Spécialiste de l'attaque, Vincent Bolloré désormais sur la défensive

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Le milliardaire Vincent Bolloré, mis en examen mercredi dans le cadre d'une enquête sur l'attribution de concessions portuaires en Guinée et au Togo, à Paris, 26 juin 2017. (Photo : afp.com - Zakaria ABDELKAFI)
AFP | 25 avr 2018

Spécialiste de l'attaque, Vincent Bolloré désormais sur la défensive

Par Erwan LUCAS
AFP

Connu pour ses stratégies offensives voire ses coups de force, l'industriel breton Vincent Bolloré se retrouve désormais en position défensive sur fond de soupçons de corruption en Afrique, après avoir aussi vu ses méthodes remises en question ailleurs.

Mis en examen mercredi dans le cadre d'une enquête sur l'attribution de concessions portuaires en Guinée et au Togo, l'emblématique milliardaire de 66 ans a redressé au début des années 1980 le groupe familial, fondé en 1822 et spécialisé dans le papier bible et le papier à rouler OCB.

En le réorientant vers le film plastique pour en faire Bolloré Technologies, il y a ajouté les transports et la logistique pétrolière et portuaire, principalement en Afrique, avant de prendre d'assaut Havas (publicité-communication), en 2005 puis Vivendi (médias), en 2014.

A chaque fois, la méthode, appelée depuis "méthode Bolloré" était la même: entrée discrète au capital du groupe visé avant d'en devenir peu à peu le premier actionnaire puis d'en prendre le contrôle en réclamant des sièges au conseil d'administration, et prise en main via l'installation aux commandes de personnes de confiance.

Yeux acier, cheveux blancs encadrant un visage buriné, ce père de quatre enfants a la réputation d'être aussi charismatique avec ses interlocuteurs qu'inflexible en affaires.

Pourtant, le début d'année 2018 n'a pas été conforme aux habitudes pour Vincent Bolloré, avec une mise en lumière des activités africaines du groupe, sur lesquelles l'homme d'affaires tente d'être en général très discret.

Aux côtés de ses affaires, Vincent Bolloré, passé dans sa jeunesse par le secteur bancaire, a toujours su cultiver ses connexions avec les décideurs politiques français, de gauche comme de droite, mises en lumière par le prêt de son yacht à un Nicolas Sarkozy nouvellement élu président de la République, en 2007.

En 2015, il se dit être "à la disposition de son amie Anne" Hidalgo, la maire socialiste de Paris, ville qui sert de vitrine à ses véhicules électriques BlueCar via le système Autolib, pour soutenir la candidature de la capitale à l'organisation de Jeux olympiques de 2024.

Cette proximité avec le pouvoir politique vaut aussi pour un certain nombre de chefs d'Etat africains, le président de Guinée Alpha Condé n'hésitant pas à présenter M. Bolloré comme "un ami", une proximité désormais au centre de l'attention.

- Plainte contre des médias -

Les activités africaines du groupe Bolloré s'étaient déjà retrouvé dans l'actualité fin 2017, avec le procès à Eseka (centre du Cameroun), qui reprendra en mai, des responsables présumés de la catastrophe ferroviaire dans la même ville, en octobre 2016, qui avait fait 79 morts et 600 blessés. La compagnie ferroviaire Camrail a pour actionnaire majoritaire le groupe Bolloré.

A la suite d'un reportage dans l'émission "Complément d'enquête" qui évoquait les activités de la Socapalm, société spécialisée dans l'huile de palme au Cameroun et diffusait notamment le témoignage de sous-traitants, pour certains présentés comme mineurs, payés à la tâche, travaillant sans vêtements de protection et logeant dans des conditions insalubres.

Le groupe Bolloré, indirectement principal actionnaire, avait porté plainte contre France Télévision, estimant que le reportage portait atteinte à son image et réclamant 50 millions d'euros. La décision est attendue début juin.

