Résistances des femmes face à la SOCAPALM à Édéa (Cameroun)
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CADTM | 30 mars 2026

Résistances des femmes face à la SOCAPALM à Édéa (Cameroun)

Auteur.e : Sarah Coppé

Cet article est issu d’un mémoire de recherche fondé sur une enquête de terrain menée à Édéa, dans le sud du Cameroun, auprès des communautés riveraines des plantations de palmiers à huile de la SOCAPALM. Il s’appuie sur leurs récits, leurs pratiques de lutte et les échanges menés avec des associations locales engagées contre l’agro-industrie.

Cette recherche ne prétend pas parler à la place des personnes concernées. Elle vise plutôt à restituer et analyser des expériences et des discours situés, tels qu’ils ont été exprimés au cours de l’enquête, afin de rendre visibles des rapports de domination structurels souvent invisibilisés par les discours du développement.

Loin des récits qui présentent l’agro-industrie comme un moteur de croissance et de modernisation, l’analyse met en lumière les effets sociaux, économiques et genrés des plantations de palmiers à huile. Elle montre en particulier comment la perte d’accès à la terre et aux ressources naturelles affecte de manière différenciée les femmes, premières touchées par la dépossession foncière, sans pour autant les réduire à des victimes passives. L’article s’attache ainsi à rendre visibles les formes de résistance et d’organisation collective portées par les femmes riveraines, à l’intersection des luttes foncières, féministes et anticoloniales.

1. Dette, héritage colonial et agro-industrie : un même système

Au Cameroun, comme dans de nombreux pays des Suds, l’expansion des plantations agro-industrielles ne peut être comprise indépendamment de la trajectoire économique du pays, marquée par l’endettement, les politiques de d’ajustement structurel et la continuité d’un modèle extractif hérité de la période coloniale. Derrière les palmiers à huile, ce sont des choix politiques contraints par la dette qui redessinent l’usage des terres, les systèmes agricoles et les rapports de pouvoir dans les zones rurales.

L’agriculture joue un rôle fondamental dans l’économie et la société camerounaise en employant environ 60% de la population. Cette réalité est particulièrement marquée dans les zones rurales, où une large part des habitant·es dépend directement de l’agriculture pour sa subsistance. L’agriculture familiale y occupe une place centrale : elle repose majoritairement sur de petites exploitations destinées d’abord à nourrir les familles, les excédents étant ensuite commercialisés. Comme le souligne le Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest, cette agriculture ne produit pas «pour vendre» mais «pour vivre», en maintenant le tissu social, la terre et les valeurs qui y sont attachées.

Pourtant, les paysan·nes rencontrent de nombreuses difficultés : baisse de la fertilité des sols, accès limité aux semences et, surtout, insécurité foncière. À cela s’ajoutent la croissance démographique et les effets des changements climatiques, qui accentuent la pression sur les terres. Dans ce contexte, la question foncière devient centrale, alors même que la législation reste complexe et difficilement accessible aux populations rurales, en raison de l’enchevêtrement entre droit coutumier et droit étatique codifié hérité de la colonisation.

Le régime foncier camerounais connaît un tournant majeur dans les années 1970 avec l’ordonnance de 1974, qui impose que toutes les terres, occupées ou non, deviennent propriété de l’État

En effet, le régime foncier camerounais connaît un tournant majeur dans les années 1970 avec l’ordonnance de 1974, qui impose que toutes les terres, occupées ou non, deviennent propriété de l’État, à l’exception de celles disposant d’un titre foncier valide. Cette réforme bouleverse profondément les systèmes d’appropriation coutumière, qui reposaient sur l’usage, la mise en valeur et la transmission familiale des terres. Dans les faits, la complexité administrative, le coût des procédures et la faible accessibilité des services compétents font que seules une infime partie des terres sont immatriculées. Les terres coutumières deviennent alors juridiquement «disponibles», ouvrant la voie à leur attribution à des acteurs économiquement plus puissants.

Comme l’analyse Silvia Federici, cette transformation ne peut être dissociée des politiques d’ajustement structurel mises en œuvre à partir des années 1980. La dette agit ici comme un instrument politique : elle oblige les gouvernements à ouvrir leurs économies, à réduire les subventions sociales et à réorienter leurs politiques économiques vers des logiques extractives, similaires à celles du régime colonial. Dans ce processus, les systèmes fonciers communautaires africains ont été progressivement démantelés.

