Le Brésil et nos fonds de retraite
Le Devoir | 30 novembre 2018

Le Brésil et nos fonds de retraite

Devlin Kuyek, David Bruer et Serge Langlois

Respectivement de GRAIN, Inter Pares et Développement et Paix — Caritas Canada

« Est-ce qu’un homme peut à lui tout seul détruire la planète ? » Tel était le titre d’un récent article du New York Magazine après l’élection, il y a quelques semaines, de Jair Bolsonaro à la présidence du Brésil. Cet article démontre la manière par laquelle le programme agricole de Bolsonaro pour la forêt amazonienne contribuera aux problèmes des changements climatiques de la planète, avec l’équivalent d’une deuxième Chine et l’équivalent des États-Unis d’Amérique. Transformer la forêt tropicale en plantations industrielles et en ranchs d’élevage produira des quantités phénoménales de CO2. Mais pour comprendre pourquoi ce nouveau leader d’extrême droite du Brésil est si désireux de détruire la plus importante forêt tropicale du monde, appelée le Cerrado, il faut comprendre les liens très étroits qui unissent son administration à l’élite brésilienne de l’agrobusiness.

Le Brésil a l’un des systèmes de distribution des terres les plus inégalitaires au monde, la plus grande part de ses terres cultivables étant entre les mains d’un très petit groupe de propriétaires très puissants. Bolsonaro et le lobby de l’agroentreprise ont annoncé leur intention de revenir sur les politiques — déjà bien modestes — de protection environnementale contre la déforestation et l’utilisation de pesticides dangereux. Bolsonaro a juré de s’attaquer aux organisations paysannes qui soutiennent la réforme agraire comme à des terroristes et de ramener à plusieurs décennies en arrière les droits des peuples autochtones et traditionnels, obtenus après de longues et difficiles luttes. Le Brésil était déjà l’endroit le plus meurtrier sur terre pour les défenseurs de la terre osant s’attaquer à l’agroentreprise. […]

Au Québec, les gens seront surpris d’apprendre qu’ils ont des intérêts directs dans cet agrobusiness violent et destructeur de l’environnement. Le régime de pension de la province, géré par la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), a massivement investi dans un fonds de terres agricoles TIAA-CREF qui, selon divers rapports de recherche et une récente mission d’établissement des faits, est impliqué avec certains des plus grands accapareurs de terres ayant réussi à acquérir de larges étendues de forêts brésiliennes et de terres cultivables, utilisant la violence et la fraude.

Accaparement des terres

Au cours de la dernière décennie, avec des centaines de millions de dollars provenant de fonds de pension canadiens au Québec, en Colombie-Britannique et en Ontario, TIAA a pu acquérir près de 740 000 hectares de terres agricoles au Brésil, par ses deux fonds, soit l’équivalent d’environ 15 fois l’île de Montréal. Dans ses efforts pour diversifier son portefeuille, la CDPQ et d’autres fonds de pension canadiens ont involontairement participé à l’accaparement de terres au détriment de petits agriculteurs et paysans qui en dépendent pour vivre, ainsi que dans des régions de forêts pluviales et de savanes riches en biodiversité et desquelles nous dépendons toutes et tous pour prévenir les pires impacts des changements climatiques.

Ici, au Canada, l’acquisition en 2013 par l’Office d’investissement du Régime de pension du Canada d’un portfolio de 46 500 hectares de fermes en Saskatchewan a entraîné une vive réaction et un moratoire sur toute acquisition de terres agricoles par des fonds de pension. Au Québec, l’Union des producteurs agricoles (UPA) est indignée par la décision de la CDPQ et du Fonds de solidarité (FSQ) d’investir 10 millions de dollars chacun dans Pangea, une compagnie qui achète et consolide des terres agricoles au Québec. L’UPA affirme que ces investissements équivalent au fait « d’utiliser l’argent des Québécois pour financer une prise de contrôle hostile de notre héritage agricole ».

Mais il serait hypocrite de condamner la financiarisation des terres agricoles ici pendant que nous investissons à travers nos fonds de pension dans l’accaparement de terres agricoles à l’étranger. Avec Bolsonaro au pouvoir au Brésil, la CDPQ et les autres fonds de pension qui ont investi dans les terres agricoles au Brésil devraient demander à ce que TIAA se retire immédiatement. Toute autre décision devrait être vue comme de la complicité avec un gouvernement engagé dans des politiques qui accélèrent les changements climatiques et entraînent une recrudescence de la violence envers les populations rurales du Brésil. Les Canadiennes et les Canadiens peuvent jouer un rôle important en demandant aux gestionnaires de leurs fonds de pension de laisser les terres agricoles aux mains des familles d’agriculteurs, ici au Canada et à travers le monde.
URL to Article: https://farmlandgrab.org/post/view/28607

Source: Le Devoir 
https://www.ledevoir.com/opinion/idees/542602/le-bresil-et-nos-fonds-de-retraite