Démasquer l’accaparement des terres camerounaises par une entreprise chinoise

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GRAIN | 22 octobre 2010

par GRAIN

Le Cameroun est l’un des nombreux pays africains ciblés par les investisseurs étrangers pour leurs terres agricoles. Récemment, un investisseur français s’est emparé d’une énorme bande de terre pour y faire de la canne à sucre et l’entreprise malaise Sime Darby est en train de négocier 300 000 ha dans la partie sud du pays pour y installer des plantations de palmiers à huile. Les investisseurs chinois sont également très intéressés par l’acquisition de terres agricoles au Cameroun. En septembre 2010, GRAIN a voyagé dans le département de Haute-Sanaga, pour examiner de plus près un projet chinois de ce genre. Nous étions accompagnés par des personnes vivant dans les zones affectées.

L’entreprise chinoise qui est derrière ce projet est le conglomérat Shaanxi Land Reclamation General Corporation (connu aussi sous le nom de Shaanxi State Farm) qui appartient à l’État. Il opère au Cameroun via sa filiale IKO Ltd. qui à son tour, a établi une société locale, Sino-Cam Iko Ltd. IKO est impliqué dans diverses entreprises agricoles, tout particulièrement l’élevage d’autruches ; IKO assure être le plus gros producteur d’autruches d’Asie.

Remise en état par IKO des systèmes d’irrigation sur sa plantation de riz de Nanga-Eboko

 

IKO a l’intention de transférer finalement son élevage d’autruches au Cameroun, mais pour l’instant, il s’intéresse davantage à l’agriculture.(1) En 2005, des négociations bilatérales entre les gouvernements chinois et camerounais ont ouvert la porte à IKO qui peut désormais explorer à sa guise les possibilités de production de riz et autres cultures dans le pays. L’entreprise s’est intéressée à plusieurs sites, entre autres une exploitation rizicole de 120 ha abandonnée dans le district central de Nanga-Eboko dans la région de la Haute-Sanaga au Cameroun. Cette exploitation avait été mise en place initialement suite à un partenariat avec Taiwan dans les années 1960, mais fut abandonnée quand le Cameroun changea de camp pour se tourner vers la République populaire de Chine une dizaine d’années plus tard.

 

Logements pour les travailleurs chinois à la ferme d’IKO de Nanga-Eboko.

 

Une année plus tard, en 2006, convaincu du potentiel de production au Cameroun, IKO a signé un accord d’investissement de 120 millions de dollars US avec le gouvernement du Cameroun, qui lui apportait donnait la plantation de riz de Nanga-Eboko et un bail de 99 ans sur 10 000 ha de terrain supplémentaires : 2000 ha à Nanga-Eboko (près de sa plantation de riz) et 4 000 ha dans le district de Ndjoré, ainsi que 4 000 ha dans l’Ouest du pays à Santchou. Plusieurs sources nous ont affirmé que ces terres avaient été accordées à IKO gratuitement.

Cependant jusqu’à présent, les seules activités importantes ont concerné la plantation de riz de Nanga-Eboko. L’entreprise construit plusieurs grands bâtiments sur le site qui serviront, dit-elle, à former les travailleurs locaux à la production de riz. Le système d’irrigation qui pompe l’eau dans le fleuve Sanaga, est en réparation et la plus grande partie des terres n’est pas encore cultivée. Il semble que l’entreprise ait fait des essais avec plusieurs variétés de riz et qu’une partie de la production ait été vendue localement. Les premières expériences avec du riz chinois, toutefois, auraient été un échec et l’entreprise développe depuis de nouvelles variétés en collaboration avec l’Institut camerounais de recherche agricole pour le développement (l’IRAD).

 

La vaste concession d’IKO près de Nanga-Eboko. Ces terres sont actuellement utilisées par les communautés locales pour l’agriculture, la chasse et la cueillette.

 

La concession de 2 000 ha proche de la plantation de riz est située dans une zone de savane voisine de la communauté d’Akak, près du village de Nkollo Akpwa. Certains affirment que la concession couvre en réalité 4 000 ha, d’autres assurent que la surface serait plutôt de 6 000 ha.(2) IKO n’a pas encore commencé à produire sur le site et celui-ci est actuellement utilisé par les populations locales pour y faire leurs cultures, mais sert aussi à la chasse et la cueillette. Les villageois auxquels nous avons parlé ne savaient pas très bien comment la concession a été accordée à IKO. Mais le maire, Romain Roland Eto, nous a indiqué que ni lui ni aucun autre responsable local n’ont été consultés avant que la concession ne soit accordée.(3)

 

Une partie de la concession de 4 000 ha d’IKO à Ndjoré.