Ainsi, la dette opère à deux niveaux étroitement liés : au niveau national, en contraignant l’État à attirer les investissements étrangers, et au niveau individuel, en poussant les populations à s’endetter pour accéder aux besoins essentiels tels que l’éducation ou les soins de santé. Cette dynamique participe à une paupérisation artificiellement créée, notamment par l’expulsion des populations rurales, et des femmes en particulier, de leurs terres. Cette reconfiguration foncière s’inscrit dans une logique plus large de privatisation des biens communs. Comme le souligne Federici, le capitalisme mène une «guerre contre les liens communautaires», en fragilisant les solidarités villageoises et en créant de la pauvreté par la destruction des moyens de subsistance.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le développement des plantations industrielles, et en particulier de la culture du palmier à huile. Si le palmier à huile est une culture historiquement présente dans les systèmes agricoles locaux, son exploitation industrielle remonte à la période coloniale, avec la création de grandes plantations destinées à l’exportation. Après l’indépendance, l’État camerounais a repris ce modèle à travers des sociétés publiques, dont la SOCAPALM, créée en 1968 pour structurer la filière.

Mais la crise de la dette des années 1980 marque une rupture. Sous l’effet des politiques de libéralisation, l’État se désengage progressivement du secteur, ouvrant la voie à la privatisation des entreprises publiques. Au début des années 2000, la SOCAPALM est alors reprise par le groupe SOCFIN, lié au groupe Bolloré.

Cette opération illustre la manière dont la dette facilite le transfert des ressources publiques, héritées du système colonial, vers des multinationales privées. Les plantations sont maintenues et étendues, tandis que les populations riveraines voient leurs terres intégrées dans des concessions de long terme, négociées sans leur consentement.

Ainsi, la plantation de palmiers à huile ne relève pas d’un simple projet agricole : elle s’inscrit dans un dispositif plus large de gestion de la dette et des territoires.

2. Accaparement foncier : une dépossession organisée

Depuis une quinzaine d’années, l’accaparement des terres s’est imposé comme un enjeu central des débats sur l’agriculture, le développement et la justice sociale. Il désigne l’acquisition à grande échelle de terres ou de ressources liées à la terre, par des acteurs privés, souvent transnationaux, dans des contextes marqués par des rapports de pouvoir profondément inégalitaires.

Cette dynamique s’inscrit dans ce que la littérature qualifie de «Triple F Crisis»  (Food, Fuel, Finance) qui a renforcé l’intérêt des investisseurs pour la terre comme valeur refuge et source de profit. Sous couvert de répondre à la faim dans le monde, à la transition énergétique ou à la croissance économique, États et entreprises ont facilité l’accès des capitaux aux terres agricoles, notamment en Afrique. Cette ruée vers la terre repose sur des choix politiques explicites, dans lesquels les États jouent un rôle actif en concédant des terres, en réformant les cadres fonciers ou en fermant les yeux sur les violations de droits.

A Édéa, comme à beaucoup d’endroits, cette dépossession prend plusieurs formes entremêlées : l’expulsion (les populations sont déplacées par la force, la contrainte ou la tromperie), l’enclosure (prive l’accès à des ressources vitales autrefois communes), l’extraction (modes de production intensifs et destructeurs), l’exclusion (empêche les ancien·nes usager·ères de bénéficier des ressources) ou encore, l’effacement (touche aux mémoires, aux identités et aux liens symboliques au territoire). Ces processus produisent une dépossession à la fois matérielle, économique, sociale et culturelle. L’accaparement des terres constitue ainsi une forme contemporaine d’accumulation par dépossession, où les biens communs (la terre, l’eau, les forêts) sont privatisés et soustraits aux usages collectifs.

