L'Ukraine, un monstre agricole aux portes de l'UE
RFI | 07-07-2019

L'Ukraine, un monstre agricole aux portes de l'UE

Par Géraud Bosman-Delzons

Champion en production, leader à l'export, l'ancien grenier à blé de l'URSS n'a pourtant pas encore dévoilé tout son potentiel (première partie). Alors qu'au sein de l'Union européenne, particulièrement en France, les producteurs céréaliers froncent les sourcils, les Ukrainiens eux voudraient voir l'UE s'ouvrir davantage (deuxième partie). Les traités d'association entre l'UE et divers pays ou zones économiques se sont multipliés ces dernières années. Celui entre Bruxelles et Kiev doit être renforcé lors d'un sommet ce lundi 8 juillet. L'Ukraine est-elle un partenaire ou bien un concurrent ?

De notre envoyé spécial à Kiev

Bzzzz. Un énorme insecte métallique et nerveux s'élève à la verticale. Devant lui, Vladimir Kravtsov est concentré sur ses commandes et sur son téléphone portable qui lui sert d'écran de contrôle : il voit ce que son drone survole, des champs et des bâtiments agricoles essentiellement. La bête est sensible aux injonctions télécommandées. « Il peut voler jusqu'à 100 km/h et 350 mètres de haut », s'émerveille le pilote, qui est surtout directeur de la production à AgroRégion, et accroc aux tableurs Excel et aux diapos.

Les technologies au service de la rentabilité

Basée à quelques encablures de l'aéroport de Kiev, cette filiale d'une entreprise suédoise – East Capital Holding, dont le fonds avoisinait les six milliards de dollars en 2007 lors de l'achat – gère près de 35 000 ha de cultures répartis dans quatre oblast (régions). C'est un peu le prototype de l'agroholding, nom de ces gigantesques exploitations issues du partage des terres à la fin de l'ère soviétique. Autant que la taille, qui dépasse les 600 000 ha pour la plus grande d'entre elles, c'est aussi leur fonctionnement qui définit ces agroholdings : elles contrôlent toute la filière, de la production des matières premières à la mise en marché, en passant par la transformation, une étape clé pour la valeur ajoutée du produit d'export. Elles seraient près de 150 au total et AgroRégion est actuellement 44e au classement. Elle emploie 450 personnes et produits des céréales classiques, maïs (43% des terres), seigle, blé, soja, tournesol, colza, après avoir abandonné l'élevage en 2008 (et licencié près de 2000 personnes sur 2500).

Cette même année, AgroRégion produisait 3,4 tonnes par hectare (t/h) de maïs ; ces quatre dernières années, le rendement moyen s'établit à 9,35 t/ha - 11 tonnes en 2018 -, comparable aux productions françaises. « Les explications de cette progression sont multiples, explique Vladimir Kravtsov, les terres, la météo, les équipes et équipements... »

Pour produire sur de telles immensités, l'utilisation de nouvelles technologies est de plus en plus répandue en Ukraine. « Nous concentrons effectivement nos efforts sur ces moyens modernes. On teste les nouveautés et on mesure tout, absolument tout ce qui est mesurable : le relief, la terre, où il faut semer ou moins semer, etc. Je viens de la finance et quand je suis arrivé, je ne comprenais pas comment on pouvait évaluer un champ de 100 ha sans drones. Depuis les airs, on voit tous les problèmes. Regardez les chiffres : on produit huit tonnes de plus à l'hectare aujourd'hui. » Et d'entreprendre un rapide calcul de retour sur investissement : plus de 13 millions d'euros de bénéfices. La compagnie gagne aujourd'hui 475 $/ha, toutes cultures confondues.

Les drones sont l'outil ultime de ces agriculteurs 2.0, mais il y a aussi les tracteurs équipés de trackers GPS, qui génèrent des économies drastiques en carburant, ceux qui mesurent la dureté du sol pour savoir à quelle profondeur planter, ou encore les pulvérisatrices intelligentes qui détectent les mauvaises herbes et lâchent les produits phytosanitaires – qui comptent parmi les plus principaux postes de dépenses pour une entreprise agricole – où bon moment, au bon endroit sans gaspillage. Consciente des marges de profit possibles, AgroRégion ne lésine pas sur les investissements en machinerie et outils technologiques. « On a environ 100 $/ha de dépenses en machines, chiffre encore Vladimir Kravtsov. La différence peut se chiffrer à plusieurs milliers de tonnes de récolte. Dans l'agrobusiness, c'est facile d'être plus efficace mais ça demande des investissements. » Seulement 10% des exploitations ont recours aux nouvelles technologies.

