L’appétit pour les terres agricoles menace-t-il la sécurité alimentaire mondiale ?

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(Source : Les Amis de la Terre)
Les Echos | 22/03/2013

L’appétit pour les terres agricoles menace-t-il la sécurité alimentaire mondiale ?

LE CERCLE. Alors que des achats de terres agricoles par des investisseurs étrangers, notamment asiatiques, ont pu émouvoir l'opinion publique ces dernières années, que représente ce phénomène en France et dans le monde ?

Écrit par JP PAYET, Consultant en intelligence stratégique [Afrikasources]
 
Chaque année, le département BNP Paribas Wealth Management - Agrifrance publie son étude sur l’investissement en foncier rural. Et selon sa dernière livraison annuelle, le marché foncier rural (à savoir le foncier agricole, forestier et viticole), a poursuivi sa tendance à la hausse en France : +14 % en 2012, alors qu'on était autour de 6 à 7 % les années précédentes. Investir dans la terre agricole n’a donc jamais été aussi rentable et les perspectives aussi florissantes.

Une tendance par ailleurs mondiale... et qui suscite, en réaction, de nombreuses inquiétudes.

Depuis l'envolée des cours et la crise des prix alimentaires de 2007-2008, les investissements internationaux dans le domaine agricole font en effet l’objet d’un débat intense, et bien souvent passionné. Dans son rapport sur "L'intérêt croissant pour les terres agricoles dans le monde peut-il apporter de bénéfices équitables à long terme ?" (publié en septembre 2010), la Banque mondiale estimait que 56 millions d’hectares étaient soumis en 2009 à des contrats fonciers internationaux de grande ampleur (dont 70 % localisés en Afrique) quand à titre de comparaison, ce chiffre s’établissait à 4 millions d’hectares en 2008.

Sur la base de ces estimations, ou d’autres – souvent invérifiables –, de nombreuses voix se sont depuis élevées pour dénoncer un "accaparement des terres" (de l’anglais "land grabbing"), vecteur de fragilisation pour la souveraineté alimentaire de populations déjà vulnérables. Au cœur des polémiques entourant ce que l’International Land Coalition appelle la "pression commerciale sur les terres", le principe du "win-win" est souvent invoqué par les investisseurs et les États récipiendaires, mais perçu comme masquant un rapport de force défavorable aux paysans, notamment en Afrique.

L'accaparement des terres agricoles existe-t-il en France et ailleurs ?

Alors que des achats de terres agricoles par des investisseurs étrangers, notamment asiatiques, ont pu émouvoir l'opinion publique ces dernières années, il apparaît que les investissements étrangers restent très minoritaires en France : ils représentent moins de 1 % des transactions, en valeur comme en surface. Les investissements étrangers portent d'ailleurs sur des résidences secondaires, et concernent assez peu le foncier agricole, viticole ou forestier. "Mis en perspective avec le marché immobilier parisien de haut de gamme (supérieur à 3 millions d'euros), dont les trois quarts échappent aux investisseurs français, ou aux entreprises du CAC 40 dont 40 % sont aux mains d'investisseurs étrangers, le marché foncier rural est assez peu investi par les étrangers", rappelle Benoît Léchenault, d’Agrifrance.

Restent quelques symboles comme l’achat du Chateau Gevrey-Chambertin, ou du château de Bellefont-Belcier (premier grand cru classé de Saint-Emilion) et d’autres acquisitions dans le domaine viticole. Qui cachent une réalité plus prosaïque : les Britanniques représentent plus que 50 % des acquéreurs étrangers du foncier rural français, les ressortissants du Benelux, comptant pour 32 %. On est loin du péril jaune...

Au Canada, le débat est plus tendu. Le rapport du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), commandé en avril 2012 par le ministre de l'Agriculture (alors Pierre Corbeil), a été rendu public début 2013. Sur plus d'une soixantaine de pages, ses auteurs traitent des divers enjeux reliés au phénomène d’"accaparement des terres agricoles du Québec par des intérêts strictement financiers" et concluent toutefois qu'il est peu probable que celui-ci prenne une ampleur significative. Tel n’est pourtant pas l’avis du (nouveau) ministre de l’Agriculture François Gendron : "le gouvernement du Parti québécois prendra tous les moyens nécessaires pour lutter contre la spéculation et l'accaparement. Mieux vaut prévenir que guérir. Après tout, il s'agit du garde-manger des Québécois".

En Hongrie, longtemps considérés comme un futur Eldorado agricole, des amendements à la Constitution votés par le Parlement le 17 décembre 2012 prévoient une interdiction pour les étrangers d'acheter des terres agricoles hongroises, et des engagements pour protéger les ressources forestières et hydrauliques du pays.