L’accaparement des terres constitue une forme contemporaine d’accumulation par dépossession, où les biens communs (la terre, l’eau, les forêts) sont privatisés et soustraits aux usages collectifs

Le flou foncier comme mécanisme central

Ce système ne fonctionne pas sans un cadre juridique volontairement opaque, qui rend la dépossession légale tout en restant illisible pour les populations concernées. Le droit foncier apparaît alors comme un outil asymétrique, davantage mobilisé pour sécuriser les intérêts des grandes entreprises que pour protéger les droits des communautés locales.

Pour l’illustrer, la question du foncier dans la zone d’Édéa, occupée aujourd’hui par la SOCAPALM, repose sur un enchevêtrement de textes juridiques, de pratiques coutumières, et de procédures administratives peu transparentes. Les questionnements des populations portent notamment sur l’absence de décret présidentiel couvrant certaines superficies, l’absence de plan de masse ou de cartes précises, ainsi que sur le dépassement des limites de concession. Cette situation nourrit l’idée de «vrais faux titres fonciers» : des titres reconnus par l’administration mais dénoncés comme abusifs, déconnectés du terrain ou obtenus par contournement des procédures. La reconnaissance officielle d’irrégularités par le ministère en charge des domaines en 2023 a contribué à légitimer ce sentiment d’injustice.

Selon les riverain·es, l’absence de titre foncier pour leurs propres terres n’est pas perçue comme une illégalité, mais comme la continuité d’une occupation jugée légitime, antérieure à l’État colonial et postcolonial. Cette opposition révèle une critique profonde du modèle foncier hérité de la colonisation, qui transforme la terre en propriété de l’État et subordonne les droits coutumiers à une reconnaissance administrative souvent hors de portée.

Paradoxalement, l’accès au titre foncier est aussi vu comme le seul moyen de se protéger contre les expulsions. Or, la procédure reste complexe, coûteuse et profondément inégalitaire, favorisant les acteurs disposant de ressources juridiques et financières. Le flou foncier ne constitue donc pas une simple défaillance administrative : il fonctionne comme une condition de possibilité de l’accaparement, permettant la sécurisation des intérêts agro-industriels tout en fragilisant durablement les droits et les moyens de subsistance des communautés.

Les fausses solutions de la gouvernance volontaire : la RSPO
Face aux critiques croissantes, les entreprises agro-industrielles mettent en avant des mécanismes de «responsabilité sociale» et de certification volontaire, comme la RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil) dans le secteur de l’huile de palme. Ces dispositifs prétendent encadrer les pratiques et garantir le respect des droits humains et environnementaux.

Or, sur le terrain, ces mécanismes apparaissent largement déconnectés des réalités vécues par les communautés. Les procédures sont opaques, la participation locale limitée, et les violations documentées n’empêchent pas l’attribution ou le maintien des certifications. Loin de remettre en cause les rapports de pouvoir existants, ces outils contribuent souvent à légitimer l’accaparement en lui donnant une façade «durable».

Cela n’est pas surprenant quand on sait que la RSPO est financée presque entièrement par l’industrie d’huile de palme avec 97% des membres étant issus de ce secteur (GRAIN, 2024).

3. La SOCAPALM à Édéa : dépossession foncière et destruction des moyens de subsistance

Le cadre juridique et économique décrit précédemment ne reste pas abstrait. Il s’incarne concrètement dans les plantations, dans les villages riverains, et dans les conflits quotidiens autour de l’accès à la terre, à l’eau et aux ressources. À Édéa, l’accaparement foncier se traduit par une transformation profonde de l’espace rural, des conditions matérielles de vie et des rapports sociaux.

Le conflit à Edéa  
Les dynamiques décrites ici s’appuient sur des observations et des récits recueillis dans la zone d’Édéa, au sud du Cameroun, autour des plantations de palmiers à huile exploitées par la SOCAPALM. Présente depuis la période coloniale, cette entreprise agro-industrielle contrôle aujourd’hui des milliers d’hectares de terres concédées par l’État, au contact direct de plusieurs villages riverains.

Depuis plusieurs années, ces communautés s’organisent pour contester l’emprise foncière de la SOCAPALM, avec l’appui d’organisations locales comme le RADD (Réseau des Acteurs du Développement Durable, https://www.radd.cm/) , et à travers des structures d’auto-organisation, notamment l’association des femmes riveraines (AFRISE). C’est à partir de ces mobilisations, et des paroles qui y circulent, que s’ancrent les analyses qui suivent.