« L'efficacité » passe aussi par des économies de main d'oeuvre, ajoute de lui-même le cadre. Il dévoile un énième tableau Excel avec la grille de salaires des employés. À poste équivalent (conducteur de tracteur), ceux-ci varient de 200 à 1 200 dollars « pour le meilleur d'entre eux », avec une moyenne de 577 dollars. En moyenne, le salaire d'un agriculteur ukrainien est de 220 dollars par mois. « Nous préférons embaucher un type au lieu de trois mais le payer trois fois plus. » Étant donné cet élément-clé du coût de production, la compétitivité penche sans surprise du côté ukrainien.

L'exemple d'AgroRégion permet de saisir à la fois la conception de l'agrobusiness véhiculée par les agroholdings et le potentiel de développement qu'il reste encore à l'Ukraine, vaste puissance agricole en réveil.

Puissance productrice...

Car en matière première agricole, l'Ukraine n'est pas née de la dernière pluie, dans tous les sens du terme. Considérée jadis comme le grenier à blé de l'URSS, comme le rappelle la couleur jaune du drapeau, elle a progressivement retrouvé, avec son indépendance, la lucidité sur son potentiel, ses atouts et ses faiblesses.

Les conditions climatiques sont favorables depuis plusieurs décennies et notamment ces dernières années. L'impact du réchauffement climatique reste cependant difficile à prévoir dans ce pays aux saisons très marquées. Par exemple, une culture majeure comme le tournesol s'accommode bien de la sécheresse et pourrait grignoter des espaces, mais ce serait alors détriment du maïs, gourmand en eau.

Un atout naturel réside dans la qualité exceptionnelle des terres. Le pays compte 42 millions d'ha de surface agricole, soit 70% du territoire, dont environ 33 à 36 millions de terres arables, le tiers de la surface cultivable de l'UE !

Or, près de la moitié de ces terres sont dites noires ou de tchernoziom : l'un des sols les plus fertiles au monde, en raison d'une forte concentration d'humus (minéraux comme le phosphore ou la potasse). Il est à la fois capable de conserver l'humidité plus longtemps qu'une terre sableuse et permet de diminuer l'utilisation d'engrais. Il y en a peu de la sorte ailleurs dans le monde : 25% du tchernoziom est en Ukraine. Sur les 35 000 ha loués par AgroRégion, 40% en sont. « La différence de rendement est claire. En maïs par exemple, elle peut aller jusqu'à 2 t/h en plus », détaille Vladimir Kravtsov.

Conséquence, le pays s'est récemment hissé au rang des champions de la production céréalière et bat fréquemment ses records : 66 millions en 2016, 70 en 2018. Ce record vient du maïs (35 millions de tonnes, contre 5 il y a dix ans !) et du blé (25 millions). L'Ukraine est également productrice d'orge, de colza, de tournesol (qu'elle transforme elle-même), de betterave à sucre, mais aussi de volaille et de lait, deux secteurs qui devraient émerger dans les prochaines années, prévoient les observateurs. « Nous visons 100 millions de tonnes de céréales d'ici cinq ans », lance Alex Lissitsa, président de l'association des agroholdings ukrainiennes, lui-même patron d'IMK, l'une des dix plus grandes firmes du pays (136 000 ha, 22 millions de bénéfice net en 2016).

Dans son bureau d'une banlieue nord de Kiev, Serguey Feofilov, analyste du marché agricole régional et directeur d'UkrAgroConsult, une agence qu'il a fondée il y a 25 ans, est plus mesuré, même si les chiffres restent impressionnants : « On atteindra les 80 millions de tonnes de céréales produites en 2023 et 95 en 2030. Le problème sera de trouver les débouchés et les financements. »

... et à l'export

Pour l'instant, les débouchés sont bien là et tirent l'économie vers le haut. Agressive et compétitive, l'Ukraine s'est fait un nom dans le commerce mondial du grain et des huiles végétales : les produits agroalimentaires représentent 56 % des exportations du pays ; 35% de ces produits sont vendus à l'Europe, son deuxième marché après l'Asie ; elle est la première exportatrice d'huile de tournesol (oléagineux), la 4e pour le maïs et l'orge, la 6e pour le blé, dans la même cour que quelques géants comme le Brésil, la Russie... L'excédent commercial pour les produits agroalimentaires était de 17 milliards d'euros en 2017 et la part de l’agriculture et de l’in­dustrie agroalimentaire dans le PIB grimpait à 16-17 % en 2017, en nette augmentation par rapport aux années précédentes.

