La ruée vers la terre

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La Tribune | le 26 juin 2010

Les prix des denrées agricoles devraient continuer de grimper dans les prochaines années sur fond de pression démographique, bouleversant la donne pour l'agriculture et les terres arables.

Un paradoxe. Alors que ce début de XXI° siècle devait consacrer le règne des technologies de l'information ultra sophistiquées, voilà qu'il sonne le grand retour de l'agriculture. L'iPad versus les tourteaux de soja ! Longtemps délaissées, comme symbole passéiste dans une économie post-industrielle, les terres arables et les denrées qu'elles produisent sont en passe d'incarner une nouvelle modernité.

Une revanche pour Jules Méline. Président du Conseil sous la Troisième République, l'avocat considérait en effet l'économie française comme un arbre dans lequel l'industrie représente les branches et les feuilles, et où l'agriculture représente le tronc et les racines.

Dans un récent rapport, les experts de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) et de la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) prévoient que « les prix moyens des productions végétales devraient progresser de 10% à 20% en termes réels (corrigés de l'inflation) par rapport à la moyenne observée durant la période 1997-2006 ».

Les huiles végétales en tête du palmarès

Le prix de certaines denrées va littéralement flamber. En tête du palmarès, les huiles végétales (au moins 30%), et les céréales secondaires (orge, sorgho ...). Tout concourt à une hausse durable et soutenue du prix de ces denrées, prévient le rapport qui s'inquiète pour l'alimentation des pays pauvres. La hausse démographique portera à 9 milliards le nombre de bouches à nourrir au tournant du siècle, les classes moyennes montantes des pays émergents veulent de plus en plus de viande dans leurs assiettes... Une véritable ruée vers « l'or vert » prend forme. Les terres arables deviennent un enjeu alimentaire et financier.

Les nouveaux enjeux de l'agriculture

C'est début 2008 que le monde ouvre les yeux sur les nouveaux enjeux de l'agriculture. La flambée des prix des denrées alimentaires jette dans les rues des millions de personnes affamées dans les pays du Sud. Certes, « les prix de produits alimentaires sont (depuis) redescendus de leurs niveaux records, mais ils restent élevés dans beaucoup de pays pauvres », souligne le rapport, « Perspectives agricoles, 2010-2019 ». Et « des épisodes d'extrême volatilité des prix (...) ne sont pas à exclure, en particulier du fait que les prix des produits agricoles sont de plus en plus dépendants des coûts du pétrole et de l'énergie », prévient l'OCDE, via les pesticides et les engrais. Sans oublier « l'instabilité des conditions climatiques (qui) risque de grandir », souligne le rapport.

Un sujet politique et économique

Corollaire du renchérissement des prix des denrées, les terres arables sont devenues « un sujet d'intérêt intense à la fois politique, environnemental et économique », selon le cabinet d'étude Hardman&Co. Elles représentent 1,5 milliard d'hectares dans le monde, d'une valeur de 5.000 milliards de dollars. L'urbanisation et la désertification les raréfient.

En Asie, le potentiel est presque inexistant. Les réserves se situent en Amérique latine, en Afrique et dans une moindre mesure en Europe de l'Est. Des pays d'Asie (Corée, Japon...) ou du Moyen-Orient ont commencé à racheter d'immenses superficies. Depuis 2007, plus de 13 milliards de dollars ont été engagés par des investisseurs dans les terres agricoles, selon Hardman&Co. Ce n'est qu'un début. « Les 5.000 milliards de dollars de valorisation des terres ne représentent qu'entre 7% et 10% de la valeur mondial des marchés actions », souligne le cabinet. Une corne d'abondance à faire fructifier.

Laurent Chemineau

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"Il est extrêmement rare de trouver des terres vierges de tout droit"

André Teyssier est conseiller au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Il dénonce les discours malthusiens sur les terres arables.

Va-t-on manquer de terres arables ?

D'abord il faut préciser qu'il est difficile de donner une définition exacte de ce que l'on entend par « terre arable ». Quand l'on s'intéresse à ce que recouvrent les données établies par des organismes internationaux, on y trouve des réalités très différentes. En fait, ce concept a des sous-entendus politiques évidents. Par exemple, des propriétés familiales ne seront pas comptabilisées, alors que les terres ont été rendues fertiles par le travail de plusieurs générations d'hommes.

Des sociétés font des investissements considérables dans ce domaine ?

Là aussi, il convient d'être prudent. La société sud-coréenne Daewoo a été accusée de vouloir acheter 1,3 million d'hectares à Madagascar, là où je travaille. Or Daewoo n'a pas acheté un seul hectare, mais a en revanche acquis un droit de prospection, précisément pour évaluer les terrains susceptibles de les intéresser. En fait, il est aujourd'hui extrêmement rare de trouver des terres vierges de tout droit. Une bonne part du discours financier sur le sujet repose sur le mythe de la terre disponible.

Mais il reste le problème d'une population croissante sur une surface limitée. Pourra-t-on encore mettre en valeur des terres à l'avenir ?

Il faut être extrêmement prudent en matière de malthusianisme. On a pu constater dans l'histoire que lorsque la population augmente en un lieu, cela s'accompagne d'une hausse de la production agricole par l'amélioration des rendements. Je suis optimiste sur ce sujet. Il existe, par exemple en Afrique, d'importantes surfaces à cultiver.

Le fait que les prix des denrées agricoles restent élevés peut-il y contribuer ?

Probablement, je le vois à Madagascar. Quant les prix du riz augmentent, l'année suivante les surfaces emblavées aussi.
Original source: La Tribune
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