Rapport du RADD :
https://www.radd.cm/index.php/2024/04/18/rapport-detude-surla-responsabilite-de-grandes-societes-de-monoculture-agro-industrielle-dans-les-injustices-environnementales-et-sociales-que-subissent-les-femmes-riveraines/

Articles de la presse camerounaise :
https://www.en-quetedesolutions.com/conflit-foncier-a-edea-1er-au-coeur-dune-bataille-des-sherifs 
https://camerpressagency.com/apouh-ngog-un-conflit-foncier-herite-de-la-colonisation-oppose-toujours-la-socapalm-aux-populations-locales/
https://globalvoices.org/2025/05/27/land-dispute-escalates-between-palm-oil-company-and-cameroons-apouh-community/

Un état absent, mais jamais neutre

Le rôle attendu de l’État dans la médiation des conflits fonciers, la régulation des usages de l’espace et la protection des droits des citoyen·nes semble largement mis en défaut. Pour plusieurs interlocuteur·ices, l’État ne remplit pas ses fonctions de protection, d’arbitrage et d’équité. Cette absence est d’autant plus marquante que la SOCAPALM est perçue comme historiquement liée à l’État, ce qui alimente l’idée que toute revendication adressée à l’entreprise se heurte indirectement au pouvoir public.

La méfiance vis-à-vis de l’autorité publique se traduit par un sentiment d’abandon, de mise en marge du droit et des procédures équitables : «L’État ne fait rien, c’est pourquoi ces monocultures se sentent toutes puissantes, tout permis.» L’inaction institutionnelle est souvent interprétée comme une stratégie en soi : circulaires non appliquées, réunions sans suite, délais indéfinis. Cette inertie administrative fonctionne comme une forme de pouvoir par l’attente, qui avantage les acteurs économiques dominants et contribue à l’épuisement des mobilisations locales.

Lorsque les conflits se cristallisent, notamment lors des périodes de replantation ou autour de l’accès aux terres, l’intervention de l’État prend fréquemment la forme d’une répression des mobilisations plutôt que d’une médiation. Les forces de l’ordre sont mobilisées pour sécuriser les activités de l’entreprise, y compris lorsque des irrégularités foncières sont reconnues par l’administration elle-même. L’usage de la force devient alors un substitut au droit, participant à une gestion autoritaire des territoires.

Une dépossession inscrite dans une histoire longue

Le conflit qui oppose les populations riveraines à la SOCAPALM à Édéa s’inscrit dans une histoire longue de dépossession foncière, débutée à l’époque coloniale et prolongée jusqu’à aujourd’hui par les logiques de l’agro-industrie mondialisée. Les premières plantations industrielles de palmiers à huile remontent à la période coloniale allemande, durant laquelle les populations ont été déplacées de force afin de libérer les terres les plus fertiles.

Cette emprise s’est maintenue après l’indépendance, puis renforcée avec la privatisation de la SOCAPALM au début des années 2000 et son intégration au groupe SOCFIN. Aujourd’hui, les plantations s’étendent jusqu’aux abords immédiats des habitations, rendant centrale la question de l’«espace vital» : un périmètre autour des villages censé rester libre de toute occupation agro-industrielle afin de garantir l’accès à la terre, à la forêt et aux ressources nécessaires à la subsistance. L’absence de cet espace compromet la reproduction des activités agricoles familiales et alimente des tensions quotidiennes.

La revendication d’un espace vital a fait l’objet d’une lettre ouverte à destination des membres des Conseils d’administration de SOCAPALM, SOCFINAF et SOCFIN, signée par de nombreuses associations internationales en date du 17 février 2025 :
Occupation de terres au Cameroun : FIAN co-signe une lettre ouverte à SOCFIN pour exiger la fin des injustices foncières

De la tolérance à l’enclosure : quand l’espace rural se referme

Avant l’absorption de la Ferme Suisse par la SOCAPALM, les populations disposaient encore de marges d’accès aux terres et aux ressources naturelles. Bien que les terres soient déjà intégrées à un système de plantation hérité de la période coloniale, certaines pratiques restaient possibles : cultures vivrières sur des lopins tolérés, accès aux marécages, ramassage des noix de palme tombées au sol, traversée des plantations pour rejoindre les rivières.