La force de frappe vient de la grandeur des exploitations qui émergent depuis une quinzaine d'années seulement. « Les dix premières agroholdings louent à elles seules trois millions d'ha de terre. Elles produisent entre 25 et 30% des céréales et en exportent entre 40 et 45%. Leur rôle s'accroît considérablement », remarque Serguey Feofilov. Sans compter que la population est rurale à 30% et qu'il y a une assise d'environ six millions de petites fermes et quelques dizaines de milliers de plus grande taille.

« Le secteur agricole, qui emploie près de 15 % des salariés, est devenu grâce aux exportations le principal fournisseur de devises et le moteur d’une économie présentant des signes d’amélioration en 2017 », écrivent deux spécialistes de la question, Nicolas Perrin et Alexis Grandjean, dans une note du Centre d'études et de prospectives (ministère français de l'Agriculture).

Des obstacles au business

Reste que les obstacles au développement sont importants et structurels. « Le problème numéro un, c'est le financement », répète en soupirant l'expert Serguey Feofilov. La faible politique agricole y est pour beaucoup. Jusqu'en 2017, les exploitants ne bénéficiaient d'aucune aide directe, ils jouissent d’un régime fiscal favorable, au travers d’une taxe agricole fixe unique très basse et d’un régime de remboursement de la TVA pour les productions exportées (régime supprimé en 2017). « Selon nos études, l'année dernière, les dépenses du secteur agricole représentaient 20,7 milliards de dollars alors que les aides publiques étaient 240 millions de dollars. C'est trop peu. » Un chiffre que nous avons pu recouper avec les chiffres officiels. « Et cet argent va directement dans la poche des oligarques », tance un connaisseur.

Par ailleurs, les rendements restent médiocres : 4,2 t/ha pour le blé par exemple en 2016 (contre 5,3 pour l'UE) et 6,6 pour le maïs (7,1 pour l'UE). Mais cette médiocrité est aussi calculée : cultiver sur de grandes surfaces coûte cher et il peut être plus rentable de moins produire. « Si les prix mondiaux des céréales augmentent, peut-être que les rendements augmenteront. » En outre, reconnaît Alex Lissitsa, « le niveau d'éducation est un de nos points faibles. » Les plus qualifiés ayant tendance à partir en Pologne voisine, les entreprises doivent mettre la main à la poche pour embaucher ceux qui restent.

Les infrastructures qui se modernisent lentement, qu'il s'agisse du transport ou du stockage, constituent un autre point noir pour le développement du secteur. Mais là encore, la nature a concédé deux avantages à l'Ukraine : son accès stratégique à la mer Noire et le long fleuve Dniepr qui l'alimente et peut servir de voie de transport de marchandises.

Enfin, l'étape de la transformation des matières premières n'est pas encore au firmament : « C'est notre objectif pour gagner en valeur ajoutée sur les produits, explique Serguey Feofilov. On a les capacités. Mais les importateurs préfèrent acheter la matière première et donner le travail de transformation à leurs entreprises, c'est plus intéressant. »

Une réforme de la terre annoncée depuis plusieurs années

Dernier ralentisseur majeur, le premier d'entre eux en réalité : le statu quo sur la réforme des terres. À l'indépendance en 1991, la moitié des terres ukrainiennes sont en jachères. Durant la décennie suivante, elles sont largement privatisées : 26 millions de terres sont distribuées aux anciens salariés des sovkhozes et kolkhozes, et 10 autres restent à l'État et aux collectivités. Depuis 2001, le marché du foncier agricole fait l’objet d’un moratoire qui interdit toute vente de terrain agricole. Une réforme foncière, politiquement très sensible, visant à ouvrir le marché des terres agricoles, est dite imminente mais régulièrement reportée en attendant, entre autres, l'établissement d'un cadastre accepté par tous. La situation ukrainienne actuelle est unique au monde.

