Les paysans africains chassés de leurs terres pour faire place aux investisseurs

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New York Times | 22 décembre 2010

(Photo: Tyler Hicks/New York Times).

Par NEIL MacFARQUHAR

(Traduit par Annie Schmied)


SOUMOUNI, Mali---La demi-douzaine d’étrangers qui sont venus dans ce lointain village Ouest africain ont rapporté des nouvelles alarmantes sur le sort de fermiers vivant dans une situation d’autosubsistance minimale : leurs pauvres champs, exploités de génération en génération, sont maintenant contrôlés par le chef de l’état Libyen, le Colonel Muammar el-Qaddafi, et les fermiers vont devoir partir.


« Ils nous ont dit que ce serait la dernière saison de pluie pendant laquelle nous pourrions cultiver nos champs ; ensuite, ils vont abattre toutes les maisons et prendre la terre » a raconté Mama Keita, 73 ans, chef de ce village situé au fin fond d’une brousse dense et épineuse. « On nous a dit que cette terre appartient maintenant à Qaddafi ».


A travers toute l’Afrique et les pays en voie de  développement, une nouvelle ruée mondiale vers la terre est en train d’engloutir de vastes étendues de terre cultivable. Aux dépends des traditions ancestrales, les villageois stupéfaits sont en train de découvrir que les gouvernements Africains sont officiellement les propriétaires de leurs terres et qu’ils les ont louées, souvent à des prix très avantageux, à des investisseurs privés ou à des gouvernements étrangers pour plusieurs dizaines d’années.


Des organisations comme les Nations Unies ou la banque mondiale considèrent que cette pratique, si elle est effectuée de façon équitable, peut aider à nourrir la population mondiale croissante en introduisant un mode d’exploitation agricole commerciale à grande échelle là où elle n’est pas pratiquée.


Mais d’autres condamnent ces contrats comme une forme d’expropriation néocoloniale qui détruit les villages, déracine des dizaines de milliers de paysans et crée une masse déstabilisée de travailleurs pauvres. Le pire, affirment-ils, c’est que la majeur partie de la nourriture produite sera destinée à des pays plus riches.


« La sécurité alimentaire du pays concerné doit être la première et la plus importante considération dans l’esprit de tous » a dit Kofi Annan, ancien Secrétaire Général des Nations Unies, qui se consacre maintenant au problème de l’agriculture en Afrique. « Si ce n’est pas le cas, c’est de l’exploitation pure et simple et cela ne pourra pas fonctionner. Nous avons déjà connu une ruée sur l’Afrique dans le passé. Je ne pense pas que nous voulions voir une seconde ruée de ce type».


Selon une étude de la Banque mondiale publiée en septembre, les contrats passés sur les terres agricoles concernent une superficie d’environ 110 millions d’acres – équivalente à la Californie et de la partie ouest de la Virginie combinées – rien que pour les onze premiers mois de l’année 2009 mois. Plus de 70 % de ces contrats ont été établis pour des terres situées en Afrique, incluant le Soudan, le Mozambique et l’Ethiopie parmi les pays qui transfèrent des millions d’acres de leur sol aux investisseurs.


Ce rapport précise qu’avant 2008, au niveau mondiale de tels contrats correspondait à une moyenne de moins de 10 millions d’acres par an. Mais la crise alimentaire de ce printemps, qui  a déclenché des émeutes dans au moins une douzaine de pays, a entraîné une véritable envolée. La perspective d’une pénurie future attire à la fois les gouvernements riches qui manquent de terres cultivables pour nourrir leur population et les fonds spéculatifs intéressés par une marchandise se raréfiant.


« On voit l’intérêt pour l’acquisition de terres continuer de se manifester au plus haut niveau » a dit Klaus Deininger, l’expert en économie de la Banque Mondiale qui a écrit ce rapport, en se basant sur de nombreux chiffres fournis par « Grain », une association de défense, à défaut d’informations fournies par les gouvernements sur les marchés conclus. « Clairement, ce n’est pas terminé ».


