Logo-text

L’«accaparement des terres» se multiplie dans l’opacité

AGRICULTURE Samedi16 octobre 2010

L’«accaparement des terres» se multiplie dans l’opacité

PAR RAM ETWAREEA

La Suisse, avec d’autres pays et organisations, peine à introduire un code de conduite pour réguler les contrats entre investisseurs étrangers et pays d’accueil

L’acquisition ou la location à long terme de terres agricoles dans les pays en développement, mais aussi en Europe de l’Est et en Australie, par des investisseurs étrangers se poursuit de plus belle. Pas plus tard que ce jeudi, le Qatar a annoncé qu’il négociait avec l’Ukraine et l’Argentine. «Nous avons aussi fait des offres au Brésil et à l’Australie. Ces pays sont prêts à nous vendre des terrains pour cultiver des céréales», a expliqué Mahendra Shah, chef du Programme national du Qatar pour la sécurité alimentaire. Selon la Banque mondiale qui a publié un rapport sur ce thème le mois dernier, 45 millions d’hectares ont été négociés en 2009. C’est l’équivalent de toutes les terres arables en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Italie. Une hausse gigantesque par rapport aux années précédentes: entre 2006 et 2008, la moyenne annuelle n’était que de 4 millions d’hectares.

Recolonisation

Ce phénomène n’a pas laissé les organisations bilatérales et multilatérales de coopération ainsi que la société civile indifférentes. Au contraire, pour nombre d’entre elles, cet «accaparement de terres» à l’étranger constitue une nouvelle forme de recolonisation. Et faute de pouvoir la stopper, elles voudraient introduire un code de conduite pour obliger les investisseurs et les pays d’accueil à respecter un certain nombre de critères. Selon elles, un tel instrument serait surtout utile en Afrique, le continent le plus convoité et où les Etats sont peu équipés pour négocier un traitement équitable. Depuis plus d’une année, la Suisse, dont la coopération est très active sur le continent noir, se démène pour matérialiser le code de conduite. Berne finance plusieurs groupes de travail et des ONG mobilisées contre le phénomène.

Force est de constater que le projet n’a pas avancé. En réalité, la solution suisse, soutenue par de nombreux pays européens, n’est pas la seule sur la table. La Banque mondiale a formulé ses propres recommandations. Idem pour l’Union africaine dont le projet de code de conduite volontaire est le plus avancé; il est à présent en phase de ratification. Enfin des ONG, plus radicales, demandent un moratoire sur tout nouveau contrat. Ces dernières estiment que l’explosion des prix des denrées alimentaires est liée à l’exploitation des terres, notamment pour produire des biocarburants.

Le projet de code de conduite a fait l’objet cette semaine encore de débats à l’occasion de la Conférence sur la sécurité alimentaire organisée par la FAO à Rome. Aucun consensus n’y était attendu. Mais c’était l’occasion pour de nombreux paysans africains de se mobiliser. Renaldo Chingore, un leader paysan du Mozambique, a dénoncé «le désastre pour les communautés chassées de leurs terres pour faire place aux firmes internationales et poussées vers des zones moins fertiles». Son pays a vendu ou loué près de 4,8 millions d’hectares, notamment pour la culture de jatropha pour produire des biocarburants et de la canne à sucre, aux investisseurs venant de Grande-Bretagne, d’Italie, du Portugal, du Canada, d’Ukraine et de l’île Maurice.

Les Etats ne pèsent pas lourd face aux investisseurs

Renaldo Chingore peut compter sur le soutien d’Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation. «Un code de conduite n’est qu’un instrument volontaire. Même s’ils le ratifient, les pays d’accueil n’ont aucune obligation de le respecter, déclare-t-il au Temps. Les Etats n’aiment pas dévoiler les termes des contrats.» Il note aussi que les pays, notamment africains qui ne pèsent pas lourd face aux investisseurs, sont en concurrence entre eux pour attirer les capitaux étrangers et s’efforcent de faire des concessions, quitte à bafouer les droits des paysans locaux.

«En fin de compte, il ne s’agit pas de discipliner les pays d’accueil et les investisseurs, mais de savoir le type d’agriculture qui garantit la sécurité alimentaire d’un pays», déclare Olivier De Schutter. Il préfère des petites exploitations qui peuvent répondre aux besoins alimentaires des communautés locales.

