Il y a moins de riz et de patates douces et le prix des denrées de base a augmenté". Il déplore également que les femmes ne soient pas, ou peu, associées à la prise de décision et que ce sont surtout les hommes qui utilisent les indemnités et les loyers que leur versent les multinationales qui cultivent leurs terres. "Les femmes s’appauvrissent toujours plus!". De grands projets, tels que celui de l’entreprise suisse Addax Bioenergy, sont exonérés de l’impôt sur le bénéfice jusqu’en 2022. L’Etat est ainsi privé des fonds dont il aurait bien besoin pour développer le pays. JB

 

En Inde, Action de Carême accorde la priorité à la défense des droits fonciers

En Inde, Action de Carême aide des communautés défavorisées de Dalits ("intouchables") et d’Adivasis autochtones à faire valoir leur droit à la terre, garanti par la Constitution. "Jusqu’ici, 8’265 familles indigènes ont obtenu la propriété de 5’554 hectares de terres, où elles cultivent des denrées alimentaires pour leur subsistance", explique Ajoy Kumar, coordinateur du programme d’AdC en Inde. Face aux nouvelles faisant état de la forte croissance de l’Inde – son PIB a bondi à un rythme de 8,5% par an en moyenne – et des 160 millions de personnes de sa classe moyenne émergente qui "prend le train de l’économie de marché mondialisée" - le militant indien veut montrer l’autre face du "miracle indien".

"Le revers de cette réussite est moins connu: cette croissance repose sur une inégalité sociale immense. Environ la moitié de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, avec moins d’un demi dollar par jour. 43% des enfants souffrent de malnutrition, un record mondial… Ces 15 dernières années, plus de 300’000 petits paysans se sont suicidés!"

Ajoy Kumar affirme que la politique économique libéralisée que les bailleurs de fonds (Fonds Monétaire International et Banque Mondiale) ont imposée au pays "a permis à des multinationales avides de profit de piller sans vergogne les ressources naturelles du pays". Ces dix dernières années, affirme-t-il, des multinationales ont acquis 4,8 millions d’hectares de terres arables. "En appliquant des lois datant de la colonisation britannique pour légaliser le vol des terres et en réduisant toute opposition au silence, l’Etat indien s’est mué en faire-valoir des multinationales. La population locale est chassée par la force de ses terres ancestrales (pour lesquelles elle ne peut fournir des titres de propriété), entraînant par conséquent faim et pauvreté". Action de Carême, avec d’autres organisations, mène un travail de plaidoyer et introduit des actions en justice pour la défense de ces populations menacées d’être dépossédées de leurs terres. (apic/be)

Original source: APIC
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