Vue aérienne des champs de Mahi Pono, dans la vallée centrale de l'île hawaïenne de Maui, en 2024. Photo: Citrus sp. Creative Commons Flickr.
Le Devoir · 29 juillet 2025
Investissements PSP devient le propriétaire exclusif d’un système d’irrigation controversé à Hawaï
Alexis Riopel
Pôle environnement
Un régime de retraite canadien vient de prendre le contrôle exclusif du système d’irrigation le plus important d’Hawaï et d’empocher 75 millions de dollars aux dépens de son ancien propriétaire, une plantation sucrière, tandis que se dessine un bras de fer avec un nouvel organisme public de gestion de l’eau.
Investissements PSP, une société d’État fédérale chargée du régime de retraite des fonctionnaires du Canada, est devenue l’unique propriétaire d’East Maui Irrigation (EMI) à la mi-juin par l’entremise de son entreprise agricole Mahi Pono, fondée à Hawaï en 2018 et établie sur l’île de Maui.
Le réseau d’irrigation d’EMI, créé en 1876, compte des dizaines de kilomètres de canalisation. Il dévie les ruisseaux qui coulent sur le flanc pluvieux d’un volcan. Pendant un siècle et demi, cet ouvrage titanesque irrigue les cultures de canne à sucre d’Alexander & Baldwin (A&B), un poids lourd économique et politique d’Hawaï. L’industrie du sucre finit toutefois par s’effondrer. En 2018, A&B vend son immense domaine en friche pour 267 millions de dollars américains à PSP.
Le régime de retraite, dont le siège social est à Montréal, fonde alors Mahi Pono (« ferme vertueuse ») et investit massivement pour relancer l’exploitation des terres, où on cultive majoritairement des agrumes.
Par la même transaction, Mahi Pono devient aussi propriétaire d’EMI à 50 %. Ce réseau d’irrigation est essentiel aux cultures implantées sur ce domaine aride de 16 500 hectares, qui occupe près d’un dixième de l’île de Maui. A&B, qui concentre aujourd’hui ses affaires dans l’immobilier, demeure propriétaire de l’autre partie de 50 % du réseau hydrique. Le contrat de vente stipule que les deux partenaires s’efforceront d’acquérir un bail à long terme pour continuer de prélever de l’eau en terres publiques pendant au moins 30 ans. Si ce bail n’est pas obtenu auprès du gouvernement d’Hawaï avant la fin 2026, A&B doit verser 62 millions de dollars américains en dédommagement à Mahi Pono.
Depuis les années 1980, EMI enchaîne les autorisations annuelles de la Commission de gestion des eaux, qui relève du département des Ressources foncières et naturelles de l’État d’Hawaï, pour exploiter l’eau des terres publiques. Mahi Pono préférerait signer une entente de longue durée afin de sécuriser ses activités.
Sept ans après le rachat, le bail à long terme n’est toujours pas décroché. Et voilà que, 18 mois avant l’échéance, A&B et Mahi Pono mettent un terme à leur partenariat. Le 17 juin, l’ex-plantation a cédé sa moitié d’EMI à Mahi Pono. Elle versera 55 millions de dollars américains en quatre ans à la firme appartenant au régime de retraite des fonctionnaires canadiens — un rabais par rapport aux conditions du contrat.
En guise d’explication, A&B dit vouloir se concentrer sur son activité principale, l’immobilier commercial. « Compte tenu de leurs missions divergentes, les parties ont accepté de suivre des voies séparées », a déclaré le vice-président à l’exploitation de Mahi Pono, Grant Nakama, dans un texte transmis aux médias.
EMI fait l’objet de litiges depuis des décennies. Écologistes et paysans traditionnels considèrent que le système d’irrigation, aujourd’hui en piteux état, prélève trop d’eau sur la montagne, ce qui nuit aux écosystèmes et aux pratiques autochtones. Ces tensions sont aussi exacerbées par les sécheresses qui s’abattent de plus en plus souvent sur Hawaï.
