Jusqu'où ira la razzia sur les terres agricoles des pays pauvres ?

Télérama n° 3085 | Le 1 mars 2009

LE MONDE BOUGE - Discrètement, des pays très peuplés comme la Corée et la Chine, ou très riches comme les pays du Golfe, s'emparent des terres arables et des forêts de Madagascar ou de Bornéo. Ce phénomène opaque peut cacher le pire comme le meilleur. Le pire étant l'expansion de monocultures polluantes qui appauvrissent les pays et entretiennent la crise alimentaire mondiale...

Il était une fois un pays ayant trop de bouches à nourrir et pas assez de ­terres à cultiver. La bonne nouvelle, c'est que le pays en question, la Corée du Sud, disposait de suffisamment de devises pour importer du riz, du soja et du maïs. La mauvaise, c'est que l'époque était à la spéculation sur les denrées alimentaires. Et la Corée, pays certes émergent et dynamique, avait du mal à s'approvisionner sur le marché mondial. Alors, elle eut une idée : plutôt que d'acheter des récoltes, pourquoi n'achèterait-elle pas des terres ? D'immenses espaces, là où ils étaient bon marché, dans des pays pauvres, en Asie, en Afrique ! Bien sûr, il faudrait procéder en douce pour ne pas choquer les autochtones. Mais ce détail excepté, l'idée était excellente. Et c'est ainsi que la filiale agricole d'un des fleurons de l'industrie sud-coréenne s'empara furtivement de 1,3 million d'hectares à Madagascar, soit le tiers des terres arables de l'île, pour y produire du maïs et de l'huile de palme pour le marché sud-coréen. Au même moment, frappés de plein fouet par la crise alimentaire, les Malgaches étaient contraints d'importer pour satisfaire leurs besoins.

Racontée ainsi, l'histoire paraît sortie de l'imagination de John Le Carré, dernière époque, celle qui nous a donné La Constance du jardinier ou Le Chant de la mission. Tout y est : l'Afrique, les multinationales, le néocolonialisme (cette fois sud-sud...), le libéralisme mondialisé et débridé. Sauf qu'il ne s'agit pas d'une fiction. En juillet dernier, Daewoo Logistics, filiale du groupe sud-coréen, a bien tenté de louer pour quatre-vingt-­dix-neuf ans 1,3 million d'hectares à ­Madagascar. L'accord, révélé par le Financial Times, a contribué à l'embrasement de l'île et serait au point mort. Néanmoins, marginal il y a deux ans, ce genre d'opération s'est amplifié en 2008, sur des millions d'hectares, en Asie et en Afrique surtout, mais aussi en Argentine ou en Ukraine. A tel point que Jacques Diouf, le secrétaire général de la FAO, l'agence de l'ONU pour l'agriculture et l'alimentation, parle d'un risque de « néocolonialisme agraire ».

Le « landgrabbing », comme l'appellent les Anglo-Saxons, autrement dit l'« accaparement de terres », n'est pas nouveau. « Il y a eu les concessions coloniales, rappelle l'agronome Marc Dufumier. Plus récemment, des entreprises, française comme Michelin, producteur de caoutchouc au Nigeria ou au Cambodge, et américaine comme Dole, spécialisé dans les fruits, ont acheté ou loué des terrains pour une très longue durée - en général, quatre-vingt-dix-neuf ans. Mais les surfaces dépassaient rarement une dizaine de milliers d'hectares. Aujourd'hui, les superficies sont plus importantes, le mouvement s'accélère et n'a jamais été autant mondialisé. » Car les acheteurs ont changé. A la place des Occidentaux d'hier, voici venus des pays émergents, peuplés et sans beaucoup de terres (Chine, Corée du Sud), et des pays secs, déficitaires en denrées alimentaires mais gorgés de pétrodollars (pays du Golfe). Les Jordaniens ou les Malaisiens font leurs courses au Soudan ; la Chine - 22 % de la population mondiale, mais seulement 7 % des terres cultivées, qui ne cessent de diminuer à cause du développement urbain et d'un modèle agricole dévastateur - achète en Russie, au Laos, au Mozambique ou aux Philippines. Autant d'accords dont on sait peu de chose tant ils sont discrètement négociés, mais qui sont présentés comme « gagnant-gagnant ». Les acheteurs mettent en avant le fait qu'ils apportent l'argent, les tracteurs, les systèmes d'irrigation. « Ça paraît plus civilisé que sous la colonisation : les entreprises fonctionnent à coups de carnets de chèques et pas de baïonnettes, note l'économiste Bruno Parmentier. Et il est probable, vu les investissements et les techniques employées, qu'on produira plus de nourriture sur ces terres. La question est : que vont-ils produire, comment et pour qui ? Si l'argent et la technique suffisaient pour faire de l'agriculture durable, ça se saurait : on ne compte plus les échecs en ce domaine. »

