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Ethiopia made in China : La course au land-grabbing

Demeke est l’un des rangers qui veillent sur ce territoire
Rue88 | le 8 janvier 2013

Ethiopia made in China : La course au land-grabing

par Paul Turenne

Retour dans le Toyota où Abesha est toujours aussi loquace. « L’industrie, c’est tout de même mieux que les serres qui se sont multipliées partout pour cultiver et exporter des fleurs. Les gens qui bossent là-dedans sont sous-payés et n’ont que le droit de se taire. Vous pouvez être viré pour la moindre incartade et il n’y a aucune aide en cas de chômage», observe le chauffeur dont un cousin rame dans cette galère horticole. Les serres, ces grands vaisseaux blancs qui jalonnent le paysage, appartiennent encore pour certaines d’entre elles à des firmes néerlandaises qui ont misé tôt sur cette filière, mais les entreprises bataves, souvent familiales, s’effacent de plus en plus devant la déferlante des capitaux de puissants groupes indiens dont Karuturi Global Limited, leader mondial de la rose coupée.

L’Inde, autre puissante émergente, a elle-aussi pigé l’aubaine des appels du pied de Zenawi. Mais plutôt que de miser sur la production manufacturière où il est difficile de concurrencer l’atelier chinois, New Delhi s’est rabattu sur le gâteau agricole. Un véritable Graal, car l’Ethiopie dispose de millions de terres arables encore sous-exploitées. Démonstration après Debre Zeit, où la campagne émaillée par les lacs de la vallée du Rift déploie son relief volcanique tourmenté où serait, paraît-il, née l’Humanité. L’eau disponible en grande quantité explique que toute la région est le grenier à céréales et à légumes du pays.

Le déroulé des champs de teff, une variété de mil qui ne pousse qu’ici et dont la farine entre dans la composition de l’injera, une sorte de galette de pâte fermentée, le plat national, s’étire à perte de vue. Des parcelles de maïs ou des lambeaux de potagers viennent parfois rompre l’uniformité de ce terroir ponctué de boqueteaux d’acacias. L’empreinte paysanne est omniprésente. Le bétail est partout, sur le bord de la route, dans les chemins poussiéreux, dans des enclos qui jouxtent les cases en pisé de l’habitat Oruma. Même le parc national des lacs Abijatta et Shalla, un espace de 890 km2 qui englobe une double cuvette lacustre formée par d’anciennes calderas volcaniques, abrite une forte population rurale.

Fusil à l’épaule, engoncé dans son treillis de camouflage, Demeke est l’un des rangers qui veillent sur ce territoire, véritable eldorado pour les oiseaux, en particulier pour les essaims de pélicans blancs et de flamants dont les vols chaloupés rose-carmin attirent les ornithologues du monde entier. « Plus de 40 000 fermiers vivent dans le parc», souligne le garde, « ils ont le droit de cultiver, mais pas de tirer sur les animaux sauvages». Il y a belle lurette que les éléphants, lions et autres girafes ont disparu. La grande faune se limite à quelques groupes de gazelles de Grant épiées par des prédateurs comme l’hyène tachetée et sa cousine rayée ou des chacals à chabraque et dorés.

Pour le reste, on côtoie au gré des cahots de la piste beaucoup plus de vaches en errance, d’ânes et de moutons en goguette que d’antilopes ou d’autruches. Mais pour les petits paysans qui y possèdent un lopin de terre, ce parc est une forteresse, une garantie de propriété jusque-là intangible. C’est pourquoi ils s’y accrochent, malgré les astreintes réglementaires propres à un site naturel. Tekle, la cinquantaine avancée, est enraciné sur une poignée d’ares depuis plusieurs générations. Il possède quelques bêtes et récolte du maïs et des ognons que son épouse va vendre en saison sur le bord de la route du Sud.

Cette agriculture de subsistance lui permet tout juste de survivre, mais le paysan n’a de grief contre personne. Ses oignons produits à la dure, sans pesticides, lui rapportent quelques birrs, la monnaie locale, et ça lui suffit. Dans ce parc privilégié, nul ne proteste. Les Chinois, les Saoudiens ou les Indiens n’ont pas encore osé investir dans le coin. Logique, puisque des milliers d’ha de terres arables sont disponibles ailleurs. Alors pour trouver des contestataires, il ne faut pas arpenter les bords du lac Shalla, mais reprendre la route qui mène au Kenya, vers Awasa, la grande agglomération sudiste. A 250 km d’Addis, voici Shashemene, bourgade surtout connue pour sa communauté de rastafaris. Une originalité locale liée à Haïlé Sélassié, autrefois considéré comme un dieu vivant en Jamaïque…Au-delà du portrait de Bob Marley placardé sur pas mal de façades, la ville est investie depuis peu par une légion de moissonneuses-batteuses qui surchargent le trafic ubuesque entretenu par une armée de tuk-tuk, ces tricycles motorisés bon marché que les citadins affectionnent pour se déplacer. L’irruption des lourds engins agricoles a provoqué l’éclosion d’une pépinière de micro-garages prise d’assaut en période de moisson. Et c’est le cas en octobre, avec le maïs d’ensilage.

Car sur des milliers d’ha autour d’Awasa, le maïs a chassé le traditionnel teff. Autre culture, autre mœurs, autre type de propriétaires. A gauche de la route, Abesha montre une clôture qui semble infinie. La première barrière visible depuis la capitale. « Tout ce qui est derrière appartient au cheik Mohammed Al-Amoudi. Celui-là, il a du pognon, le Sheraton à Addis, c’est à lui ». Né en Ethiopie, le Saoudien pointe au 63° rang des hommes les plus riches de la planète (Classement du magazine Forbes en 2011), et il exporte la quasi-totalité de sa production céréalière vers le golfe Persique. Dans la capitale, Al-Amoudi fait la pluie et le beau temps, c’est connu. Dans le pays, aucune voix ne s’élève pour lui contester une emprise foncière qu’il ne cesse d’étendre, bien au contraire. Son projet de convertir quelque 130 000 ha en riziculture intensive dans la région de Gambela, située à l’ouest, à la frontière avec le Soudan, a reçu la bénédiction du gouvernement, contrat de location de terres qui ne prévoit aucune limite d’utilisation des ressources naturelles à la clé ! En attendant de lâcher ses machines pour défricher et drainer cette terre promise, au nord d’Awasa, le cheik a fait dans le maïs. Des champs interminables gardés par un régiment de sentinelles armées, au cas où un malfaisant viendrait piquer un épi…

Interdiction de questionner l’un de ces gardiens éthiopiens. Ils ont des ordres et ne veulent surtout pas perdre leur job. Question à Abesha donc sur le land-grabing, cet art de piquer les terres en masse pour y spéculer en cadence. Land-grabing ? Le mot est inconnu dans le vocabulaire du chauffeur, tout comme la formule d’accaparement des terres, sa traduction dans la langue de Molière. Même à l’université agronomique d’Awasa les profs préfèrent se montrer évasifs sur cet essor des transactions foncières qui agite tout le pays. «  Ces terres étaient peu ou mal utilisés auparavant », soutien Fisha Tsehaye, une enseignante de la fac, «  les investisseurs vont nous permettre de sortir du sous-développement. Nous avons encore près de 5 millions de personnes qui dépendent de l’aide alimentaire internationale et 60 % de la population est au chômage ».

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