Luttes foncières : les nouveaux adversaires des sans-terre

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Troisième cyclo-tour des paysan(ne)s en quête de terre en France, en avril 2012
Alternatives Internationales | septembre 2012

Luttes foncières : les nouveaux adversaires des sans-terre

Thomas Monnerais

Crise alimentaire, course aux matières premières, extension urbaine et industrielle incitent les firmes de l'agrobusiness à investir massivement dans le foncier. Délogeant ainsi des milliers de paysans qui, à travers la planète, se retrouvent privés de leur terre, leur unique source de subsistance.

Luttes foncières : les nouveaux adversaires des sans-terre (introduction au dossier)
Juin 2008. Le conglomérat Daewoo envisage d'acheter 1,5 million d'hectares de terres agricoles à l'État de Madagascar. L'idée est d'y produire maïs et huile de palme pour renforcer la sécurité alimentaire de la Corée du Sud. En échange, l'entreprise promet la construction d'infrastructures portuaires et la création de 70 000 emplois. Le pouvoir malgache voit l'opération d'un bon oeil mais ne juge pas nécessaire de prévenir les communautés et les familles qui vivent de et sur ces terres.

Liberia : vraies concessions contre fausses promesses
Dans le dos de la population, Sime Darby, numéro un mondial de l'huile de palme, a obtenu du gouvernement la concession de 311 000 hectares de terres en l'échange de la construction de "villages". Qui ne sortiront de terre que d'ici à 2025.

Madagascar : régulation impossible ?
À peine arrivé au pouvoir en 2009 après la destitution du président Marc Ravalomana qui voulait céder 40 % des terres arables de Madagascar à Daewoo (lire "Les nouveaux adversaires des sans-terre), son successeur Andry Rajoelina s'est engagé à limiter les investissements étrangers dans les terres et à sécuriser la situation des paysans.

Inde : leur terre n'est pas à vendre
Reliance Industries, la première entreprise indienne, souhaite racheter les parcelles de 24 000 agriculteurs. Qui, depuis six ans, lui opposent une fin de non-recevoir. Malgré le pont d'or.

Paraguay : le soja de la dispute
Grands propriétaires historiques et entreprises de l'agrobusiness s'associent pour produire du soja à grande échelle. Au grand dam des paysans souvent sans aucun accès à la terre et qui ne peuvent compter sur un État dépassé.

"Il faut des contrats plus transparents"
Le landgrabbing, au détriment des paysans et au seul profit des investisseurs, n'est pas une fatalité. Mais l'efficacité des antidotes est suspendue au renforcement des législations nationales et à la transparence des transactions.

En savoir plus
  • Agricultures familiales et sociétés civiles face aux investissements dans les terres dans les pays du Sud, Rapport de la Coordination SUD, juillet 2010
  • La fin des terres, A. Aschieri et M. Lelièvre, Scrineo, Paris, 2012.
  • Appropriations foncières : après Daewoo, que se passe-t-il à Madagascar ? Perine Burnod, Sciences-Po, Ceri, juin 2011
  • Landportal est la plateforme de référence en ligne sur les questions liées à la terre. Fruit de la collaboration d'ONG et de chercheurs, il regroupe et recoupe les informations disponibles. Y sont régulièrement publiées enquêtes et recherches dans toutes les langues : landportal.info
  • De manière générale, toutes les ONG (Grain, Via Campesina, Peuples Solidaires...) publient leurs rapports instructifs sur leur site internet.

Luttes foncières : les nouveaux adversaires des sans-terre (introduction au dossier)

Thomas Monnerais

Juin 2008. Le conglomérat Daewoo envisage d'acheter 1,5 million d'hectares de terres agricoles à l'État de Madagascar. L'idée est d'y produire maïs et huile de palme pour renforcer la sécurité alimentaire de la Corée du Sud. En échange, l'entreprise promet la construction d'infrastructures portuaires et la création de 70 000 emplois. Le pouvoir malgache voit l'opération d'un bon oeil mais ne juge pas nécessaire de prévenir les communautés et les familles qui vivent de et sur ces terres. Il faudra la destitution du président Marc Ravalomanana pour obliger Daewoo à renoncer (lire "Magagascar : régulation impossible ?). Un cas emblématique et historique des transactions foncières internationales à grande échelle.

En France, Terres de liens sanctuarise la terre
Thomas Monnerais

L'étalement urbain ou industriel au détriment des sols agricoles n'est pas l'apanage des pays du Sud. En France, entre 1970 et 2007, on estime que 5,1 millions d'hectares ont ainsi disparu. Pour inverser la tendance, l'association Terres de liens acquiert des terres agricoles sur tout le territoire pour les sanctuariser et les mettre à disposition de jeunes agriculteurs souhaitant démarrer une exploitation biologique et préserver le tissu rural local. Fondée en 2003 par Jérôme Deconinck, Terres de liens a ainsi acquis 102 fermes sur une surface totale de 2 300 hectares sur lesquels travaillent de manière collective 180 jeunes agriculteurs. Des projets réalisés grâce aux 1 700 bénévoles et aux dons.