Le système de répartition représente pour les propriétaires - souvent de modestes villageois - un revenu sûr et régulier (52 $/ha/an en moyenne). Les agroholdings se retrouvent parfois en concurrence entre elles et le prix des loyers augmente. Un frein économique, mais également un casse-tête juridique. AgroRégion a ainsi près de 17 000 baux de location à gérer. « Cela rend très compliquée toute possibilité d'harmonisation de l'organisation. Chacun avec ses conditions, ses exigences. Imaginez pour installer un système d'irrigation au milieu d'un champ. Si tout le monde accepte le projet sauf un, on ne peut pas mettre en place les canalisations », illustre Vladimir Kravtsov, à AgroRégion.

Véritable serpent de mer politique, la réforme de la terre est une question extrêmement compliquée où s'emboîtent des intérêts multiples. Ainsi, les dirigeants de grandes entreprises rencontrés disent attendre beaucoup de ces réformes. « C'est une simple façade, rétablit un spécialiste de la question. En réalité, ce statu quo est savamment entretenu par les oligarques eux-mêmes, car le rachat des terres ne ferait pas nécessairement leurs affaires. Ils voudraient une réforme adaptée à leurs besoins. »

Deux explications à cela. La première : chaque part foncière fait 3 ha. Il faudrait que l'entreprise puisse racheter des villages entiers pour posséder des champs ininterrompus. Or, parmi les grandes firmes, « la moitié est énormément endettée à cause de leur croissance rapide et de leur extension, affirme Kravtsov. Le rachat de terres supplémentaires leur coûtera à nouveau beaucoup d'argent. » La plupart, mêmes riches, ne le pourraient tout simplement pas.

La stimulation des investissements dans l’agriculture passe par l’ouverture du marché des terres, affirment de leur côté les institutions financières internationales, qui soutiennent ce changement. Parfois de manière très hasardeuse. Créée en 1992, l'agroholding Mriya n'a eu de cesse de se développer, s'attirant les faveurs d'investisseurs publics comme la Banque mondiale, jusqu'à exploiter plus de 300 000 ha en 2014. Ses caisses ont alors révélé un gouffre d'1,4 milliard de dollars. Recherché par Interpol pour fraude, son ex-président fut extradé par la Suisse vers l'Ukraine fin 2018.

(2ème partie)

Champion en production, leader à l'export, l'ancien grenier à blé de l'URSS n'a pourtant pas encore dévoilé tout son potentiel (première partie). Alors qu'au sein de l'Union européenne, particulièrement en France, les producteurs céréaliers froncent les sourcils, les Ukrainiens eux voudraient voir l'UE s'ouvrir davantage (deuxième partie). Les traités d'association entre l'UE et divers pays ou zones économiques se sont multipliés ces dernières années. Celui entre Bruxelles et Kiev doit être renforcé lors d'un sommet ce lundi 8 juillet. L'Ukraine est-elle un partenaire ou bien un concurrent ?

De notre envoyé spécial à Kiev

« En Ukraine, l'agriculture c'est du pur business ; en Europe, c'est du lifestyle. » Le ton employé par Alex Lissitsa, président de l'association des agroholdings ukrainiennes, est gentiment moqueur, empreint d'un peu de jalousie et de dédain. Il est surtout est révélateur de la perception du Vieux Continent, dépassé dans la compétition mondiale, mais qui a les moyens d'y rester en soutenant son secteur par « des subventions énormes même si vous ne faites rien ».

L'Europe, un marché pour l'Ukraine

En filigrane de cette pique - critiquable sur le fond : la France est le troisième exportateur de blé tendre au monde derrière les États-Unis et la Russie, le premier producteur et exportateur de semences ; les solides machines agricoles allemandes se vendent partout dans le monde ; l'Europe est enviée pour ses nombreux produits de terroirs, etc. -, le message du patron de la 8e agroholding du pays est davantage le suivant : « Nous ne voyons pas l'Europe comme un concurrent. Nos concurrents sont l'Argentine, le Brésil, les États-Unis et un peu la Russie. »

La comparaison d'échelles se remarque en sortant de Kiev par n'importe quel point cardinal. Après avoir dépassé des territoires de banlieues interminables, constitués de vertigineux ensembles modernes HLM, on poursuit sur les grands axes routiers qui s'enfoncent dans les plates campagnes. De part et d'autres, d'immenses champs de cultures labourés, parfaitement nettoyés de toute adventice. La limite des parcelles est marquée par des alignements de hauts arbres et de maigres taillis. On est très loin du bocage sans pour autant atteindre les étendues du midwest. Les trois-quarts du pays sont des terres agricoles. Une bonne partie de ces cultures se vendront en Europe, d'abord pour nourrir les bêtes, ensuite les hommes.