En tête des motivations des acquéreurs : la sécurisation des approvisionnements pour les populations, mais aussi les cochons et les poulets d'élevage... « Ce sont les gouvernements qui agissent à visage découvert ou par le biais de fonds souverains », détaille Alain Karsenty, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Mais il y a aussi les voitures qu'il faut penser à nourrir ! « On retrouve alors des sociétés privées spécialisées, avec des logiques spéculatives, précise Alain Karsenty. Et là, les forêts se retrouvent souvent en première ligne. Elles sont moins peuplées et coûtent moins cher que les terres cultivées. Et puis, 1 hectare déforesté pour du palmier à huile rapporte quatre à cinq fois plus qu'une forêt exploitée pour son bois. » Cette forme de landgrabbing est déjà largement à l'oeuvre dans les forêts d'Amazonie ou de Bornéo, et les premiers signes de son extension au Bassin du Congo apparaissent.

Enfin, si le phénomène se développe tous azimuts, c'est parce que « la conjonction des crises alimentaire et financière a transformé les terres agricoles en un nouvel actif stratégique », résume l'ONG Grain. George Soros investit dans les agrocarburants avec son fonds Quantum et devient propriétaire de 225 000 hectares en Argentine, via le latifundium Adecoagro. Morgan Stanley achète plusieurs milliers d'hectares en Ukraine. Le géant américain BlackRock s'apprête à investir plusieurs centaines de millions de dollars, de l'Afrique subsaharienne à l'Argentine.

Pourquoi pas, si ces investissements permettent d'installer de meilleurs systèmes d'irrigation ? Si ces « partenariats » permettent de concilier les intérêts des gouvernements locaux et des paysans ? A la FAO, l'expert en régimes fonciers Paul Mathieu reste prudent. « Pour l'instant, on n'en sait rien. C'est d'autant plus difficile de se prononcer que la majorité de ces accords se négocient dans la discrétion. Et qu'ils recouvrent une grande variété de cas de figure. » Du meilleur, quand des fonds éthiques insufflent capitaux et techniques pour un vrai processus de développement rural. Jusqu'au pire, quand l'accord exige une main-d'oeuvre importée, et une monoculture intensive menant au désastre environnemental.

« Sans compter l'éviction, souvent brutale, des populations locales, rappelle Marc Dufumier. Les paysans, les semi-nomades n'ont pas de titres de propriété mais des droits historiques puissants qui les autorisent à utiliser la terre et fondent leur identité. Or les acheteurs comme les élites gouvernementales méprisent le droit foncier coutumier et les savoir-faire agricoles locaux. Il y a aussi le niveau élevé de corruption dans ces pays. Mais attention au retour de bâton : à Madagascar comme au Brésil, il devient de plus en plus difficile de passer outre les organisations paysannes. Le risque d'émeutes est très fort. » Car 923 millions de personnes souffrent toujours de la faim, selon les derniers chiffres de la FAO. Et près des trois quarts d'entre eux sont... des paysans qui n'arrivent pas à produire pour eux ou qui se sont spécialisés dans l'agriculture d'exportation ! Pourtant, la production agricole mondiale est en excès : nous produisons 300 kilos par habitant et par an, quand 200 kilos sont nécessaires pour nourrir la population mondiale. « La faim existe même dans des pays excédentaires, car c'est la pauvreté qui en est la cause, pas le manque global, insiste Bruno Parmentier. Il devient urgent d'assurer une souveraineté alimentaire en encourageant l'agriculture vivrière. »

En attendant, le landgrabbing progresse. « Le premier outil à proposer, dit Paul Mathieu, c'est d'insister sur plus de transparence, une bonne ­information de tous, pour des négociations équilibrées. » La FAO s'apprête à sortir ces jours-ci un mode d'emploi sur la bonne gouvernance foncière. Histoire que le nouveau droit foncier de Madagascar ne soit pas défini par Daewoo Logistics. Et que les petits paysans du Sud participent enfin au débat .

Weronika Zarachowicz

A lire

  • Main basse sur les terres agricoles en pleine crise alimentaire et financière, sur www.grain.org/briefings/?id=213
  • Nourrir l'humanité, de Bruno Parmentier, éd. La Découverte/poche, nouvelle édition, 293 p., 10 euros.
  • Demain, la faim ! de Frédéric Lemaître, éd. Grasset, 139 p., 9 euros.

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