Ce rapport, quoique globalement en faveur des investissements, expose des résultats mitigés. L’aide pour l’agriculture qui s’élevait à près de 20 % de la totalité de l’aide internationale en 1980 ne représente plus qu’environ 5 % actuellement, d’où la nécessité d’autres investissements pour soutenir la production.


D’après ce rapport, beaucoup de ces investissements sont purement spéculatifs, ce qui conduit à la mise en jachère de terres. Le rapport ajoute que des fermiers ont été déplacés sans compensation, que les terres ont été louées bien en dessous de leur valeur, que les personnes expulsées ont fini par s’installer illégalement dans des espaces verts et, enfin, que les nouvelles exploitations ont créé bien moins d’emplois que prévu,.


L’étendue impressionnante des terres concernées par certains contrats galvanise les opposants. A Madagascar, un contrat qui aurait concédé presque la moitié des terres cultivables du pays à un conglomérat sud-coréens a aidé à cristalliser l’opposition contre un président déjà impopulaire et a contribué a son renversement en 2009.


Des gens ont été chassés de leurs terres dans des pays comme l’Ethiopie, l’Ouganda, la République Démocratique du Congo, le Libéria et la Zambie. Il n’est même pas rare pour les investisseurs d’arriver sur une terre soi-disant non habitée. Au Mozambique, une compagnie d’investissement a découvert qu’un village entier avec son propre bureau de poste était présent sur ce qui lui avait été décrit comme une zone inhabitée, raconte Olivier de Schutter, rapporteur aux Nations Unies sur la question de l’alimentation.


Au Mali, environ 3 millions d’acres de terres le long du fleuve Niger et à l’intérieur de son delta sont contrôlées par un consortium administré par l’Etat, appelé l’Office du Niger. En près de 80 ans, seulement 200.000 acres de terre ont été irriguées, ce qui explique que le gouvernement considère tout nouveau investisseur comme une bénédiction.


« Même si vous donniez la terre à la population dans ce pays, elle n’aurait pas les moyens de l’exploiter, pas plus que le gouvernement » déclare Abou Sow, directeur exécutif de l’Office du Niger.


Il énumère les pays dont les gouvernements ou des groupes privés ont déjà investis ou expriment leur intérêt : la Chine et l’Afrique du Sud dans la canne à sucre ; la Libye et l’Arabie Saoudite dans le riz ; le Canada, la Belgique, la France, la Corée du Sud, l’Inde, les Pays Bas, et des entreprises multinationales comme la Banque de Développement d’Afrique de l’Ouest.


Au total, déclare M. Sow, près de 60 contrats couvrent au moins 600.000 acres au Mali, bien que selon certaines organisations, plus de 1,5 million d’acres ont déjà été engagés. Il argumente que la majorité des investisseurs sont des Maliens qui cultivent des denrées alimentaires pour le marché domestique. Il reconnaît cependant qu’on prévoit que des investisseurs étrangers comme les Libyens qui ont loué 250.000 acres au Mali,

expédient leur riz, viande de boeuf et autres produits d’agriculture dans leur propre pays.
« Quel avantage auraient-ils à investir au Mali si ils ne pouvaient même pas profiter de leur propre production. » a déclaré M. Sow.


Comme dans le cas de nombreux contrats, le profit financier que le Mali pourrait tirer des locations de terre n’est pas clair. Le contrat signé avec les Libyens leur concède des terres pour au moins 50 ans sans autre contrepartie que leur exploitation.


« Les Libyens veulent produire du riz pour les Libyens et non pour les Maliens » a déclaré Mamadou Goita, le directeur d’un organisme de recherche à but non- lucratif au Mali. Lui et d’autres opposants soutiennent que le gouvernement est en train de privatiser des ressources nationales sans améliorer l’approvisionnement domestique en nourriture, et que ce sont des considérations politiques plutôt qu’économiques qui sont aux commandes car le Mali veut renforcer ses liens avec la Libye ainsi qu’avec d’autres pays.