« À mon avis, Investissements PSP ne croyait plus qu’A&B serait capable de l’aider à obtenir le bail à long terme », observe Shay Chan Hodges, une citoyenne de Haʻikū qui suit l’affaire depuis des années, lors d’un entretien en visioconférence avec Le Devoir. « Manifestement, ce n’est pas le slam dunk qu’ils imaginaient en 2018… » ajoute cette ancienne membre d’un comité citoyen sur l’eau.
Une nouvelle entité
Un important développement survenu en 2022 complexifie la tâche d’EMI pour obtenir une autorisation gouvernementale de 30 ans : la création par référendum de l’Autorité des eaux d’East Maui (East Maui Water Authority).
Cette nouvelle entité, largement appuyée par la population, a pour mandat de prendre les rênes du système d’irrigation. « Un peuple doit contrôler son eau pour contrôler son destin », dit au Devoir Jonathan Likeke Scheuer, le président du conseil d’administration de l’Autorité des eaux d’East Maui, dont les travaux ont débuté en février 2024.
De l’avis de M. Scheuer, il est inadmissible qu’une entreprise étrangère soit aux commandes du système d’irrigation. « Cette situation est antidémocratique et perpétue l’idée ancienne, du temps des plantations, voulant que les gens d’Hawaï soient incapables de prendre leurs affaires en main », soutient celui qui représente la Commission des foyers hawaïens (Hawaiian Homes Commission) au sein du nouvel organisme.
Le CA de l’Autorité des eaux d’East Maui est formé de 11 membres, dont 8 cultivateurs de taro, un aliment hawaïen traditionnel. L’organisme, qui relève du comté de Maui, est doté d’une directrice et d’une petite équipe technique. S’il met la main sur un bail à long terme, Mahi Pono deviendra son client pour s’approvisionner en eau.
« Personne dans le CA de l’Autorité ne veut que Mahi Pono connaisse l’échec », souligne M. Scheuer. L’organisme imposerait toutefois certaines limites. Sa priorité : gérer l’eau d’une manière qui accroisse la santé des écosystèmes et des communautés locales, à une époque où les ruisseaux d’Hawaï s’assèchent comme jamais.
Mahi Pono vise-t-elle toujours l’obtention d’un bail à long terme auprès du gouvernement d’Hawaï ? Contactés par Le Devoir, Mahi Pono et PSP n’ont pas répondu explicitement à la question.
« L’agriculture à Hawaï a besoin d’un apport adéquat et fiable en eau, et Mahi Pono poursuit ses efforts pour obtenir un accord qui concilie les besoins agricoles avec une gestion responsable des ressources », répond l’entreprise par courriel. « En tant que propriétaire unique d’EMI, Mahi Pono continuera à mettre en œuvre les meilleures pratiques en matière d’utilisation efficace de l’eau et d’agriculture durable », ajoute-t-on.
Selon M. Scheuer, les discussions privées entre l’Autorité des eaux d’East Maui et Mahi Pono « vont bien ». Il fait toutefois remarquer qu’Investissements PSP, le véritable décideur dans cette affaire, gère des actifs de 300 milliards de dollars dans le monde. « C’est un peu comme David contre Goliath », souligne-t-il.
Personne ne sait quand la Commission de gestion des eaux convoquera des audiences pour attribuer un bail à long pour la gestion des eaux d’East Maui. Un processus quasi judiciaire — impliquant des avocats, les témoignages d’experts et des plaidoiries — se mettra alors en branle.
Jonathan Likeke Scheuer compte bien être prêt. « Pendant un siècle et demi, la plupart des grandes décisions concernant l’eau d’East Maui ont été prises à Honolulu. Maintenant, elles sont prises au Canada », déplore-t-il. « Nous ne disons pas que cette entreprise [Mahi Pono] ne devrait pas recevoir d’eau, mais nous ne voulons pas qu’elle soit propriétaire du système d’irrigation. Nous voulons en être propriétaires. Et nous voulons gérer le système de manière que tout le monde puisse en bénéficier. »