Fin mars, le tribunal correctionnel de Paris relaxait trois médias et deux ONG poursuivis en diffamation par la Socfin, une holding propriétaire de plantations en Afrique et en Asie et dont le groupe français Bolloré est actionnaire.

Les ONG ReAct et Sherpa ainsi que les médias Le Point, Mediapart et L'Obs, avaient fait état en avril 2015 d'"accaparements" de terres appartenant aux riverains de ces plantations de palmiers à huile et d'hévéas.

Du côté de Vivendi également, la situation semble plus difficile pour l'homme d'affaires, qui a dû notamment renoncer à mettre la main sur l'éditeur de jeux vidéo Ubisoft en revendant sa participation, après deux ans de bataille avec la famille des fondateurs, les Guillemot.

En Italie la bataille se fait autour de Telecom Italia (TIM), face au fonds américain Elliott, qui tente de lui disputer la gouvernance. Si le groupe français a remporté la première manche, l'assemblée générale du 4 mai marquera une étape potentiellement décisive.

Autant de difficultés auxquelles devront faire face le fils de Vincent, Yannick, qui l'a remplacé à la présidence du conseil de surveillance de Vivendi à l'issue de la dernière assemblée générale du groupe, le 19 avril.

Un début de passage de témoin pour M. Bolloré, qui a énoncé 2022 comme échéance de son départ à la retraite, année marquant à la fois ses 70 printemps et les 200 ans de son groupe.

Par Erwan LUCAS
AFP

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Ouest France | 26 avril 2018

L’Afrique, une pépite pour l’empire industriel de Bolloré

L'industriel breton a été mis en examen dans le cadre d'une enquête sur l’obtention par son groupe de concessions portuaires en Afrique de l’Ouest.

par Patrice MOYON.

Mercredi, l’industriel breton et deux de ses cadres ont été mis en examen dans le cadre d’une enquête sur l’obtention par son groupe de concessions portuaires en Afrique de l’Ouest. Le continent est une pépite pour le groupe Bolloré qui s’est rendu incontournable dans pas moins de 46 pays.

Vincent Bolloré et deux cadres dirigeants du groupe Gilles Alix directeur de Bolloré et Jean-Philippe Dorent ont été mis en examen mercredi après 48 heures de garde à vue. La justice s’intéresse aux conditions dans lesquelles ont été obtenues deux concessions portuaires à Lomé (Togo) et Conakry (Guinée). « Vincent Bolloré qui reste présumé innocent pourra avoir enfin accès à ce dossier dont il n’a jamais eu connaissance et répondre à des accusations infondées », réplique le groupe Bolloré dans un communiqué.

À contre-courant de l’afro-pessimisme qui a souvent cours en France, c’est un véritable empire que le groupe Bolloré a bâti en Afrique depuis quarante ans. Prenant souvent le relais d’États défaillants dans les ports ou les plantations, le groupe se déploie aujourd’hui dans la logistique et les services portuaires, les plantations de palmiers à huile, la culture et le cinéma via Vivendi et le transport ferroviaire.

Mais cette stratégie efficace fait aussi l’objet de multiples critiques. En Afrique rien n’est simple, affaires et politique s’y entrecroisent de façon parfois sulfureuse. « Vincent Bolloré, on ne le voit ni dans les plantations, ni dans les ports. Quand il a un problème à régler, c’est en direct avec le président Paul Biya », explique un journaliste camerounais qui préfère garder l’anonymat.

Pour défendre son pré carré africain, l’industriel breton sait jouer de son influence et s’y comporte en flibustier comme ces ancêtres bretons auxquels il se réfère parfois. « Les ministres, on les connaît tous là-bas. Ce sont des amis. Alors de temps en temps, je vais être clair, on leur donne, quand ils ne sont plus ministres, la possibilité de devenir administrateur d’une de nos filiales. C’est pour leur sauver la face. Et puis, on sait qu’un jour ils peuvent redevenir ministres », expliquait Gilles Alix, directeur général du groupe Bolloré dans un entretien au journal Libération en 2008.