L'accord d'association signé en 2014 entre l'UE et l'Ukraine, au grand dam de la Russie, est le point de départ de la révolution de Maïdan. Le conflit qui éclate ensuite entre Moscou et le pouvoir pro-occidental de Kiev perdure de façon larvée, entre autres par le biais d'embargos réciproques sur les produits agroalimentaires. Le traité, qui doit être renforcé ce lundi 8 juillet lors d'un sommet UE-Ukraine à Kiev, puis le conflit, ont eu pour conséquence une augmentation des échanges commerciaux avec l'UE, aux dépens du voisin russe. « La Russie, on oublie », glisse Nikolay Kaplun, un dirigeant d'une entreprise de plus de 10 000 ha.

Primordial et concernant directement le secteur agroalimentaire, le volet commercial de cet accord s'applique depuis janvier 2016. À la faveur de l'abaissement des droits de douanes, les exportations de produits agroalimentaires d'Ukraine vers l'Europe ont bondi de 32% en 2017 et déjà de 25% sur les quatre premiers mois de 2019.

Principaux pays européens importateurs : les Pays-Bas (pour le poulet surtout), l'Espagne, l'Italie, la Pologne, l'Allemagne et la France. « Le marché européen est très attractif car il peut payer, explique Serguey Feofilov, analyste et directeur de l'agence UkrAgroConsult. Mais il y a ces quotas à l'importation » que l'Ukraine aimerait bien voir se lever davantage pour écouler sa production.

La moitié des produits agricoles importés dans l'UE sont des céréales. Or, l'Europe est également une grande productrice de ces cultures ; la France est la première productrice et exportatrice de blé tout comme de semences de maïs. Dans l'Hexagone, onze millions d'hectares, soit la moitié des terres arables françaises, sont cultivés en céréales par 260 000 exploitations agricoles.

Les céréaliers français inquiets

L'Ukraine concurrence directement son « partenaire » à l'intérieur même de sa zone économique. À l'extérieur, la compétition porte essentiellement sur deux pays de la région Mena (Moyen-Orient Afrique du Nord) : l'Égypte, pays le plus peuplé et premier importateur de blé, et l'Algérie, marché exigent au plan qualitatif qui garde les faveurs de la France. En 2019, l'Égypte a repris ses achats de blé à la France, après un an et demi d'infidélité avec les pays de la mer Noire. L'Algérie, qui avait pourtant été courtisée assidument par la Russie est restée « fidèle au blé français pour 80 % de ses importations », se félicite Philippe Dubief, le président de Passion Céréales, qui représente la filière française. « Sur le Maroc c'est plus difficile, reconnaît-il. Mais l'Afrique de l'Ouest reste le marché d'avenir. »

Mais chez les producteurs, on ne cache pas son inquiétude. Luc Servant est le vice-président des chambres d'agriculture et producteur de céréales et oléagineux depuis 25 ans en Charente-Maritime. « L'Ukraine a un gros potentiel de production, avec la capacité de produire beaucoup pour pas cher grâce à un coût de production bien meilleur que chez nous, à 20 à 30 euros par tonne en moins que chez nous ; ils n'ont pas les mêmes normes, et qualitativement, ils nous concurrencent sur leur taux de protéine ; ils n'ont pas eu d'accidents climatiques depuis cinq ans. Ajouté à tout cela, ils ont les mêmes marchés que les nôtres. » Conclusion de l'agriculteur : « L'Ukraine est clairement un concurrent. Quant à la PAC, elle ne nous protège plus aux frontières, on importe beaucoup et pour moins cher. »

« Pour le blé, le concurrent est plutôt la Russie qui soutient fortement ses exportations. L’Ukraine nous prend des parts de marché sur le maïs », explique un spécialiste qui requiert l’anonymat. Déficitaire, l'UE a importé l'année dernière 23 millions de tonnes de maïs, dont 13 en provenance d'Ukraine. Nicolas Jaquet est le président de la Coordination rurale, un syndicat agricole national très mobilisé contre les importations de céréales ukrainiennes comme il l’a montré lors d'une action à Dunkerque en janvier dernier. Selon France Bleu qui a couvert l’évènement, les producteurs perdent 100 euros par ha à cause de la concurrence. « L'Ukraine n'est pas un partenaire, c'est un ennemi qui déstabilise le marché », martèle ce producteur céréalier. Bruxelles use selon lui toujours de la même stratégie : « L'UE importe du maïs d'Ukraine que l'on substitue au blé pour l'alimentation animale ; par conséquent, on se retrouve excédentaire en blé, ça fait tomber son cours de cette qui devient plus compétitive à l'export. Donc il ne faudrait pas critiquer les importations ukrainiennes. Mais c'est une vision court-termiste. »

