Un Chinois à Dakar: M. Riping, roi du sésame

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Le Nouvel Observateur | le 23 décembre 2008

Doan Bui

Pour la République populaire, il est un héros du programme Go Abroad. Sa mission, hautement stratégique : investir les terres africaines pour y cultiver la petite graine magique

Ouyang Riping, le PDG de la société agricole DTE (Datong Trading Entreprise), n'est pas du genre à négliger les détails. Ce 6 novembre, l'entreprise organise sa «Grande Cérémonie officielle pour l'inauguration de la récolte de sésame» et tout doit être parfait. Dans les bureaux flambant neufs de la DTE - qui n'est installée à Dakar que depuis septembre -, tout le personnel a revêtu un T-shirt rose avec le sigle maison. Ca s'agite comme dans une fourmilière. Dans la cour, un jeune homme chinois gère les opérations. Une vingtaine d'employés sénégalais sont assis, alignés en rang d'oignons. Il les tance, confisque le sac de l'un, intime à un autre d'une bourrade dans les omoplates de se tenir plus droit. Une version massacrée de «No Woman No Cry», avec synthé et violons, sort du sound-system. Il s'agit d'accueillir dignement la délégation officielle des ministères de l'Intérieur et de l'Agriculture.

Les orateurs donnent dans l'hyperbole. On salue «l'esprit visionnaire du Maître Abdoulaye Wade [président du Sénégal], un des rares chefs d'Etat à avoir de réelles options pour l'autosuffisance alimentaire». On vante «la volonté et le courage de M. Riping», connu pour sa «clairvoyance et son pragmatisme». Le PDG vient conclure en offrant aux représentants du ministre de l'Agriculture deux gigantesques vases chinois symbolisant «l'amitié sino-sénégalaise». Photo de famille. Clic, clic.

La DTE a choisi le Sénégal pour produire du sésame. La société va gérer la bagatelle de 35 000 hectares disséminés dans tout le pays. Juridiquement, elle ne possède pas ces terres : au Sénégal, tout le foncier est propriété d'Etat. Mais la DTE aura la mainmise sur la production des fermiers locaux, qu'elle rachètera au prix fixé par elle.

Précision : pas un gramme de ce sésame sino-sénégalais n'est destiné au marché local. Tout ira en Chine.

Entre les autorités sénégalaises et la DTE, tout s'est conclu très vite. M. Riping déteste que les choses traînent. Cela faisait plusieurs mois qu'il négociait. En septembre, il a pris les devants : «J'ai fait affréter un avion spécial pour faire venir des semences. Sinon, nous aurions raté la récolte 2008», raconte-t-il. La DTE est une des entreprises phares de la Goana - Grande Offensive agricole pour la Nourriture et l'Abondance - décidée par le président Wade après les émeutes de la faim du printemps 2008. Le Sénégal, qui importe la quasi-totalité de ses denrées de base - riz du Vietnam ou de Thaïlande, oignons des Pays-Bas -, a décidé de faire de la sécurité alimentaire une priorité. Mais en l'occurrence, dans le cas de la DTE, c'est de la sécurité alimentaire de la Chine qu'il s'agit...

L'Empire du Milieu consomme 700 000 tonnes de sésame et n'en produit que 300 000. «C'est une denrée stratégique, souligne M. Riping. Je me suis lancé dans ce projet après la tournée de notre ministre du Commerce en Afrique, qui avait listé plusieurs matières premières dont la Chine pourrait avoir besoin.» Très fier, il nous tend un exemplaire du «China Foreign Trade Magazine», où il figure en couverture sous le titre «A Hero beside the Entrepreneur» (un héros derrière l'entrepreneur). Un héros ? Pour la République populaire de Chine, le programme baptisé Go Abroad (allez à l'étranger) est une véritable priorité nationale. M. Riping, lui, a été un pionnier. «Je me suis installé en Afrique au début des années 1980. A l'époque, il n'y avait encore aucune autre entreprise chinoise. J'ai commencé en vendant des machines à décortiquer le riz en Côte d'Ivoire. Je les vendais 4 fois moins cher que la concurrence ! C'est comme ça que la DTE est devenue leader de ce marché sur toute l'Afrique. Maintenant, je passe à une autre étape : l'exploitation des terres.»

Les terres sénégalaises, il n'est pas le seul à s'y intéresser. L'Arabie Saoudite est sur les rangs. Et l'Inde aussi, qui raffole du sésame. «Les Indiens tentent de racheter la récolte de nos propres producteurs en leur faisant miroiter des prix plus élevés, s'indigne M. Riping. Un scandale ! C'est nous qui avons fourni machines et engrais ! Mais ça ne se passera pas comme ça....» Pour surveiller ses champs, la DTE a mis les grands moyens. Une cinquantaine de superviseurs vont à moto sillonner les alentours pour vérifier que la récolte n'est pas détournée. A la cérémonie de l'inauguration de la récolte, plusieurs policiers en uniforme avaient été conviés. «On a la coopération totale du ministre de l'Intérieur et de la Sécurité. Pas un seul camion de sésame ne sortira des frontières sénégalaises sans que cela n'ait été dûment approuvé par nous.» Le détail, toujours le détail.
Original source: Le Nouvel Observateur
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