Mais un grain de sable vient parfois gripper la machine. En 2015, le groupe n’est pas retenu lors du premier tour de l’appel d’offres pour la concession du port en eau profonde de Kribi au Cameroun. Vincent Bolloré active alors ses réseaux français. C’est François Hollande qui, avec succès, lors d’un voyage officiel au Cameroun plaidera la cause de Vincent Bolloré et permettra son repêchage.

Dans un groupe qui pèse aujourd’hui 18 milliards de chiffre d’affaires pour un résultat d’exploitation de 1,1 milliard d’euros, l’Afrique joue un rôle moteur dans les résultats. De Conakry en Guinée en passant par Pointe-Noire au Congo ou Lomé au Togo, il gère directement une dizaine de ports à conteneurs et est associé à seize autres dans le cadre de partenariats public-privé.

Quatre milliards investis en Afrique

Depuis le rachat de la Scac en 1986 puis la prise de contrôle de la Banque Rivaud et plus récemment Vivendi, le groupe Bolloré dit avoir investi quatre milliards d’euros sur le continent africain et « plus de deux milliards d’euros au cours des huit dernières années dont 360 millions pour la seule année 2017 ».

Depuis plusieurs mois, le groupe français est sous pression. Plusieurs enquêtes faites par des ONG ont critiqué les conditions de travail dans les plantations de la Socfin. Et certains syndicalistes africains et asiatiques regroupés dans « L’alliance internationale des riverains des plantations Socfin Bolloré » n’ont pas hésité à manifester devant le siège à Paris lors des assemblées d’actionnaires.

La justice de son côté enquête sur les conditions dans lesquelles ont été obtenues les deux concessions portuaires de Lomé (Togo) et Conakry (Guinée). Vincent Bolloré et deux autres cadres du groupe Gilles Alix, directeur général de Bolloré et Jean-Philippe Dorent responsable du pôle international de l’agence Havas ont été placés en garde à vue mardi 24 et mercredi 25 avril dans le cadre de cette affaire. À la suite de cette garde à vue, Vincent Bolloré et Gilles Alix ont été mis en examen pour corruption d’agent public étranger, complicité d’abus de confiance et complicité de faux. Jean-Philippe Dorent a pour sa part été mis en examen pour abus de confiance et faux et usage de faux mais placé sous statut de témoin assisté pour corruption d’agent public étranger.

Un ambitieux projet ferroviaire

Le groupe Bolloré participe aussi au désenclavement de plusieurs régions africaines. Il déploie un ambitieux projet d’épine dorsale ferroviaire : 3 000 kilomètres entre Cotonou et Abidjan en passant par Niamey et Ouagadougou. Non sans mal. Au Bénin, Bolloré a été débouté devant les tribunaux et perdu la concession ferroviaire qu’il y avait obtenue. Sur le tronçon Abidjan-Ouagadougou, les travaux qui devaient débuter en 2015 ont fini par être lancés en décembre 2017.

De nouveaux concurrents, chinois se dressent aussi sur sa route. Pas de quoi décourager deux de ses enfants Cyrille Bolloré en charge de la division logistique ou Yannick Bolloré qui vient de prendre les commandes de Vivendi. L’Afrique reste une pièce essentielle. « Le nombre de francophones dans le monde va passer de 250 millions à 500 millions dont 80 % en Afrique », a expliqué Maxime Saada, le patron de Canal +, lors de l’assemblée générale de Vivendi. Canal + compte aujourd’hui 3,5 millions d’abonnés sur le continent africain. Vivendi y dispose aussi de huit salles de cinéma CanalOlympia et une vingtaine d’autres sont programmées au Congo-Brazzaville, au Gabon, Burkina-Faso et au Togo.

L’Afrique reste une pépite et une tirelire généreuse. Elle génère de confortables jetons de présence dans les conseils d’administration auxquels Vincent Bolloré participe : 1,3 million d’euros avec cinq réunions dans l’année à la Socfin (plantations) en 2016 par exemple.
Original source: AFP
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