Ce n'est pas la faute de Bruxelles, c'est le jeu des marchés qui font les cours, rectifie Philippe Heusele, président de France Export Céréales. «  Depuis 2013, la montée en puissance des pays de la mer Noire vient troubler les équilibres anciens. Ils ont écoulé plus de 35 millions de tonnes supplémentaires sur les marchés mondiaux.  » Avec des prix à la baisse, «  on remarque que le revenu moyen des céréaliers français est le plus bas depuis cinq ans, conséquence directe de la bataille sur les cours mondiaux. Dans le même temps, on a eu une PAC qui a baissé ses soutiens directs à la production de moins 30% en six ans. C'est une double peine.  »

En 2017-2018, l’abondance et la qualité des récoltes céréalières des pays de la mer Noire continuent de peser sur les cours mondiaux malgré une consommation record. La concurrence internationale induite par cette offre limite les exportations françaises vers les pays tiers et maintient les prix en France à un niveau bas malgré la qualité reconnue de son blé.

« Dans les faits, il s’agit bien d’une concurrence, admet une source ministérielle. L'Ukraine et la France sont deux pays producteurs et sur les mêmes produits. L'Ukraine exporte vers des marchés également clients de la France et cela pose problème aux filières. Il y a une préoccupation importante en France qui s'exprime par rapport à ce grand pays. »

Ainsi, le traité de libre-échange facilite l'importation de matières premières concurrentes de celles produites par des agriculteurs européens massivement soutenus dans le même temps par une politique agricole commune censée les protéger du libre-marché. Contradictoire ? « Le fait que le marché européen soit ouvert montre volonté européenne de soutenir les échanges et par ailleurs de soutenir nos producteurs par des aides. Car nos intérêts avec l'Ukraine sont mutuels, reprend le fonctionnaire. D'abord, pour nos filières d'élevage, cela a du sens de s'approvisionner en Ukraine ; ensuite, nos discussions avec nos partenaires ukrainiens portent aussi sur les normes environnementales. » En plus d’un nivellement des normes de production, l'Union européenne a obtenu la protection de 3000 indications géographiques. Pour la France, des produits comme le Roquefort, le Cognac ou le Champagne étaient régulièrement usurpés.

Un champ d’opportunités pour les affaires

Et notre source de conclure : « La menace est donc justifiée mais les inquiétudes pas totalement fondées. Pour les entreprises françaises, il y a beaucoup de choses à développer dans les filières agro-ukrainiennes : la transformation, le savoir-faire technologique, le développement des filières génétiques et de reproduction animale, les normes à faire évoluer, le pays a besoin de s'équiper, de se moderniser. Un Ukrainien sur cinq est employé dans l'agriculture. L'Ukraine est un réel partenaire. Il faut être confiant et pas dans une posture statique. »

La Chambre de commerce et d'industrie franco-ukrainienne recense 125 entreprises françaises, dont tiers dans l'agrobusiness : deux agroholdings et des grands noms de l'industrie agroalimentaire (Limagrain, Maïsadour, Soufflet, Lactalis, Danone...). « Les PME nous disent qu'en France, ça marche, mais que le marché est trop restreint pour se développer. Le nombre de membres est stable mais les projets sont plus qualitatifs », explique Marie Bruant, directrice de la Chambre, située dans une rue calme du vieux Kiev.

Outre-Rhin, le machiniste agricole Horsch explique que l'Ukraine est son premier client, à couteaux tirés avec la France - il n'a pas souhaité communiquer ses chiffres de vente. « Le traité d'association contribue à passer des contrats plus rapidement. C'est plus facile pour les contrôles douaniers », indique l'entreprise.

La France a exporté vers l’Ukraine en 2017 pour 145 millions de produits agroalimentaires - contre 322 millions d'euros d'importations -, en hausse de 6 %. En 2017, près de 50% des importations ukrainiennes venaient de pays européens.

Par ailleurs, si ce concurrent du grain inquiète les producteurs, les éleveurs eux peuvent s'approvisionner pour moins cher en fourrage et les transformateurs se frottent les mains. Au final, l'intérêt français et européen serait retrouvé par la complémentarité des échanges. Las, déplorent les producteurs, le développement des affaires se fait, une fois encore, sur leur dos.