L'Australie a annoncé la création d’un registre national répertoriant les détenteurs étrangers de terre agricole australienne. En effet, selon un rapport publié début 2012 par l'agence gouvernementale de développement et de recherche des industries rurales, la moitié des groupes présents dans les secteurs du blé, des produits laitiers, du sucre et de la viande sont aux mains de propriétaires étrangers, après plusieurs grosses opérations de rachat ces dernières années.

À Madagascar, on ne peut oublier l’affaire Daewoo, catalyseur à l’origine de la chute du Président Ravalomanana. L’entreprise coréenne avait obtenu un bail pour l’exploitation de plus d’un million d’hectares de surfaces agricoles.

Plus récemment, lors du 43e Forum économique mondial de Davos en Suisse en janvier 2013, c’est sous l’angle des  problèmes liés à la sécurité alimentaire que la question a été abordée. Déjà, lors des précédents forums, les prises de conscience sur les nouvelles réalités des marchés agricoles et des conséquences néfastes de la volatilité des prix sur la sécurité alimentaire avaient été réelles. Les débats du Forum 2013 ont notamment abordé la question de la sécurité alimentaire. Plusieurs participants, à l’image de Mme Barbara Stocking (présidente de l'ONG Oxfam Grande-Bretagne), ont ainsi dénoncé les pratiques de cessions de terres dans les pays pauvres souvent opaques et violentes et ont demandé la mise en place d’une meilleure réglementation des droits de propriété.

Par ailleurs, le manque de capacités de stockage de denrées périssables a également été soulevé, alors qu’une récente étude des Nations Unies avait dénoncé le gaspillage annuel de 1,3 milliard de tonnes de nourriture. Dans un article pour le Cercle-Les Échos sur la question, Bruno Berthon nous rappelait qu’à Davos précisément, une partie des discussions avait tourné autour de cette croissance verte : "Préparé par le WEF et Accenture, le rapport de l’Alliance pour la croissance verte estime que l’économie mondiale consacrera 5 000 milliards de dollars par an aux infrastructures et à l’agriculture pour répondre aux besoins nés de la croissance de la population. Ces dépenses "classiques" ne permettront toutefois pas de maintenir la hausse des températures mondiales dans la limite des 2°C estimés comme le maximum admissible".

La question de la "sécurité alimentaire" des États et de leurs citoyens n’est pourtant pas nouvelle. Le concept de la sécurité alimentaire a été avancé pour la première fois en 1975 à la Conférence alimentaire mondiale de Rome en réponse au nombre croissant de personnes affectées par la faim au début des années 70. Au milieu des années 70 et jusqu’au début des années 80, les discussions sur la sécurité alimentaire se sont plus concentrées sur l’augmentation de la production agricole dans des pays déficitaires et la création des réserves de céréales.

Par la suite, grâce notamment aux travaux d'Amartya Sen qui démontra que les situations de famine ne s’expliquent pas forcément par des situations de pénurie alimentaire, mais par de mauvais choix politiques, une attention accrue a été portée sur les inégalités engendrées par les mécanismes de distribution et les "droits d’accès" à la nourriture. En effet, dans certaines grandes famines des années précédentes, les proportions de nourriture étaient à des niveaux adéquats dans le pays, mais non accessibles aux pauvres par manque de ressources.

En conséquence, la sécurité alimentaire s'est transformée en un paradigme plus complet recouvrant la capacité globale d'un ménage d'accéder à la nourriture. Aussi, vers la fin des années 80 et 90, les questions d'utilisation et du partage des ressources dans le ménage, la corrélation entre la santé et la consommation de nourriture ont gagné en importance, ouvrant la fois à une vision large du concept : "La sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active" - (Définition de la Conférence Mondiale de l'Alimentation de 1996).

Un enjeu d’autant plus grand lorsqu’on se souvient qu’il faudra nourrir les 9 milliards d’habitants que devrait compter la planète en 2050. Ce qui imposera donc, notamment, d’augmenter d’au moins 70 % la production agricole mondiale et de renforcer la résilience des systèmes agricoles dans les pays en développement. Le défi est d’autant plus immense que la sécurité alimentaire est non seulement un enjeu majeur de développement et une exigence morale, mais aussi un gage de stabilité sociale et politique, un facteur essentiel de dignité, de paix et de sécurité. Un défi accentué par l’impact des changements climatiques sur l’agriculture et les situations de stress hydrique de plus en plus fréquents.

Dans ce cadre, deux logiques s’affrontent. D’une part celle des investisseurs privés, qui est (en général) une logique purement financière, voire spéculative. Ceux-ci ont deux buts : mettre de l’argent à l’abri de l’inflation d’une part ; et espérer qu’à moyen terme les prix agricoles vont remonter. On citera deux exemples emblématiques : le Britannique Land Corp (qui a acheté une centaine de milliers d’hectares en Ukraine) ou le Suédois Black Earth Farming (qui a acheté des terres au sud de la Russie).