L’arrivée définitive de la SOCAPALM en 2010 marque une rupture. La gestion de l’espace devient plus autoritaire et plus exclusive. Des tranchées sont creusées le long des routes, des barrières installées aux points d’accès, et un système de gardiennage contrôle strictement les déplacements. Ces infrastructures ne servent pas seulement à protéger les plantations : elles redéfinissent les circulations quotidiennes et conditionnent l’accès à des ressources vitales.

La plantation devient un espace clos, où chaque passage est une négociation inégale. L’enclosure ne concerne pas seulement la terre, mais l’ensemble des relations sociales et écologiques au territoire.

Perdre la terre, perdre les moyens de survie

La perte d’accès à la terre entraîne une reconfiguration profonde des pratiques agricoles et alimentaires. Faute d’espace, les rotations culturales se raccourcissent, les sols s’appauvrissent et les rendements chutent. Les semences paysannes disparaissent progressivement, tandis que les savoirs agricoles transmis localement se fragilisent.

Là où les familles produisaient une large part de ce qu’elles consommaient, elles doivent désormais acheter des denrées au marché. La pollution des rivières et la destruction des forêts réduisent les possibilités de pêche, de chasse et de cueillette. Les populations passent progressivement d’un statut de productrices à celui d’acheteuses, accentuant leur dépendance économique.

Cette situation est décrite comme une «urbanisation forcée» : vivre au village revient à supporter des coûts croissants, sans disposer des revenus correspondants. La dépossession foncière provoque ainsi une chute des revenus agricoles et une augmentation des dépenses domestiques, fragilisant durablement les conditions matérielles de vie.

Stratégies de survie sous contrainte

Face à cette déstructuration, les populations développent des stratégies de survie sous contrainte : petits commerces, cultures éloignées, achat de nourriture, ramassage des noix de palme tombées au sol. Cette dernière pratique, criminalisée par l’entreprise mais vécue comme un droit légitime, expose les riverain·es à des arrestations, des humiliations et des violences répétées.

Les plantations villageoises de palmier à huile, souvent présentées comme une alternative, restent étroitement contrôlées par la SOCAPALM : fixation unilatérale des prix, surveillance des champs, destruction des unités artisanales de transformation. Loin de renforcer l’autonomie locale, ces dispositifs accentuent la dépendance à l’agro-industrie.

La privatisation a également transformé les formes d’emploi. Les contrats stables ont laissé place à des emplois précaires et externalisés. Certains jeunes sont recrutés comme gardiens, chargés d’empêcher leurs propres communautés d’accéder aux ressources. Cette situation brise les solidarités locales et reconfigure profondément le tissu social.

Cette dépossession matérielle n’affecte toutefois pas les habitant·es de manière uniforme. Elle s’inscrit dans des rapports sociaux préexistants, en particulier ceux liés au genre.

4. La dépossession comme violence genrée 

Les impacts de l’accaparement foncier ne sont ni neutres ni homogènes. Ils s’inscrivent dans des rapports sociaux existants et les renforcent. Les femmes, en particulier, se retrouvent en première ligne de cette dépossession, du fait de leur accès historiquement précaire à la terre et de leur rôle central dans la production vivrière et la gestion des ressources.

La perte des terres et des biens communs fragilise directement leurs moyens de subsistance, accroît leur charge de travail et limite leurs marges d’autonomie économique. Ces effets genrés sont pourtant largement absents des dispositifs d’évaluation et des discours institutionnels qui encadrent les projets agro-industriels.

Les femmes en première ligne de la violence foncière

Pour les femmes, la terre représente bien plus qu’un simple moyen de production : elle est à la fois une ressource économique, un espace d’autonomie et une condition de survie. Dans une économie rurale où l’accès aux postes rémunérés est rare, les terres agricoles constituent leur unique capital. L’accaparement des terres les prive non seulement de revenus, mais aussi de toute possibilité d’émancipation.