© 2009 LE TEMPS SA

Renaldo Chingore, un leader paysan du Mozambique, a dénoncé «le désastre pour les communautés chassées de leurs terres pour faire place aux firmes internationales et poussées vers des zones moins fertiles».

Le Temps | 16 octobre 2010

PAR RAM ETWAREEA

La Suisse, avec d’autres pays et organisations, peine à introduire un code de conduite pour réguler les contrats entre investisseurs étrangers et pays d’accueil

L’acquisition ou la location à long terme de terres agricoles dans les pays en développement, mais aussi en Europe de l’Est et en Australie, par des investisseurs étrangers se poursuit de plus belle. Pas plus tard que ce jeudi, le Qatar a annoncé qu’il négociait avec l’Ukraine et l’Argentine. «Nous avons aussi fait des offres au Brésil et à l’Australie. Ces pays sont prêts à nous vendre des terrains pour cultiver des céréales», a expliqué Mahendra Shah, chef du Programme national du Qatar pour la sécurité alimentaire. Selon la Banque mondiale qui a publié un rapport sur ce thème le mois dernier, 45 millions d’hectares ont été négociés en 2009. C’est l’équivalent de toutes les terres arables en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Italie. Une hausse gigantesque par rapport aux années précédentes: entre 2006 et 2008, la moyenne annuelle n’était que de 4 millions d’hectares.

Recolonisation

Ce phénomène n’a pas laissé les organisations bilatérales et multilatérales de coopération ainsi que la société civile indifférentes. Au contraire, pour nombre d’entre elles, cet «accaparement de terres» à l’étranger constitue une nouvelle forme de recolonisation. Et faute de pouvoir la stopper, elles voudraient introduire un code de conduite pour obliger les investisseurs et les pays d’accueil à respecter un certain nombre de critères. Selon elles, un tel instrument serait surtout utile en Afrique, le continent le plus convoité et où les Etats sont peu équipés pour négocier un traitement équitable. Depuis plus d’une année, la Suisse, dont la coopération est très active sur le continent noir, se démène pour matérialiser le code de conduite. Berne finance plusieurs groupes de travail et des ONG mobilisées contre le phénomène.

Force est de constater que le projet n’a pas avancé. En réalité, la solution suisse, soutenue par de nombreux pays européens, n’est pas la seule sur la table. La Banque mondiale a formulé ses propres recommandations. Idem pour l’Union africaine dont le projet de code de conduite volontaire est le plus avancé; il est à présent en phase de ratification. Enfin des ONG, plus radicales, demandent un moratoire sur tout nouveau contrat. Ces dernières estiment que l’explosion des prix des denrées alimentaires est liée à l’exploitation des terres, notamment pour produire des biocarburants.

Le projet de code de conduite a fait l’objet cette semaine encore de débats à l’occasion de la Conférence sur la sécurité alimentaire organisée par la FAO à Rome. Aucun consensus n’y était attendu. Mais c’était l’occasion pour de nombreux paysans africains de se mobiliser. Renaldo Chingore, un leader paysan du Mozambique, a dénoncé «le désastre pour les communautés chassées de leurs terres pour faire place aux firmes internationales et poussées vers des zones moins fertiles». Son pays a vendu ou loué près de 4,8 millions d’hectares, notamment pour la culture de jatropha pour produire des biocarburants et de la canne à sucre, aux investisseurs venant de Grande-Bretagne, d’Italie, du Portugal, du Canada, d’Ukraine et de l’île Maurice.

Les Etats ne pèsent pas lourd face aux investisseurs

Renaldo Chingore peut compter sur le soutien d’Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation. «Un code de conduite n’est qu’un instrument volontaire. Même s’ils le ratifient, les pays d’accueil n’ont aucune obligation de le respecter, déclare-t-il au Temps. Les Etats n’aiment pas dévoiler les termes des contrats.» Il note aussi que les pays, notamment africains qui ne pèsent pas lourd face aux investisseurs, sont en concurrence entre eux pour attirer les capitaux étrangers et s’efforcent de faire des concessions, quitte à bafouer les droits des paysans locaux.

«En fin de compte, il ne s’agit pas de discipliner les pays d’accueil et les investisseurs, mais de savoir le type d’agriculture qui garantit la sécurité alimentaire d’un pays», déclare Olivier De Schutter. Il préfère des petites exploitations qui peuvent répondre aux besoins alimentaires des communautés locales.

mapLeTemps

Who's involved?

Who's involved?


Languages



Special content



Archives




Latest posts