Les gigantesques terrains concédés à des investisseurs privés ne produiront pas avant plusieurs années. Mais les autorités ont noté que la Libye a déjà dépensé plus de 50 millions de dollars pour la construction d’un canal et d’une route, effectuée par une compagnie chinoise, pour le bénéfice des villages de la région.


Chaque paysan concerné, a ajouté M. Sow, y compris les 20.000 concernés par le projet libyen, recevra une compensation. « S’ils perdent ne serait-ce que seulement un arbre, nous leur paierons la valeur de cet arbre » a-t-il déclaré.


Mais la colère et la méfiance montent. Au cours d’un rallye, le mois dernier, des centaines de paysans ont demandé que le gouvernement mette un terme à ces contrats tant qu’ils ne pourront donner leur avis. Nombreux sont ceux qui disent avoir été battus et emprisonnés par des soldats mais qu’ils sont prêts à mourir pour garder leurs terres.


« Bientôt il y a aura la famine » a crié Ibrahima Coulibaly, le chef du comité de coordination des organisations paysannes du Mali. « Si les gens ne se battent pas pour défendre leurs droits, ils vont tout perdre ! »


« Ante » hurlait la foule dans la langue locale, le Bamanankan, « nous refusons ! »
Kassoum Denon, le responsable régional de l’Office du Niger, a accusé les opposants Maliens d’être payés par des groupes occidentaux qui sont idéologiquement opposés à l’agriculture à grande échelle.


« Nous sommes responsables du développement du Mali » a-t-il déclaré. « Si la société civile n’est pas d’accord avec la façon dont nous nous y prenons, ils n’ont qu’à sauter dans un lac ».


Pour les experts, le problème majeur est le Mali reste une société agricole. Chasser les paysans de leur terre sans autre moyen d’existence, risque de submerger la capitale Bamako avec une population de chômeurs déracinés qui pourraient devenir un problème politique.


« La terre est la ressource naturelle que 70% de la population utilise pour survivre, «  déclare Kalfa Sanogo, un économiste des Nations Unies participant au programme de développement du Mali, «  il est impossible de chasser 70 % de la population de ses terres, pas plus qu’il n’est possible d’affirmer qu’ils n’ont qu’à devenir ouvriers agricoles ».

Avec une approche différente, un projet américain de 224 millions de dollars va être mis en œuvre pour aider près de 800 paysans Maliens à acquérir chacun 12 acres dans des terres récemment évacuées, empêchant ainsi leur expulsion.


Jonc C. Anderson, le directeur du projet argumente qu’aucun pays ne s’est développé économiquement avec une large proportion de sa population dans des fermes. Soit les petits paysans propriétaires réussiront soit ils devront vendre leur terre pour survivre, a-t-il déclaré, mais pour les voix critiques, les villageois seront de toute façon déplacés.
« Nous voulons changer radicalement la relation entre le paysan fermier et l’état, pour mettre en place une relation où le paysan a plus de responsabilités, » a déclaré M. Anderson.


Soumouni est situé à 20 miles de la route la plus proche, sur laquelle les bergers de troupeaux itinérants coiffés de leurs chapeaux de paille typiques donnent des indications routières telles que « tourne à droite au niveau de la termitière percée ».


Sekou Traoré, 69 ans, un ancien du village, était sidéré quand les autorités gouvernementales lui ont dit que la Libye était maintenant propriétaire de sa terre et commençait à arpenter les champs. Il avait toujours considéré cette terre comme la sienne, transmise en héritage de père en fils.


« Tout ce que nous voulons avant qu’ils ne détruisent nos maisons et nous prennent nos champs est qu’ils nous montrent les nouvelles maisons où nous vivrons et les nouveaux champs que nous cultiverons, » a-t-il déclaré lors du rallye du mois dernier.


« Nous avons tous si peur, » a-t-il dit à propos des 2.229 habitants  de son village. « Nous allons être les victimes de cette situation, nous en sommes convaincus ».

Original source: New York Times
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