 

La concession de 4 000 ha dans le district de Ndjoré n’est qu’à quelques kilomètres de Nanga-Eboko, le long de la route qui mène à Yaoundé, la capitale. Il semblerait qu’IKO ait négocié ces terres directement avec le Chef de Ndjoré. Aucune consultation n’a eu lieu avec la communauté et aucun des habitants auxquels nous avons parlé n’avait entendu parlé d’une quelconque indemnisation. Un villageois, cependant, nous a indiqué qu’on lui avait dit que l’entreprise allait les aider à vendre leur production locale de manioc.

Les terres de Ndjoré ont déjà été délimitées par IKO avec la collaboration des autorités locales. Comme l’entreprise ne trouvait pas suffisamment de terres correctes dans le coin pour parvenir à 4 000 ha, il a été envisagé de prendre aussi du terrain de l’autre côté du fleuve. IKO a déjà essayé de cultiver du maïs sur une portion des terres de Ndjoré mais son intention affichée est de se lancer dans la production de manioc.

 

Construction par IKO d’un centre de formation sur sa plantation de riz de Nanga-Eboko.

 

Et pourtant, alors que le gouvernement camerounais s’est engagé à fournir 10 000 ha à IKO et que les terres ont déjà été identifiées, il n’est pas certain que le feu vert définitif pour le projet ait été donné. Le contrat se trouverait encore dans le bureau du premier ministre ; une commission inter-ministérielle est apparemment en train de l’examiner.

IKO est mécontent du délai. Le directeur de l’entreprise pour le Cameroun, M. Zhao, s’est plaint récemment des « procédures administratives inutilement longues. »

« Nous n’avons que 100 ha qui ont d’ailleurs été exploités. Nous voulons plus de terres

pour continuer à travailler. C’est dommage que pour un bout de papier, on nous fasse attendre des années », fulmine M. Zhao. (4)

 

Pendant ce temps, à Nanga-Eboko, la construction du “centre de formation” continue. Le centre est l’un des 15 centres de démonstration de technologie agricole que le gouvernement chinois s’est engagé à construire au Sommet de la coopération sino-africaine qui a eu lieu à Pékin en 2006. Dans ce cas, on voir bien comment les programmes de coopération de la Chine et les intérêts de ses entreprises se recoupent. Le centre prévu au Cameroun, qui abrite actuellement une soixantaine de travailleurs chinois, sert de terrain pour le développement des opérations de riziculture d’IKO et sera en même temps utilisé par l’entreprise pour promouvoir son modèle d’agriculture, dans cette région où dominent l’agriculture paysanne à petite échelle et le pastoralisme.

 

IKO a déjà commencé à planter du maïs sur sa concession de 4 000 ha de Ndjoré. Mais l’entreprise affirme vouloir utiliser ces terres pour y produire du manioc.

 

« Il est temps que les Camerounais comprennent que l’avenir est dans l’agriculture », fait remarquer M. Zhao. « Il faut passer à la mécanisation de cette agriculture. On ne peut plus continuer de nos jours à cultiver avec la houe et la pioche. Cela ne peut vous mener nulle part. Il faut également un apport considérable de capitaux pour le développement de votre agriculture ».

 

Jusqu’ici cependant, avec l’expérience qu’elle a eue du projet chinois de Nanga-Eboko, la population locale n’a guère vu de signes qu’IKO va améliorer son avenir. Les ouvriers sont payés environ 2 dollars US par jour, sans avantages sociaux ni contrat de travail.

 

« Nous ne voyons même pas où passe le riz pour lequel nous mourons chaque jour, » dit Kemam Essam, un des ouvriers de l’exploitation de Nanga-Eboko. « Non, c’est trop, je vais partir si rien ne change.» (5)

 

(Merci à Odile Girard pour la traduction.)

 

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(1) Li Jiali, Senior Engineer, Deputy Director General, Foreign Economic Cooperation Center of China’s Ministry of Agriculture, www.iprcc.org.cn/userfiles/file/Li%20Jiali?EN.pdf

(2) Jean-Bruno Tagne et Simon Gouin, “Quand le Cameroun nourrit la Chine,” 21 octobre 2010, Politis.fr.

(3) Charles Nforgang, “Chinois au Cameroun : une incompréhension foncière”, Syfia, 6 janvier 2010.

(4) Jean-Bruno Tagne, “Enquête sur la riziculture chinoise,” Quotidien Le Jour, 18 août 2010.

(5) Ibid.

 

Voir aussi, Jean François Mebenga, "Chinois et autres écumeurs a l’assaut des terres de la Haute-Sanaga," Le Jour, 06 mai 2010.
Original source: GRAIN
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