La seconde logique est celle des États qui sont préoccupés par leur sécurité et leur souveraineté alimentaires du fait des investissements de cette "agriculture off-shore", tout particulièrement dans les deux grandes zones déficitaires en grains de la planète : la façade pacifique (Japon, Chine, Inde), et le sud et l’est de la Méditerranée (Afrique du Nord et Proche-Orient). L’exemple de l’Égypte est particulièrement intéressant où on voit certaines terres mises en location, tandis que des achats de terres sont faits en Ouganda…

Dans son rapport "Notre terre, notre vie", Oxfam s’inquiète que plus de 60 % des investissements étrangers dans des terres agricoles, réalisés entre 2000 et 2010, ont eu lieu dans des pays en développement gravement touchés par le problème de la faim. Cependant, les deux tiers de ces investisseurs prévoient d’exporter tout ce qu’ils produiront sur ces terres. Près de 60 % des transactions foncières conclues au cours des dix dernières années dans le monde étaient destinées à des cultures pouvant servir à la production d’agrocarburants. Jacques Diouf, directeur général de la FAO, a même parlé de "néocolonialisme agraire".

D’où la nécessité d’un engagement des autorités mondiales... Mais un engagement dans quel sens ? Comme le souligne Ward Anseeuw (Cirad et Université de Pretoria) : "Il est nécessaire de faire la distinction entre certaines formes d’investissement sur les terres et celles relevant de l’accaparement des terres ; de nombreuses zones ont un besoin urgent d’investissements agricoles".

Car le véritable problème, c’est la spéculation. Les spéculateurs disposent, en effet, de plus en plus d’outils pour vendre et acheter sur les marchés de matières premières, notamment agricoles. Certains produits financiers sont aujourd’hui indexés sur les indices de matières premières et s’achètent ou se vendent chez BNP Paribas, au Crédit Agricole ou encore chez Barclay’s. Le blé, le maïs, le café, le soja sont devenus un placement, au même titre que l’or. 

"Aujourd’hui, ces produits de garantie ne sont plus vendus à des fins de garantie, mais à des fins spéculatives", affirme Juliette Renaud co-auteure du rapport de l’ONG les Amis de la terre, "Farming money : How European bank and private finance profit from good speculation and land grabs", publié en janvier 2012.

Ces produits financiers sont donc montrés du doigt comme étant responsables de la hausse des prix. Mais les financiers le savent : difficile de dire dans quelles proportions les spéculateurs influent sur le prix des denrées alimentaires...

Les institutions internationales, comme l’Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), la Banque Mondiale ou la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), et l’OCDE ont étudié les conséquences négatives de ces acquisitions foncières à grande échelle. Mais leur rôle (fidèle au dogme du développement) est limité par le postulat que les investissements directs étrangers conduisent à une croissance économique dont les retombées bénéficient au plus grand nombre. Leurs efforts se concentrent donc sur la création de règles volontaires que les gouvernements et les entreprises peuvent utiliser pour encadrer et guider les achats de terres.

En outre, si la nécessité d’un encadrement public n’est plus contestée, il est essentiel de disposer d’indicateurs de suivi fiables. L’indice OSE (Optimum de Sécurité alimentaire et d’Efficacité économique), développé par MOMAGRI est un outil qui pourrait se montrer intéressant à l’avenir. Son objectif est d’évaluer le niveau optimal d’ouverture et d’indépendance vis-à-vis de l’extérieur d’un pays, au niveau régional et international, sous couvert du meilleur niveau de sécurité alimentaire possible.

Sur un autre plan, le Land Matrix Partnership (CDE, Cirad, GIGA, GIZ, et ILC) lancé dans le cadre de la Conférence annuelle de la Banque Mondiale sur la Terre et la Pauvreté (en avril 2012 à Washington) propose un rapport annuel et un site internet dédié à l’épineuse question des achats de terres agricoles.

Un consensus semble se dessiner : établir une distinction entre les transactions foncières qui respectent certains critères et peuvent justifier d’être appelées "investissements" et celles qui ne les respectent pas et peuvent continuer à être stigmatisées et qualifiées d’"accaparements" de terres. Mais jusqu’à maintenant, ces tentatives ont été essentiellement le fait des institutions internationales. Comment le secteur privé va-t-il définir ses propres règles du jeu ?

Jean-Philippe Payet Consultant en intelligence stratégique, expert des politiques d'attraction des investissements.

Mail : [email protected]

Original source: Les Echos
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