Terres agricoles : la ruée vers l’Est des spéculateurs

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Des petits agriculteurs allemands manifestent contre une politique agricole commune qui ne les protège pas. | KAI PFAFFENBACH, REUTERS
Ouest France | 3.9.2020

Terres agricoles : la ruée vers l’Est des spéculateurs

L’est de l’Europe est victime d’un phénomène d’accaparement de terres par de gros investisseurs étrangers au monde agricole. Le dernier exemple concerne l’Allemagne et le discounter Aldi.

Sébastien VANNIER

Six mille hectares de terres agricoles pour 40 millions d’euros ! La vente, révélée début août, a secoué la région de Thuringe, dans l’est de l’Allemagne. Le vendeur n’est pas un inconnu : Klaus Kliem est l’ancien président de la puissante Fédération paysanne allemande, l’équivalent de la FNSEA en France. L’acheteur l’est encore moins. La société Boscor appartient à la fondation Lukas des héritiers du groupe de distribution Aldi.

Cette vente "à une entreprise étrangère au monde agricole, qui plus est à un discounter", a été jugée "irresponsable" par le ministre de l’Agriculture de Thuringe, Benjamin-Immanuel Hoff, membre du parti de gauche Die Linke. L’élu dénonce un cas d’accaparement de terres, phénomène qui a pris de l’ampleur ces quinze dernières années, un peu partout dans le monde.

« Des sommes énormes »

De gros investisseurs privés rachètent des terres, font grimper les prix, ce qui chasse les petits agriculteurs locaux. Le placement peut être attractif, surtout quand il donne droit à des millions d’euros de subventions européennes de la PAC. Les opérations sont parfois opaques ; des investisseurs préfèrent avancer masqués, en prenant des parts dans les sociétés acquéreuses.

Le phénomène est particulièrement significatif dans l’est du pays. "Les terres y sont structurées en très grandes parcelles, cela date de l’époque de la RDA [l’Allemagne de l’Est communiste]", explique Reiko Wöllert, producteur laitier en Thuringe et vice-président de l’association de défense des agriculteurs AbL. "Nous observons aujourd’hui un changement de génération. Les exploitants partent à la retraite et sont heureux de pouvoir vendre à très bon prix."

Selon l’Institut de recherche Thünen, les grands investisseurs possédaient déjà 34 % des terres agricoles de l’ex-RDA, en 2017. Entre 2008 et 2018, le prix d’achat des parcelles a augmenté de 216 %. « "Ce sont des sommes énormes qui sont négociées. Les petits exploitants ne peuvent pas suivre, des gens se retrouvent au chômage, s’insurge Reiko Wöllert. Nous attendons des gouvernements régionaux une loi pour empêcher ce genre de vente. Et de l’UE, une réforme de la PAC pour que les subventions soient liées à la qualité des exploitations plutôt qu’à leur surface."

Interrogé, le groupe Aldi a promis que son "opération économique" profiterait à la Thuringe…

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Ouest-France 03/09/2020

ENTRETIEN. Accaparements de terres agricoles : « Un risque pour la nature et le travail rural »

Six mille hectares de terres agricoles pour 40 millions d’euros ! La vente, révélée début août, a secoué la région de Thuringe, en Allemagne. L’est de l’Europe est victime d’un phénomène d’accaparement de terres par de gros investisseurs étrangers au monde agricole. Entretien avec Yves Petit, directeur du Centre européen, université de Lorraine.

Recueilli par Christelle GUIBERT

L’est de l’Europe est victime d’un phénomène d’accaparement de terres par de gros investisseurs étrangers au monde agricole. Le dernier exemple concerne l’Allemagne et le discounter Aldi. Entretien avec Yves Petit, directeur du Centre européen, université de Lorraine.

Le phénomène de concentration des terres dans la main d’investisseurs a-t-il baissé en Europe ?

Nous n’avons pas de nouvelles études disponibles, mais l’accaparement de terres agricoles européennes par des groupes financiers se poursuit, à l’image d’Agricost Braila, la plus grande ferme de Roumanie (56 000 ha), passée sous le contrôle du groupe al-Dahra, d’Abou Dhabi, en 2018.

Quels sont les pays de l’UE les plus concernés ?

Ceux de l’Europe de l’Est, la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie, la Roumanie, et l’Ukraine, en dehors de l’Union. Mais la France aussi est concernée, avec, par exemple, les 1 700 hectares achetés dans l’Indre par un groupe chinois, en 2019. En Roumanie, 10 % des surfaces agricoles (soit un million d’hectares) sont déjà entre les mains d’investisseurs de pays tiers, dont seulement 20 à 30 % sont européens. La Chine et les pays du Golfe sont à la pointe.

Quelles conséquences à cette financiarisation de l’agriculture ?

Elles sont de deux ordres. Cela conduit à une industrialisation des terres agricoles, avec de grandes monocultures, dont beaucoup sont destinées à devenir des agrocarburants. Elle ne tient pas compte des objectifs climatiques ni de la conservation de la nature. L’autre conséquence est une paupérisation des hommes qui travaillent la terre ; ils deviennent des salariés pauvres, aux mains de grands trusts.

N’existe-t-il aucun moyen de lutter ?

Les politiques des États membres, pour freiner l’accaparement ou la spéculation sur les terres, se heurtent parfois à la libre circulation des capitaux, une des libertés fondamentales de l’UE. Quant aux grands investisseurs de l’étranger, ils sont parfois « citoyens européens » grâce aux passeports dorés qu’ils achètent à Chypre ou à Malte. Enfin, la complexité et l’opacité des montages financiers ne facilitent pas la lutte.

Que contiennent le Green New Deal et la nouvelle Politique agricole commune (Pac), en discussions, sur ce sujet ?

La Commission européenne d’Ursula von der Leyen procurera sans doute des instruments qui aideront. Il y a notamment des objectifs contraignants de restauration de la nature dans la Stratégie en faveur de la biodiversité d’ici à 2030. Elle sera sans doute plus efficace que les aides au premier hectare, cette nouvelle mesure de la Pac qui était censée éviter la concentration des terres et que des investisseurs ont réussi à contourner.
Original source: Ouest France
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