La restriction de l’accès aux plantations, combinée au contrôle exercé par les gardiens, a favorisé l’émergence de violences sexuelles et d’abus systématiques. Ces violences restent largement invisibilisées, en raison des tabous sociaux, de la peur des représailles et du silence imposé aux femmes. Pourtant, elles constituent un élément central du dispositif de domination : le contrôle de la terre s’accompagne d’un contrôle des corps.

Dans une perspective d’écologie politique féministe, ces violences ne sont pas des effets secondaires de l’accaparement, mais des composantes structurelles du système. La destruction des communs va de pair avec la reproduction de rapports patriarcaux, qui assignent aux femmes des positions de vulnérabilité accrue.

Perdre la terre, perdre l’autonomie

La dépossession foncière affecte directement la division genrée du travail. Les femmes, responsables de l’alimentation et de la subsistance du foyer, sont les premières à subir les conséquences de la perte de terres, de l’accès restreint aux ressources naturelles et de la disparition des revenus agricoles. Cette accumulation de pertes renforce leur précarisation et accroît leur dépendance économique.

Entre adaptation contrainte et espace de résistance 

Face à ces violences et à la perte des moyens de subsistance, les femmes ne restent pas passives. Des formes d’auto-organisation émergent à partir de stratégies de survie : associations féminines, tontines, mise en culture de terres éloignées. Ces pratiques témoignent à la fois d’une capacité d’adaptation et des limites imposées par un modèle agro-industriel qui laisse peu d’espace à l’autonomie paysanne.

Les récits de peur, d’injustice et d’abandon institutionnel deviennent progressivement des moteurs de solidarité et de lutte. L’accompagnement d’organisations locales permet de transformer certains espaces de domination en leviers d’action collective, en particulier pour les femmes, qui se trouvent au cœur des mobilisations foncières.

5. Résister à l’accaparement : agentivité et luttes féministes

La dépossession foncière n’est pas seulement un processus subi. À Édéa, elle donne aussi lieu à des formes de résistance, portées en grande partie par les femmes riveraines des plantations de la SOCAPALM. Ces luttes s’inscrivent dans un contexte de forte asymétrie de pouvoir, mais elles révèlent des capacités d’organisation, de politisation et de contestation qui déstabilisent, même partiellement, l’ordre imposé.

La replantation : un moment clé des mobilisations

Le conflit latent autour de la SOCAPALM devient particulièrement visible lors des périodes de replantation. Après plusieurs décennies de production, les palmiers sont abattus pour être remplacés, ouvrant de nouveaux cycles d’extension et de contrôle foncier. Ces moments constituent des temps forts de mobilisation pour les populations riveraines, et en particulier pour les femmes, qui s’opposent physiquement aux machines afin d’empêcher l’extension de l’emprise foncière.

Longtemps, ces mobilisations ont été réprimées ou contenues. Une évolution récente est toutefois venue modifier partiellement le rapport de force. En 2023, avec l’appui d’organisations locales, les communautés ont contesté la validité et les limites des titres fonciers de la SOCAPALM. Le ministère en charge des affaires foncières a reconnu la nécessité de vérifier les bornages, laissant apparaître de possibles dépassements de concession.

Lorsque la SOCAPALM a repris les travaux au printemps 2024 malgré cette reconnaissance, la mobilisation a été massive. Face aux pressions et aux menaces, les riverain·es sont resté·es mobilisé·es, soutenu·es par des associations et des relais médiatiques. Pour la première fois, la replantation a été empêchée. Cette victoire, bien que fragile, marque un tournant symbolique dans un conflit jusque-là largement à sens unique.

Mobiliser en tant que femmes, dans un contexte patriarcal

Dans la zone d’Édéa, les femmes riveraines occupent aujourd’hui une place centrale dans la contestation. Leur mobilisation s’inscrit dans un contexte où les tentatives de résistance masculines ont souvent été contenues, disqualifiées ou réprimées, laissant peu de place à une mobilisation durable. Cependant, les femmes apparaissent comme les actrices les plus constantes de la lutte pour la terre.

Cette mobilisation se déploie dans un cadre fortement patriarcal, où l’accès des femmes à des espaces de mobilisation suppose souvent le soutien explicite ou implicite de figures masculines. Toutefois, ce contexte est partiellement retourné par les femmes elles-mêmes. Leur rôle social, historiquement associé à la subsistance et à la reproduction, devient un point d’appui politique : défendre la terre, c’est défendre la survie du foyer et de la communauté.

