Lutte contre les accaparements de terre : deux regards d’Afrique de l’Ouest

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Oxfam France | le 4 avril 2013

Lutte contre les accaparements de terre : deux regards d’Afrique de l’Ouest

Dans les allées du Forum social mondial, Clara Jamart, responsable de plaidoyer sur les questions de sécurité alimentaire pour Oxfam France, a rencontré Ibrahima Coulibaly, président de la Coordination nationale des organisations paysannes du Mali (CNOP) et vice-président du Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA) ainsi que Diery Gaye, paysan, membre du Conseil d’administration du Conseil national de concertation et de coopération des ruraux (CNCR) du Sénégal. Tous les deux sont fortement engagés sur les questions de luttes paysannes et d’accaparement des terres. L’occasion de faire le point sur leur combat en Afrique de l’Ouest.

Au Mali, les organisations nationales de lutte contre les accaparements de terres ont récemment obtenu une victoire majeure. Ibrahima Coulibaly, pouvez-vous nous en dire plus ?

Ibrahima Coulibaly au FSM 2013 (Oxfam France)

Ibrahima Coulibaly : Il s’agit d’un cas d’accaparement de 3 000 hectares, dont ont été victimes les communautés de trois villages dans la région de Sanamadougou, dans le centre du Mali. Ces terres sont des terres irrigables, et donc potentiellement très fertiles. Un homme d’affaire malien, Modibo Keita, a occupé toutes les terres de ces communautés, avec la complicité des autorités maliennes, dans le cadre d’un projet baptisé "ferme de Sanamadougou", évalué entre 50 et 80 milliards de Francs CFA (de 76 millions à 122 millions d’euros).

Deux des trois chefs de village concernés ont résisté à cet accaparement. La résistance ne s’est pas fait sans heurts, puisque depuis 2009 les gendarmes ont tenté de saper les mouvements d’opposition, allant jusqu’à battre violemment les paysans mobilisés et leurs familles, à détruire des arbres et des semis, et à emprisonner certains leaders de l’opposition. Pendant plus de trois ans, des dizaines de familles, privées de leurs moyens de production, ont du vivre de la solidarité des villageois alentours.

Diery Gaye, vous luttez vous aussi, au Sénégal contre les accaparements de terre. Y a-t-il eu un cas emblématique ces dernières années ?

Diery Gaye : Dans la région de Fanaye, au nord du pays, le groupe Senhuile-Senethanol, détenu à 49% par des Sénégalais et à 51% par l’entreprise italienne Tempieri Financial Group, a signé avec l’Etat un contrat lui permettant d’exploiter 20 000 hectares pour produire du jatropha et d’autres cultures destinées à la production d’agrocarburants.

Mais il y a d’autres cas d’accaparements de terres, dans la région de Dioukoul, où la famille de l’ancien président Wade s’était octroyé plus de 1000 hectares de terres, et dans la région de Kédougou, où Barroso, une entreprise espagnole, a tenté d’occuper 80 000 hectares de terres en faisant valoir un titre foncier illégitime.

Comment vous êtes-vous organisés pour finalement réussir à faire valoir vos droits ?

Ibrahima Coulibaly :Les communautés concernées ont fait appel à la CNOP, qui a engagé des avocats, et intenté une action en justice pour faire valoir les droits des paysans dont les terres et les ressources naturelles avaient été accaparées. Une plainte a été officiellement déposée contre Modibo Keita le 23 février 2012. Le système judiciaire a malheureusement refusé de trancher cette affaire pendant plusieurs années.

Entre temps, nous avons créé la Convergence malienne contre l’accaparement des terres, qui s’est emparée du combat des paysans de Sanamadougou. Cette convergence regroupe la CNOP, l’Association des Organisations professionnelles paysannes (AOPP), l’Union des associations et des coordinations d’associations pour le développement et la défense des droits des démunis (UACDDD), la Coalition des alternatives africaines dettes et développement (CAD) et la Ligue des jeunes juristes pour le Développement humain (LJDH). Elle a mené un travail de pression sur le gouvernement de transition, qui a fini par rédiger une demande écrite demandant à Modibo Keita d’arrêter les travaux entrepris sur les terres qu’il avait accaparé. Il s’apprête aujourd’hui à quitter les lieux.

Cette victoire est essentielle, car elle va pouvoir servir de référence pour l’ensemble des paysans en lutte aujourd’hui au Mali.

Diéry Gaye au FSM 2013 (Oxfam France)

Diery Gaye : A Fanaye, au Sénégal, des mobilisations nationales ont émergé, et des alliances ont été créées au niveau national, régional et international. La diaspora sénégalaise nous a aidés à relayer nos messages, tout comme les syndicats paysans et les ONG. Mais la lutte a été difficile : l’intervention des forces de l’ordre a provoqué des morts. Cela a suscité une très forte mobilisation.

Le CNCR a organisé en 2011 une caravane, qui, de Dakar à Saint-Louis, a informé les populations, et déposé des documents dans toutes les localités, à tous les représentants de l’Etat. La couleur rouge, symbole de la résistance, était partout sur la route : sur les arbres, sur le bitume et sur les vêtements des femmes. Un slogan nous a suivi tout au long du périple, les gens sortait de leurs maisons, de leurs villages, pour crier : "Nous ne sommes pas d’accord !".

Au final, nous avons réussi à faire reculer Senhuile-Senethanol. Le projet de Faye a été abandonné, mais il est aujourd’hui délocalisé dans la région de Ngnith. Il faut continuer à lutter !

Que faudrait-il faire aujourd’hui selon vous pour protéger les paysans contre les tentatives d’accaparements à venir ?

Ibrahima Coulibaly :La solution consiste à mettre en œuvre des politiques agricoles, et des politiques foncières efficaces. Il faut reconnaitre l’ensemble des droits des familles paysannes, au Mali comme ailleurs. Les droits fonciers, y compris les droits d’usage collectifs et coutumiers, doivent être reconnus et sécurisés. Et surtout, il faut éviter de promouvoir la création d’un marché foncier, qui pousserait les paysannes et les paysans à brader leurs terres.

Diery Gaye : Nous appelons le gouvernement sénégalais à mettre en place une réforme foncière sur la base des propositions que le CNCR a publiées en avril 2012 , qui permettraient de protéger les paysans contre les accaparements de terres, et de renforcer les agricultures paysannes. Nous attendons désormais une réponse.

Il est également essentiel de sensibiliser les populations aux enjeux fonciers. Le CNCR a organisé des formations sur une base pyramidale : nous avons donc formé des formateurs, qui eux-mêmes ont formé des animateurs pour aller sensibiliser les paysans sénégalais aux enjeux fonciers, jusque dans les villages.

Est-ce que le FSM peut être un espace de convergence pour renforcer les luttes contre les accaparements de terres dans le monde ?

Ibrahima Coulibaly : Le FSM ne va pas changer le monde ! Par contre, il peut permettre de faire des rencontres, et de développer des alliances pour renforcer les luttes à venir.

Diery Gaye : C’est pour ça que nous sommes là ! Le FSM permet de partager des expériences et de renforcer les luttes. Nous pouvons témoigner de nos mobilisations et présenter nos propositions pour renforcer les luttes dans d’autres pays, mais aussi s’enrichir des expériences de luttes qui viennent d’ailleurs.

Original source: Oxfam
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