Une Europe des traités, et après?

Face une Russie et une Ukraine « très agressive », il y aurait plusieurs solutions à envisager, estime Thierry Pouch, chef du service des études économiques aux chambres d'agriculture. « Il faudrait d'abord évaluer les conséquences de cet accord de libre-échange : y a-t-il eu disparitions d'exploitations ?, s'interroge-t-il. «  Difficile d'établir une corrélation directe, mais indirectement, c'est possible qu'il y ait des disparitions d'exploitations déjà fragiles financièrement si les cours tombent trop bas  », répond Philippe Heusele.

Le traité de libre-échange entre le Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay, quatre « grands » agricoles) et l'UE suscite une levée de boucliers de la part des agriculteurs et des syndicats. Ceux-ci craignent une « distorsion de concurrence », au même titre que l'accord avec l'Ukraine ou le Ceta avec le Canada. À partir d'une étude rendue publique, le président de la Fédération nationale bovine craint la disparition de 30 000 éleveurs.

« Le levier pourrait alors être d'exclure l'agriculture des traités de libre-échange ou bien d'augmenter les droits de douanes et de revenir à une PAC plus protectrice », reprend Thierry Pouch.

Que se passerait-il avec l'Ukraine dans ce scénario ? Offensif, Alex Lissitsa pronostique « des mesures de rétorsions, et personne n'en profiterait ». « Le marché européen est déjà l’un des plus fermés au monde !  », s'esclaffe de son côté Serguey Feofilov, directeur du cabinet d'analyses UkrAgroConsult. Pour lui non plus, ce ne serait pas une bonne idée. « Les exportateurs européens en souffriraient : l’Ukraine ferait moins de profit, aurait moins de devises pour acheter des pesticides par exemple. » Pour Philippe Heusele, «  il ne faut pas s'isoler  », mais ne pas non plus «  désarmer le soutien direct à la production de céréales  » : «  il faut continuer à s'ouvrir et continuer à se protéger  » tout en «  renforçant les moyens sur la recherche génétique  ». De toute façon, au niveau français, la question semble tranchée : « La réalité de notre pays n'est pas protectionniste », a affirmé Emmanuel Macron mardi 2 juillet à Bruxelles.

« Une autre solution serait de renforcer encore davantage les normes sanitaires et environnementales des produits importés », reprend Thierry Pouch. Une mesure qui irait de pair avec la tendance lourde au développement durable dans les pays d'Europe de l'Ouest. Car une chose semble assurée : à défaut de pouvoir rivaliser avec les géants, l'Europe agricole devra tirer son épingle du jeu en se démarquant par la qualité supérieure de ses produits. En particulier se positionnant sur des marchés de niche incarnés par exemple l'agriculture biologique. Celle-ci est très exponentielle en France selon les tout récents chiffres de l'Agence bio : en 2018, 5000 exploitations ont abandonné engrais de synthèse et produits phytosanitaires chimiques et 10% des exploitations sont en bio. Du jamais vu.
 

Une agriculture intensive, loin du bio, mais peu chimique

Nikolay Kaplun est un homme accompli et le montre. À Volodarka, au nord de Kiev, il dirige la principale entreprise de la région administrative. 10 500 ha de maïs, blé, orge, betteraves à sucre et l'usine de transformation, sans oublier 450 Hollstein, plus pour les emplois et l'engrais que pour le lait. Pour le village, il a fait construire un sanatorium pour les personnes obèses, un restaurant, un zoo et un grand parc artificiel avec un bateau de pirate façon Eurodisney. C'est là, en l'attendant, que nous l'apercevons en compagnie un trio de dirigeants de Bayer CropScience (Monsanto), leader mondial des pesticides et engrais chimiques. À en voir les accolades et les sourires, la réunion s'est visiblement très bien passée et bien arrosée.

« Quelles sont les alternatives ? » interroge de son regard bleu Nikolay Kaplun, vêtu d'un polo siglé de la compagnie qu'il vient de quitter. Pour produire de telles quantités et sur de telles surfaces, l'agriculteur estime qu'on ne peut se passer de produits, dont la gestion (de plus en plus technologique, lire ci-dessus) doit être précise et rigoureuse. Fin 2017, dans une interview au site spécialisé ukrainien latifundist.com, le représentant de Bayer-Monsanto en Ukraine, le Belge Yves Picquet, indiquait que l'Ukraine figurait parmi les cinq premiers pays clients de la compagnie en Europe.