Cette centralité féminine reste ambivalente. Elle repose parfois sur des discours où le rôle des femmes se définit par celui de mère ou nourricière mais constitue aussi une ressource politique. Les ONG partenaires, notamment le RADD, choisissent d’accompagner prioritairement les femmes, du fait de ces impacts spécifiques, et considérant également que leur engagement suscite une écoute différente de la part des autorités.

Les associations de femmes comme espaces d’agentivité collective

Les associations de femmes jouent un rôle central dans cette dynamique. La création de l’association des femmes riveraines (AFRISE), avec l’aide du RADD, a ouvert des espaces de solidarité, d’apprentissage et de politisation. Les femmes décrivent fréquemment cette expérience comme une «ouverture des yeux», rendue possible par le partage des vécus dans des espaces sécurisés.

Au-delà de la conscientisation, ces associations répondent à des besoins matériels immédiats. Dans un contexte de précarisation extrême, la sécurisation des moyens de subsistance est une condition de l’engagement politique. Les ateliers de transformation des produits locaux permettent de maintenir une autonomie minimale, tout en renforçant la confiance collective et la capacité d’action.

Les formations sur le droit foncier et le plaidoyer participent également à une réappropriation des savoirs juridiques. Comprendre que «la société n’est pas l’État», distinguer les responsabilités publiques de celles de la multinationale, formuler des revendications collectives : cette montée en compétence transforme le rapport à l’autorité et légitime la prise de parole publique.

Des luttes locales aux alliances plus larges

Ces mobilisations ne se limitent pas à l’échelle du village. Les alliances avec d’autres communautés riveraines et l’inscription dans des réseaux nationaux et internationaux renforcent le sentiment que la lutte locale s’inscrit dans un combat plus large contre l’accaparement des terres et l’agro-industrie. Ces connexions contribuent à rompre l’isolement des communautés et à politiser l’expérience vécue comme le produit d’un système économique global, et non comme un simple conflit local.

Pour autant, ces dynamiques ne doivent pas être idéalisées. Les rapports de pouvoir entre les femmes du village et une multinationale agro-industrielle demeurent profondément asymétriques. Les transformations observées relèvent davantage d’un élargissement des marges de manœuvre plutôt que d’un renversement structurel du pouvoir.

Défendre la terre, contester le système

En défendant la terre, elles contestent à la fois l’héritage colonial du droit foncier, la responsabilité de l’État et la domination des multinationales. Elles rappellent que la terre n’est pas une marchandise et revendiquent le droit de décider des conditions matérielles et sociales de leur existence

Ces luttes montrent néanmoins que l’accaparement foncier n’est jamais un processus passif. Face à un modèle économique fondé sur la dette, la privatisation des terres et la violence institutionnelle, les femmes d’Édéa opposent des formes concrètes de résistance. En défendant la terre, elles contestent à la fois l’héritage colonial du droit foncier, la responsabilité de l’État et la domination des multinationales. Elles rappellent que la terre n’est pas une marchandise et revendiquent le droit de décider des conditions matérielles et sociales de leur existence.

Conclusion

Ce conflit local révèle ainsi une réalité plus large : celle d’un modèle de développement fondé sur l’extraction, l’endettement et la concentration foncière, qui marginalise les paysan·nes tout en renforçant le pouvoir des multinationales.

Face à des États contraints par la dette et des entreprises disposant d’un pouvoir économique considérable, les marges de manœuvre des communautés rurales restent limitées. Dans ce contexte, le rôle des organisations de la société civile est crucial pour rendre visibles les injustices, amplifier les voix locales et inscrire ces luttes dans des dynamiques de solidarité plus larges, au niveau national et international. Rendre visible l’invisible, rompre le silence autour des violences subies, c’est aussi tenter de reprendre du pouvoir sur une réalité qui cherche à les réduire au silence.

Auteur.e : Sarah Coppé

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URL to Article
https://farmlandgrab.org/post/33406
Source
CADTM https://www.cadtm.org/Accaparement-des-terres-par-les-agro-industries-resistances-des-femmes-face-a

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