"L'accaparement de terres, sans être nouveau, est un phénomène qui s'accélère", note Antoine Bouhey, spécialiste des questions alimentaires au sein de l'ONG Peuples Solidaires. Un effet second de la crise alimentaire mondiale. Les terres arables sont désormais un placement sûr et lucratif aux yeux des investisseurs. Ainsi, depuis 2001, selon les chiffres avancés par le groupement de chercheurs Landmatrix (lire encadré "Les chercheurs s'en mêlent"), 48 millions d'hectares de terres agricoles ou de forêts (cinq fois plus selon Oxfam) auraient été vendus ou loués à bas prix, à des fonds de pension  (Tiaa-Cref, CalyxAgro…), à des multinationales de l'agrobusiness (Cargill, Olam International…) ou à des États par l'intermédiaire de fonds souverains et d'entreprises publiques (Beidahuang, en Chine). Ceux-ci y développent des monocultures intensives et peu écologiques (lire p. 61) dont les fruits sont principalement destinés à l'export. Toutes les régions en développement sont concernées, mais l'Afrique concentre la majorité des cas recensés.

Les chercheurs s'en mêlent
Thomas Monnerais

Recueillir des statistiques précises pour mesurer l'ampleur du phénomène. Telle est la mission que se sont donné les chercheurs de Landmatrix [1]. Fruit de l'union de centres de recherche français, suisse et allemand, Landmatrix collecte et vérifie les (trop rares) données - acheteurs ? vendeurs ? type de surface ? zones géographiques ? - fournies par les gouvernements ou les entreprises pour apporter un peu plus de transparence dans un domaine où l'opacité est reine. Cerise sur le gâteau, toutes les informations sont présentées, en ligne, dans de belles infographies interactives.

À l'image de Daewoo, les acheteurs promettent souvent des investissements sur le long terme censés participer au développement du pays. Comme en Inde, par exemple, où l'entreprise locale Reliance Industries souhaite "offrir de nouvelles opportunités économiques à la région et aux paysans" (lire "Leur terre n'est pas à vendre"). "L'ennui, c'est que les termes des contrats passés sont souvent opaques et peu appliqués", souligne Antoine Bouhey. Ainsi au Liberia, la société malaisienne Sine Darby promettait la construction ex nihilo de villages entiers ; ils ne sont pas encore sortis de terre (lire"Vraies concessions contre fausses promesses").

Au jeu de la spéculation foncière, les perdants sont les paysans et les communautés, souvent des minorités ethniques (lire encadré ci-dessous "La grande marche d'Ekta Parishad"), qui sont ainsi privés de leur première - et parfois unique - source de subsistance. Certains luttent en manifestant ou en occupant les terres. Les autres, la majorité, renoncent de fait à leurs droits (quand ils les connaissent) et migrent vers des villes surpeuplées, tant le rapport de force entre des États dépassés ou corrompus, des entreprises aux moyens conséquents et des populations rurales divisées est déséquilibré.

La grande marche d'Ekta Parishad
Sébastien Farcis

Les groupes sociaux privés de terres sont souvent des minorités dans leurs pays. Comme en Inde, où le mouvement Ekta Parishad (Forum de l'unité, en hindi) fédère des milliers de paysans, essentiellement issus des communautés marginalisées adivasi (les "aborigènes" de l'Inde) et dalite (les "intouchables"). Le 2 octobre 2012, son fondateur P.V. Rajakopal organise une grande marche à travers le pays pour exiger du gouvernement l'application d'une réforme agrairepourtant promise en 2007. Cent mille personnes devraient participer à cette immense manifestation baptisée Jan Satyagraha (Poursuite de la vérité). Une mobilisation qui donne de la visibilité au travail quotidien d'Ekta Parishad. Né en 1991 dans l'État du Madhya Pradesh, le mouvement n'a depuis cessé d'essaimer dans toute l'Inde. Non-violent, il privilégie les actions concrètes, au coeur des villages, où ses cadres enseignent les techniques agricoles de base. Il veille particulièrement au sort des femmes, encore plus discriminées, dans un pays où 230 millions de personnes n'ont pas accès à la terre.

Timide régulation

Le combat peut sembler perdu d'avance. Cependant, il ne se joue pas uniquement sur le terrain. Dans les couloirs de la Cnuced, de la FAO ou de la Banque mondiale, les ONG prennent le relais des organisations locales. Réunies sous la bannière de l'Appel de Dakar, elles négocient pour que "cessent les accaparements fonciers massifs et que les gouvernements et institutions instaurent un cadre de régulation des droits fonciers".

La route est encore longue, les États et les institutions multilatérales étant plutôt bienveillants à l'égard de ces investissements fonciers, au nom de la valorisation des terres agricoles et du développement économique des pays du Sud. Ils ont cependant consenti à l'élaboration d'une charte, en janvier 2011, "pour des investissements agricoles responsables". Charte qui n'a rien de contraignante, ni pour les États vendeurs ni pour les entreprises, regrettent les ONG. Quid de la souveraineté alimentaire des populations ? Quid de leur droit à décider du destin de leur terre ? Quid de la disparition des sols agricoles au profit de l'étalement urbain et industriel ? "Ces outils (labels, certificats, codes de bonne conduite) peuvent devenir plus contraignants au fil du temps", tempère Alain Karsenty, chercheur au Cirad (lire "Il faut des contrats plus transparents"). À condition que les États concernés renforcent leur législation nationale et mettent sur un pied d'égalité les droits des investisseurs et ceux des individus.

Original source: Alternatives Internationales
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