Le coût de ces produits apparaît comme une problématique centrale quand les hectares à cultiver se comptent par milliers. Ce n'est pas la politique agricole, balbutiante, qui aide les producteurs à s'en fournir. Le marché noir prend alors la relève. L'importation de ces produits, souvent de Chine, est très peu contrôlée. « Il y a environ 15 à 20% de PPP [produits phytopharmaceutiques, ndlr] contrefaits en Ukraine, même s'il est impossible d'être plus précis », indiquait encore Yves Picquet. « On importe une quantité massive de produits chimiques de Chine dont on ne connait pas la substance. On devrait contrôler leur qualité », reconnaît Alex Lissitsa. « Il n'y a ni règles strictes, ni rapport sur l'utilisation de ces produits. Il y a encore beaucoup de progrès à faire », complète un fonctionnaire français.

Pourtant, là encore, les patrons de fermes ont des arguments à faire valoir et ne s'en privent d'ailleurs pas pour le faire lorsque l'on aborde la question du développement durable. Selon les données du National Investment Council of Ukraine, les agriculteurs ukrainiens utilisent deux fois moins d'engrais et de pesticides que les autres grandes puissances agricoles. Deux raisons à cela : le coût des produits et la richesse naturelle des terres.

Dans ce champ de maïs en bordure de l'axe routier qui relie Kiev à Tchernigiv, la pulvérisatrice d'IMK, huitième agroholding d'Ukraine, se met en branle. De petits jets sortent de ses longues ramifications qui caressent les jeunes pousses. Du MaïsTer, un pesticide de la gamme Bayer. « Nous pulvérisons à quatre reprises pour le maïs : du MaïsTer au début, puis du Prime Extra de Syngenta, pour la terre et du Belt, contre les papillons. Au total, 5 litres par ha toutes opérations culmulées », détaille le chef agronome Anatoiy Krasnojon.

La France exportait en 2017 pour près de 117 millions d'euros de pesticides en Ukraine, parmi lesquel de l'atrazine, un herbicide interdit depuis 2003 dans l'UE. « On veut une agriculture écologique et vertueuse, mais on ne fait rien pour se protéger des produits importés qui ne respectent aucune norme »,pestait fin 2018 Christophe Hillairet, exploitant en grandes cultures et président de la Chambre d’agriculture d’Île-de-France.

« L'Ukraine fait des efforts pour se caler sur les normes européennes ; la qualité des produits va augmenter », confie-t-on aux Chambres d'agriculture françaises. Ainsi, l'année dernière, un projet de loi aurait prévu l'interdiction d'une flopée de produits phytosanitaires au 1er juin 2019, parmi lesquels le glyphosate. Du moins si l'on en croit le communiqué affolé publié le 15 avril dernier sur le site du Conseil agricole ukrainien, une fédération d'agrobusinessmen. Celui-ci s'inquiète de ce que « le Conseil des ministres a inscrit un projet de résolution "sur l'interdiction d'importation et d'utilisation de certains dangereux pesticides en Ukraine" ». Parmi ces produits, le glyphosate ou encore l'atrasine. « Le chef du Conseil agricole, Andriy Dykun, demande au Premier ministre de reconsidérer un tel projet, car l'interdiction de ces pesticides conduirait à un milliard de pertes dans le secteur agricole », conclut l'organisation.

Si projet il y a eu, il est resté dans de sombres tuyaux car peu des acteurs interrogés en ont entendu parlé. Il est en tout cas mort-né en cette période de renouvellement parlementaire. Mais le ton alarmiste du texte en dit long sur les enjeux.

Dans l'accord d'association entre l'UE et l'Ukraine entré en vigueur en 2016, une partie primordiale concerne l'agriculture. Contre un abaissement des droits de douanes pour les produits ukrainiens vers l'Europe, les Européens exigent une adoption progressive des normes de leur production. « L'Ukraine développe ses filières bio, poursuit la source pré-citée. Il y a 400 000 ha en agriculture biologique. » Encore loin des presque deux millions en France, mais dans ce domaine comme dans d'autres, le retard se rattrape.

 

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Source: RFI 
http://www.rfi.fr/europe/20190704-ukraine-agriculture-union-europeenne-cereales-accord-libre-echange-ble

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